Entretien avec Julia Martinez Heimann et Anaïs Dubois pour le film "Somos muchas más"

Au festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse de 2020, avant son annulation en raison de la crise sanitaire, devait se tenir la présentation du projet du film documentaire "Somos muchas más" sur le football féminin en Argentine et les revendications sociales qui s'y cachent. La coréalisatrice Julia Martinez Heimann et l'autrice et journaliste Anaïs Dubois parlent ici de ce projet.

Julia Martinez Heimann © DR Julia Martinez Heimann © DR
Cédric Lépine: D’où vous est venue l’envie de réaliser ce documentaire?
Julia Martinez Heimann et Anaïs Dubois : 
En juin 2015, la première manifestation du mouvement « Ni Una Menos » a provoqué une onde de choc dans la société argentine. Les luttes des femmes, des lesbiennes, des travestis et des trans, menées depuis des décennies dans le pays, sont devenues beaucoup plus visibles. Les principaux médias se sont soudainement vus contraints de couvrir ces revendications. Le mouvement féministe est devenu un acteur central de la scène politique argentine. Entre manifestations, assemblées et les rencontres nationales de femmes, de travestis et de lesbiennes trans*, le débat a eu lieu aussi bien dans l'espace médiatique que dans les familles et les foyers.

Le sport, et en particulier le football, l'un des piliers culturels de l'Argentine, n'était pas exempt de cette demande de changement. Au niveau amateur, comme le montre La Nuestra dans le film, le changement opérait déjà dans différents collectifs, grâce aux combats menés et à l'éducation populaire. Mais au niveau de la fédération, ce changement de la société ne se voyait pas reflété. Lors de la préparation de la Coupe d’Amérique féminine qui s’est jouée au Chili en 2018 et avec la Coupe du Monde en France à l'affiche, les joueuses de l'équipe nationale ont fait une grève  pour dénoncer les conditions d'entraînement, la précarité de leurs conditions de vie, le non versement de leurs indemnités journalières alors même que beaucoup d'entre elles devaient prendre des jours de congé pour pouvoir se rendre aux entraînements, etc.

Le mouvement féministe s’est fait l’écho de ces demandes et a obtenu en quelques mois, aux côtés des joueuses, une semi-professionnalisation du football féminin en Argentine impensable deux ans auparavant.

Somos muchas más naît de la volonté d'un groupe de femmes, lesbiennes, bisexuelles, toutes pratiquant le football à un niveau amateur, de raconter ce combat. Le film montre, au travers de la vie quotidienne de nos personnages, comment les luttes féministes, dont le terrain d'action est principalement la rue, se sont dirigées vers les terrains et les tribunes. Nous avons pu documenter un moment historique en Argentine, lorsque le féminisme et le sport se sont finalement réunis pour la convergence de leurs luttes. Nous voulions montrer, grâce au collectif La Nuestra d'une part, et la sélection féminine d'autre part, comment ces deux groupes interagissent pour transformer le football hégémonique en un espace plus inclusif et de conquête de droits pour les joueuses.



C. L.: Pourquoi avoir travaillé dans une coproduction avec la France?
J. M. H. et A. D. :
 Avec une coupe du monde de football féminin, qui est finalement devenue une« coupe du monde des revendications », qui devait se jouer en France, il semblait opportun de travailler en coproduction avec des professionnels de ce pays. Lorsque nous avons découvert l'appel à projets lancé par le festival Cinélatino pour des films en développement, nous avons immédiatement pris contact avec les producteurs de la région Occitanie qui semblaient pourvoir être intéressés par un projet comme le nôtre un documentaire militant et féministe, dans sa conception et son argumentation. De plus, la nécessité de voyager en France nous a encouragées à chercher d'autres sources de financement que ce que nous pouvions obtenir dans une Argentine en crise après quatre ans de politiques économiques néolibérales. Au-delà de l'aspect économique, la coproduction avec C-P Productions nous a permis de travailler ensemble pour améliorer la qualité du film et son processus de production. C'est une expérience très enrichissante de pouvoir travailler avec des perspectives différentes et complémentaires.



C. L.: À quelle étape de réalisation se trouve le film actuellement ?
J. M. H. et A. D. : Le film est en développement. En 2019, nous avons remporté un prix à « Cinéma en développement » et il était prévu de participer à « Cinéma en fabrication » au festival Cinélatino de cette année 2020, avant que l’édition ne soit annulée à cause de la crise sanitaire en France. Nous avons lancé un crowfunding pour faire avancer le financement et cela s'est très bien passé.



C. L.: Pourquoi êtes-vous passé par un crowfunding (financement participatif) ?
J. M. H. et A. D. : D’une part, parce que l'Argentine se trouve dans une situation économique très difficile, avec une inflation élevée et une forte dévaluation de sa monnaie nationale. Dans ce contexte, il y a des retards dans le traitement des projets à l'Institut national du cinéma (Incaa) et les fonds de soutien à la culture permettent difficilement de couvrir les coûts du film. D'autre part, le financement participatif, au-delà du complément de financement, offre la possibilité d'impliquer les futur-e-s spectateur-rice-s du film dans sa réalisation. C'est un outil économique mais aussi d'adhésion sociale au projet et à ses exigences. C'est un aspect qui nous a paru important en tant que film à visée féministe et populaire.



C. L.: Que souhaitez-vous raconter avec la réalisation de ce documentaire ?
J. M. H. et A. D. :
   Somos muchas mas entrelace les parcours de « La Nuestra futbol feminista » et de la sélection nationale féminine avec, comme toile de fonds, le mouvement de femmes, lesbiennes, travestis et trans qui, à partir de 2015 et la première manifestation « Ni Una Menos » en Argentine, occupe une place centrale de la scène politique argentine. Avec ce film, nous montrons comment le combat féministe influence le football dans le pays, et quels changements il provoque. Les parcours de La Nuestra, qui depuis dix ans promeut le football pour les jeunes filles, femmes et trans du quartier précaire de la Villa 31 et de la sélection nationale, qui se prépare pour la Coupe du monde en France, douze ans après sa dernière participation, sont différents mais partagent un même combat, chacune à sa manière : le terrain comme territoire à décoloniser et un principe : plus une génération sans espace pour jouer.

 


"Somos muchas más" © C-P Productions "Somos muchas más" © C-P Productions


 

  1. L.: Qui sont les protagonistes du film?
    J. M. H. et A. D. :Juliana Román Lozano (32 ans) est l'une des directrices techniques de l'association La Nuestra et l'une des trois femmes qui dirigent une équipe féminine de football dans première division argentine. Elle est arrivée à Buenos Aires après avoir quitté la Colombie, son pays d'origine, en 2004. Elle a joué pendant un temps dans des clubs de première division argentine jusqu'à ce que la dynamique des institutions devienne intolérable et qu’elle décide de poursuivre son parcours sur d’autres terrains. Elle a obtenu son diplôme national de directrice technique et termine actuellement ses études d’anthropologie. Juliana partage ses journées entre des séances d'entraînement avec La Nuestra, des réunions d'association et des espaces de réflexion et de production sur le sport et le genre, ainsi que les séances d'entraînement du Club Club Atlético Huracán. Pendant son enfance, elle a vécu en Suède avec sa famille, où elle a commencé à jouer au football dans les divisions inférieures d'un club suédois.

 

Luci Martiarena est originaire de Buenos Aires et a 19 ans. Elle vit en face de la Cancha Güemes, un espace de formation pour l'association La Nuestra dans le quartier Padre Carlos Mugica-ex Villa 31. Sa famille est originaire de Jujuy, une province du nord du pays. Sa mère Calixta a également joué pour La Nuestra et elle a aujourd'hui une équipe composée de femmes de Jujuy. La sœur de Luci, Anahí, a été la première footballeuse à signer un contrat professionnel dans le football féminin en Argentine. Après être passée par River Plate, Anahí joue aujourd'hui au club Excursionistas. La mère des deux jeunes femmes reconnaît La Nuestra comme le collectif  qui a non seulement donné à ses filles la possibilité de pratiquer un sport dans le quartier mais aussi de leur offrir un espace d’appartenance. Luci, après avoir terminé le lycée, est étudiante en sciences de l’éducation à l'Université de Buenos Aires.

Lorena Benítez a 21 ans. Elle est l’une joueuse de l'équipe nationale argentine et de Boca Juniors. Ses parents sont des immigrés Paraguayens qui se sont installés dans la ville de Luis Guillón, dans la province de Buenos Aires, où elle est née. Elle a commencé à jouer au football dès son plus jeune âge. Comme il n'y avait pas d'équipes féminines dans sa ville, Lorena était « Lorenzo » à chaque entraînement et à chaque match, jusqu'à ses 11 ans, où elle a enfin pu faire partie d'une équipe féminine. Deux ans plus tard, elle a fait ses débuts en première division. Elle a intégré plusieurs équipes avant d'atteindre Boca Juniors, son club actuel. Elle joue également au futsal au club Kimberley et fait également partie de la sélection nationale de ce sport. Par ailleurs, Lorena se lève tous les jours à l'aube pour aller travailler dans un étal de fruits et légumes du marché central pour contribuer à l’économie de sa famille : sa partenaire, Veronica et ses jumeaux (Renata et Austin), nés à peine trois semaines avant la Coupe du monde.* Les Rencontres nationales de femmes (Encuentro nacional de mujeres) est un évènement unique au monde qui rassemble chaque année dans un ville différente des femmes, lesbiennes, trans, et travestis de tout le pays pour réfléchir, pendant trois jours, aux problématiques qui les touchent. La première édition a eu lieu en 1986 et, depuis l’année dernière et sa 34ème édition, ces rencontres ont été rebaptisées « Rencontres plurinationales de femmes, lesbiennes, trans, travestis et non binaires ». Le terme « travestis » étant revendiqué par son collectif en Argentine.

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