Entretien avec Juan Sebastián Mesa, réalisateur de "Los Nadie"

« Los Nadie » de Juan Sebastián Mesa sort dans les salles de cinéma en France à partir du 6 décembre, distribué par la société Le Chien qui aboie. Le film bénéficie également d’une avant-première jeudi 30 novembre à la Cinémathèque de Paris au sein de la rétrospective consacrée au cinéma colombien organisée dans le cadre de l’Année France-Colombie.

Juan Sebastián Mesa © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Juan Sebastián Mesa © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli

Cédric Lépine : Quelles sont les raisons qui vous ont amené à faire du titre d’un poème de Galeano le titre de votre film ?
Juan Sebastián Mesa :
Galeano est un écrivain que j’ai toujours aimé et qui m’a marqué pendant mes années universitaires. Au cours de mes études, j’ai décidé d’entreprendre un voyage en Amérique du Sud durant lequel j’ai parcouru plus de six pays. C’était un voyage qui m’a aidé un peu à comprendre dans quel continent j’habitais et grâce auquel j’ai pu faire la connaissance de plusieurs jeunes qui partageaient les mêmes inquiétudes que moi. C’est pendant ce voyage que j’ai eu l’idée de réaliser un film qui exprimait le sentiment inexplicable de vouloir partir de son pays sans but fixe. Un jour où je réfléchissais à ce projet, j’ai vu le poème de Galeano sur un mur et j’ai alors décidé de m’en servir comme inspiration. Galeano dans son poème parle des exclus du système économique, pour ma part, j’étais plutôt intéressé par les personnages quotidiens tels que les jongleurs et les artistes de rue que l’on voit tous les jours dans les villes mais qui s’éclipsent à cause de la routine.

C. L. : La philosophie comme la réalité punk traversent tout votre film. Depuis presque 40 ans qu’il est apparu, le punk est-il toujours un symbole de contre-culture, une autre façon d’interagir et de trouver sa place dans ce monde économique ?
J. S. M. :
Le punk comme plusieurs mouvements contre-culturels a été absorbé, dans certains pays, par le capitalisme. Malgré cela, il y a encore des endroits où existe une cohérence entre ce qui est dit dans les chansons et ce qui est fait dans la vie quotidienne. À Medellin, le punk est un mouvement très solide, d’une longue tradition, qui a été présent depuis plusieurs décennies dans la vie de beaucoup de jeunes pour les aider à raconter leurs histoires et celles de la ville qu’ils habitent. Je crois que l’on peut découvrir la ville de Medellín en écoutant les paroles de chansons de certains groupes. Dans ma jeunesse, le punk est devenu un point commun avec d’autres jeunes avec lesquels je partageais une manière de voir le monde. Grâce à cela, j’ai trouvé un refuge pour échapper à la superficialité de la ville de Medellín.

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C. L. : Les acteurs et les emplacements ont-ils été une source d’inspiration dans l’élaboration du scénario ?
J. S. M. :
L’ébauche du scénario est inspirée de situations que j’ai expérimentées dans ma jeunesse, de ce que je regardais dans la rue ou des histoires que m’ont raconté mes amis. Mais c’est lorsque j’ai trouvé les acteurs et les emplacements que le scénario a pris forme. Les acteurs n’ont jamais lu le scénario, je voulais leur faire vivre le film peu à peu pour qu’ils s’approprient le projet sans trop de pression.

C. L. : Le film est-il pour vous un portrait de la ville de Medellín et de la jeunesse d’aujourd’hui ?
J. S. M. : Il est difficile de faire un portrait d’une ville ou de toute une jeunesse avec un film. Il y a plusieurs villes au sein d’une même ville, et les jeunes ont différentes manières d’y vivre. Je voulais faire un portrait à partir de ce que je connais de la ville de Medellín. C’est peut-être le portrait le moins diffusé dans les magazines, mais il est plus vivant que jamais. Le sujet de la jeunesse et la marginalité a été abordé bien souvent, non seulement dans le cinéma mais aussi dans la littérature et d’autres manifestations artistiques. Dans certains cas il a été représenté d’une façon inappropriée car souvent l’on observe une tendance à la criminalisation des personnages. Dans le film, j’ai voulu raconter l’histoire des jeunes qui malgré le fait de vivre dans des endroits touchés par la violence de la ville, ne font pas partie de ses dynamiques et qui s’intéressent plutôt à des manifestations artistiques tels que le cirque ou la musique pour lutter et échapper à la violence.

C. L. : Le processus de production du film a-t-il été aussi important que le tournage et la post-production ?
J. S. M. :
Depuis le début la production du film a été atypique. D’abord c’était un court métrage, mais nous avons été débordés par le casting et l’essence des personnages. Ce qui nous intéressait c’était de pouvoir réaliser le film en toute liberté et de pouvoir refléter cela à l’écran. Aussi, nous avons réaliser le film avec un petit budget pour qu’il soit le plus indépendant possible.

C. L. : Le noir et blanc a-t-il été une évidence dès le début pour pouvoir parler de la jeunesse et de son regard vers l’avenir ?
J. S. M. :
Depuis que j’ai commencé à écrire le scénario, j’imaginais le film en Noir & Blanc : au-delà de la décision esthétique que cela implique, ce qui attirait mon attention c’était l’atemporalité qui s’en dégage. Lorsque la lumière n’a pas de couleur, on ne peut pas identifier l’heure. Cela m’a aidé à créer l’atmosphère monotone que je voulais donner aux personnages. Un autre aspect qui a influencé ma décision c’était le fait que Medellín est une ville très colorée, et ce film est centré sur les personnages. Tout tourne autour d’eux, je ne voulais pas un arrière-plan qui détourne l’attention.

 

Traduction Nubia Rodríguez

 

 

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