Lita Stantic, une productrice au rôle majeur dans le renouvellement du cinéma argentin

Dans le cadre de la Muestra Femmes de cinéma du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse, Lita Stantic était présente pour présenter les films dont elle a eu la responsabilité en tant que productrice et réalisatrice.

Dans le cadre de la Muestra Femmes de cinéma du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse, Lita Stantic était présente pour présenter les films dont elle a eu la responsabilité en tant que productrice et réalisatrice. Parmi ceux-ci sont programmés à Toulouse : Yo, la peor de todas de María Luisa Bemberg, Hamaca paraguaya de Paz Encina, Agnus Dei de Lucía Cedrón, La Niña santa de Lucrecia Martel, Un muro de silencio de Lita Stantic. Ayant produit la plupart des films majeurs du « renouveau du cinéma argentin » au début des années 2000 où figurent de nombreuses réalisatrices, son témoignage sur la situation la notion de « Femmes de cinéma » est incontournable.

 

 

Pouvez-vous, à travers votre parcours personnel, rappeler la situation des femmes dans le cinéma argentin de ces dernières décennies ?

Lita Stantic : Dans les années 1960, j’ai étudié le journalisme et la littérature. Je pensais alors que l’unique manière pour moi d’entrer dans le monde du cinéma était de devenir critique. En effet, les femmes étaient alors quasi absentes dans l’industrie, à part quelques exceptions. Il y avait si peu de femmes que je me souviens qu’à l’école de journalisme où j’étudiais, un professeur, auquel je demandais d’assister au tournage d’un film, m’a répondu qu’il fallait demander la permission au producteur exécutif. Celui-ci m’a répondu que je perdais mon temps si je souhaitais travailler dans le cinéma puisque « le cinéma est une affaire d’hommes ». J’avais alors 18 ans. Il y avait peu de femmes dans le cinéma, excepté à des postes bien précis, comme celui de costumière, au début des années 1960 en Argentine. Les choses ont commencé à changer au milieu de cette décennie dans le domaine de la production où sont apparues des femmes avec de véritables responsabilités.

Sans nul doute la situation a beaucoup changé avec l’arrivée de María Luisa Bemberg comme réalisatrice dans les années 1980. Je me suis associée avec elle et nous avons fait ensemble cinq longs métrages. Son film Camila, que j’ai produit, a marqué son époque et conforté à sa manière la place des femmes dans le cinéma. Lucrecia Martel, avec qui j’ai travaillé sur deux longs métrages, m’a avoué que le film Camila l’a encouragée à faire du cinéma. Je pense que María Luisa Bemberg a beaucoup à voir avec le grand nombre de réalisatrices en activité actuellement en Argentine. En outre, dans les années 1980 l’association entre une productrice et une réalisatrice dans le cinéma argentin était en soi un véritable défi. L’histoire de Camila a beaucoup à voir avec celle de María Luisa Bemberg, qui, en devenant cinéaste, a radicalement changé de vie et pu exprimer son point de vue féministe. Je me souviens que son père lui avait dit : « ce n’est pas à presque 60 ans, en devenant cinéaste, que tu vas commencer à nous faire honte ». Heureusement de nos jours il y a non seulement beaucoup de réalisatrices mais en plus très talentueuses.

 

Un muro de silencio Un muro de silencio

Est-ce que le fait d’être deux femmes, à la réalisation et à la production, est un véritable atout pour réaliser des films ?

Je répète souvent que si le réalisateur est l’auteur du film, le bon producteur est celui qui lui simplifie la vie. Le producteur échange des idées sur le film avec le réalisateur mais en respectant toujours le principe que la décision finale revient au réalisateur, autrement le cinéma d’auteur n’existerait, il n’y aurait que des films de production. Au-delà de l’identité féminine, je pense qu’un bon travail entre producteur et cinéaste s’établit sur un rapport de confiance et de compréhension, et cela se passe aussi heureusement entre hommes et femmes. Il est vrai que j’ai produit de nombreux films de réalisatrices : Yo, la peor de todas de María Luisa Bemberg, Hamaca paraguaya de Paz Encina, Agnus Dei de Lucía Cedrón, La Niña santa de Lucrecia Martel et jusqu’au récent Habi, la extranjera de María Florencia Álvarez. Mais je ne pense pas que deux femmes se complètent mieux dans leur travail qu’un homme et une femme.

 

Au cours de votre carrière, aviez-vous conscience de la lutte à mener pour que des femmes puissent établir leur place dans le cinéma ?

Les choses ont changé lentement et progressivement au fil des décennies. J’ai d’abord tenté d’être assistante réalisatrice pour ensuite réaliser, mais je me suis rendu compte que c’était plus facile de devenir productrice. Je n’ai pourtant pas senti là l’expression d’un machisme, bien réel dans la société argentine. Actuellement, on dit qu’il y a beaucoup plus d’étudiantes que d’étudiant en cinéma mais qu’aux postes de responsabilité dans l’industrie cinématographique, les hommes restent majoritaires. Lucrecia Martel est actuellement admirée autant par des hommes que des femmes. Son cinéma a une telle personnalité qu’il est devenu une référence pour beaucoup.

 

La Niña santa La Niña santa

 

Au début des années 2000, l’Argentine a subi une grave crise économique. Cette époque correspond également à l’émergence de ce que l’on a appelé le « nouveau cinéma argentin » incarné en l’occurrence par de nombreuses réalisatrices talentueuses. Comment expliquez-vous cette situation ?

Rétrospectivement, je pense que parfois les crises aident à renouveler des situations. Les crises poussent à donner un nouveau sens à ce qui s’est toujours fait jusque-là. Je me demande si les moments de crise ne sont pas des moments où l’on se remet à penser autrement. La république de Weimar dans les années 1920 est pour moi un bon exemple car ce fut une époque artistiquement très riche et productive, alors que la société allemande était alors au plus bas. Ainsi dans les années 2000 sont apparus en Argentine des cinéastes très talentueux : Lisandro Alonso, Pablo Trapero, Lucrecia Martel, Adrián Caetano, Diego Lerman.

 

Du point de vue de la production, ce n’était pas difficile d’inventer de nouvelles formes de production tenant compte de la nouvelle réalité économique ?

Au fil des années c’est plus facile de pouvoir faire des films, alors qu’à l’époque où j’ai commencé à produire il était quasiment impossible de faire des films à faible budget. Il est vrai que parfois cela peut desservir si l’on filme plus vite que l’on ne s’attache à l’écriture du scénario. Il y a à présent énormément de films produits dont une grande part mériterait d’être plus longuement pensés avant de commencer un tournage. L’an dernier 151 nouveaux films argentins ont été diffusés sur les écrans en Argentine, ce qui est considérable pour un pays de 40 millions d’habitants.

 

Propos recueillis par Cédric Lépine en compagnie de Sonia Conti, lors du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse, en mars 2014.

 

 

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