Entretien avec Filipe Galvon, réalisateur du documentaire "Encantado"

Le documentaire "Encantado" sera diffusé sur Public Sénat le samedi 29 septembre alors que les élections présidentielles seront dérouleront en octobre. Une urgence pour comprendre l'état politique et social d'un pays désenchanté.

Filipe Galvon © DR Filipe Galvon © DR
Cédric Lépine : Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ? L'urgence de témoigner du bouleversement politique au Brésil ces dernières années ?
Filipe Galvon :
En vérité, au départ ce n’était pas du tout un documentaire sur la crise politique au Brésil. Car il n’y avait pas de crise au Brésil quand j’ai commencé à penser à ce film, en 2012. C’était un film sur mon quartier d’origine. Je viens de la banlieue de Rio, d’un quartier ouvrier qui s’appelle Encantado. J’étais alors déjà frappé par certaines contradictions qui y apparaissaient : le quartier avait accueilli un grand chantier pour les Jeux Olympiques et parallèlement, on observait une certaine montée de la violence et le début d’un exode des habitants de classe ouvrière, y compris ma famille. Des infrastructures, notamment un immense complexe scolaire dans lequel j’ai fait toutes mes études, tombaient à l’abandon, en ruines. Il se trouve qu’à partir de 2013, cette trajectoire surprenante s’est étendue à l’ensemble du pays. Mon quartier, que je pensais être une exception, est devenu une parfaite incarnation de ce qui se passait au Brésil. J’ai alors élargi mes perspectives. J’ai suivi et filmé les immenses contestations de 2013, que certains peuvent appeler les printemps brésiliens, dont l’énergie puissante peu à peu s’est dispersée et a donné la place dans les rues à une certaine vague conservatrice. Vague qui était endormie dans le pays depuis longtemps, mais qui a toujours existé. Elle remplissait un vide laissé par une certaine démobilisation de la gauche, qui était installée au pouvoir depuis 10 ans et qui, à force de faire des compromis avec la droite pour pouvoir gouverner, avait perdu « l’enchantement » de la base. Mais, à mon sens, ce qui a été décisif dans cette affaire, c’est la réaction des classes aisées aux effets retardés de la crise mondiale au Brésil. Cette réaction, alimentée en grande mesure par les médias majoritaires, plus identifiés à l’opposition qu’au gouvernement, a déclenché une colère, voire une haine entre les différentes classes sociales de la société brésilienne. Notamment depuis l’élection de Lula, les classes aisées, moyennes et populaires cohabitaient dans une sorte d’accord basé sur le partage modéré des richesses, des minima sociaux et une forte valorisation du smic, appuyé sur un développement économique extraordinaire qui permettaient à tout le monde de gagner dans cet accord. Avec la crise, aggravée à partir de 2014, ce contexte de prospérité s’est effondré et le conflit s’est installé dans la société. D’un coté, ceux qui alléguaient payer des impôts pour entretenir des pauvres, de l’autre un gouvernement qui résistait à imposer des mesures d’austérité, même s‘il a fait des compromis avec une politique économique conservatrice. Dans un pays marqué par plus de trois siècles d’esclavage, ça réveillait des monstres. Les cas de corruption mettaient de l’huile sur le feu – dans une grande mesure, il faut le dire, instrumentalisés par les secteurs conservateurs de la politique, de la société civile et des médias. C’est là que de grandes manifestations d’extrême droite ont survenu. Des foules enragées qui demandaient la destitution de l’ex-présidente Dilma, qui exigeaient la prison de l’ex-président Lula, qui réclamaient le retour du régime militaire. Ce qu’il est important de souligner, c’est que ces manifestations avaient lieu dans des quartiers bourgeois des villes brésiliennes, notamment à São Paulo, et qu’elles n’avaient pas une composition vraiment populaire. On voyait ça par la fréquentation : les noirs et métis étaient quasiment absents dans ces manifestations, alors que la moitié de la population brésilienne est noire et métisse. De toute façon, le désenchantement avec la politique s’est répandu parmi toute la population. Ce qui a favorisé la montée des extrêmes. Je sentais que j’assistais à un tournant historique pour le Brésil et que, effectivement, il y avait un besoin urgent de m’exprimer sur la situation. En 2016, l’impeachment de Dilma Rousseff est survenu et j’ai vu que là il se passait quelque chose de plus grave que l’on pensait au départ : plus que le renversement d’un gouvernement de gauche populaire, cela semblait, par la forme que ça prenait, une grave atteinte à la démocratie. Sensation qui s’est confirmée avec l’emprisonnement de Lula, lors d’une condamnation internationalement contestée par son manque de preuves et étrangement calée au calendrier électoral. Nous voici, aujourd’hui, aux veilles des élections présidentielles de 2018, avec le candidat de l’extrême droite à la tête des sondages. La production du projet par La Clairière et Public Sénat s’inscrit justement dans ce contexte. C’est un moment où les yeux du monde se tourneront vers le Brésil et je souhaitais raconter aux gens une histoire particulière sur cette situation, d’un point de vue personnel, générationnel, et certainement différent de celui qui est relayé par les médias dominants brésiliens. Une histoire qui dépasse le portrait de la crise brésilienne et qui incarne le sentiment dont elle s’est servie: le désenchantement.


C. L. : La perception de la situation politique par les Brésiliens eux-mêmes au Brésil est-elle très différente de celle qui comme vous vivent à l'étranger ?
F. G. :
Je ne pense pas qu’il y ait une différence de perception, mais de perspective. La distance aide toujours à avoir un regard plus panoramique, moins enfermé sur l’immédiat des enjeux. Mais, dans mon cas et celui de tant d’autres Brésiliennes et Brésiliens venus étudier en France ces dernières années, il y a surtout, une différence de regard. Ce sont des gens qui appartiennent à la première génération de la classe ouvrière brésilienne à pouvoir étudier à l’étranger. Ces gens-là ont forcément un regard particulier sur la situation actuelle. Non seulement car ils sont impliqués directement dans les évolutions du pays qui ont eu lieu durant les présidences de Lula et de Dilma, mais aussi car, en étant éloignés du Brésil, ils ont eu la possibilité de mieux comprendre la valeur et les limitations de ce modèle de gouvernement démocratique qui leur a permis cette mobilité sociale. Même si la situation en France dernièrement n’est pas non plus détendue, le fait de ne pas vivre dans la haine quotidienne joue en notre faveur. Les gens au Brésil vivent dans un climat tendu, entre la violence qui a remonté en puissance dans le pays post-2016 et l’acharnement des médias dominants contre le Parti des Travailleurs, ce qui à mon sens a joué un rôle central dans la polarisation de la société brésilienne et par conséquent, dans l’ascension de l’extrême droite. Face à une crise comme celle du Brésil, naît toujours une forme d’hystérie : il faut trouver un coupable et le punir. Cela devient encore plus sensible en période électorale. En vivant ici, nous pouvons nous détacher de cette ambiance et voir les choses un peu plus clairement.

"Encantado" de Filipe Galvon © DR "Encantado" de Filipe Galvon © DR



C. L. : En quoi le documentaire est-il un moyen alternatif d'aborder l'évolution de la société brésilienne par rapport aux autres médias d'informations ?
F. G. :
La démarche documentaire me donne plus de liberté pour raconter cette histoire que je n’en aurais en tant que journaliste. D’ailleurs je ne suis pas un journaliste même si j’ai une formation de journalisme. Un réalisateur peut plus facilement assumer un point de vue personnel qu’un journaliste, qui a pour mission officielle d’informer la population et d’incarner un contre-pouvoir. Cela est très important dans le cas de la crise brésilienne actuelle car il y a un profond désaccord sur le récit de ce qu’il s’est passé depuis 2013, même au sein de la gauche. La plupart des gens sont désemparés face à la destitution d’une présidente et l’incarcération d’un ex-président, érigé en icône. Il faut trouver un moyen de raconter et d’expliquer cela, c’est un défi pour le pays. Pour un journaliste, cela est très difficile, on l’accusera très vite de prendre parti. Si vous racontez l’impeachment de Dilma, allez-vous parler de destitution ou de coup d’État ? Allez-vous parler de crime de responsabilité présumé ou avéré ? Et dire que ce crime de responsabilité a été, plus tard, prouvé inexistant par une deuxième enquête parlementaire ? Que dire de la condamnation de Lula ? Que la Justice brésilienne l’a basée entièrement sur le témoignage d’un repenti qui n’a jamais fourni des preuves matérielles de son accusation et qui a eu sa peine réduite de 10 à 3 ans ? Et que cette condamnation a été formellement contestée par le conseil des droits humains de l’ONU ? Bref, c’est un terrain miné. Vous ne pouvez pas raconter cette histoire sans prendre parti d’une manière ou d’une autre, même en fournissant les nuances nécessaires au sujet et aux personnages. Il n’existe pas d’histoire sans parti pris. Il n’en a jamais existé.


C. L. : Pouvez-vous rappeler les enjeux derrière la destitution et les attaques à répétition contre Lula et Dilma Rousseff ?
F. G. :
C’est une trame de différents intérêts croisés, mais unis par une même matière : l’imposition d’un agenda ultra-libéral. C’est vrai que le Brésil n’est pas tout seul dans cette affaire, mais le cas brésilien a des particularités dantesques. Quand la crise a explosé entre 2014-2015, le parti du centre conservateur (MDB) qui composait le gouvernement avec le PT de Dilma dans une sorte de « cohabitation » pour la gouvernabilité (en occupant la vice-présidence, notamment), a présenté une liste de mesures d’austérité à la présidente. Cette liste avait l’ironique titre de « Pont pour le futur ». Elle a été refusée par Dilma, ce qui a approfondi la discordance au sein de la base du gouvernement et, en dernière instance, la formation d’un bloc autour de sa destitution. À mon sens, c’est là le noyau de toute la situation qui se déroule après. Le vice-président Temer, qui a occupé le pouvoir de forme intérimaire suite à la destitution, a mis en place une bonne partie des mesures de ce « pont pour le futur ». Notamment, une loi qui a gelé les dépenses publiques du pays pour 20 ans. Autour de toute cette affaire, plusieurs intérêts diffus se sont organisés. La partie majoritaire du congrès brésilien (dont presque deux tiers sont soit propriétaires terriens soit patrons d’entreprise) qui était en phase avec ces reformes ; des politiques et des hommes d’affaires intéressés à stopper l’opération anti-corruption Lava Jato qui sous Dilma avait une grande autonomie, jusqu’à aller chercher des gens du parti du gouvernement – même si dans les renversements de pouvoir au Brésil des scandales de corruption sont étrangement très présents, et parfois après ils s’avèrent faux après ; la misogynie contre Dilma, un ingrédient supplémentaire mais très puissant qui a d’ailleurs ouvert la voie pour le renforcement des mouvements féministes dans le pays. Après, d’autres intérêts ont pu jouer aussi, à mon avis, mais de manière très secondaire. On parle par exemple d’une éventuelle attention internationale sur l’exploitation du pétrole (le Brésil sous Lula a découvert une des plus grandes réserves pétrolières de la planète). Je ne serais pas capable du tout d’en dire plus et personnellement, je n’en suis pas très convaincu. Mais, en connaissant un peu la société de mon pays et si jamais c’était le cas, je croirais plutôt à une envie des élites dominantes brésiliennes de soumettre le pays à un rôle secondaire sur le plan international (car aussi plus rentable pour elles, d’un point de vue financier) qu’à une ingérence externe directe. Ça se rapporte à la manière dont le pays s’est bâti : comme un poste de traite, un entrepôt de matières premières. Un endroit de passage. Un territoire géré par une élite dominante qui ne s’attache pas à l’histoire, qui la laisse s’effacer de temps en temps. Cela explique peut-être que le musée le plus important du pays puisse s’écrouler en flammes. C’est une politique de la terre brûlée qui dure depuis 500 ans.

De toute façon, il me semble bien sûr toujours plus simple de faire ce genre de reformes dans un pays quand il est en choc, ou déstabilisé. Cette déstabilisation, je crois, s’est construite depuis 2013 à travers le conflit social, la fragmentation de la société brésilienne. Le Brésil vit une espèce d’explosion d’un conflit de classes. C’est hallucinant de penser qu’en 2018 on parle encore de ça, mais cela semble une évidence jour après jour. Les classes aisées qui voyaient les inégalités diminuer et avaient peur de partager les espaces publics ; les classes moyennes qui, devant la crise économique, qui frappait le pays depuis 2013, avaient peur de retomber dans la pauvreté ; les classes populaires qui, écrasées par la violence du crime organisé, le chômage et la perte de droits sociaux. Tous ces éléments en choc fabriquent la situation que l’on voit maintenant au Brésil. L’effet – et c’est à ça que le film s’intéresse –, c’est un sentiment collectif, chez les gens de gauche comme de droite ou du centre, chez les classes riches, moyennes ou populaires, de désespoir, de désenchantement envers la politique, la démocratie et, ce qui est pire, envers l’avenir. Un désenchantement, dont la chute de Dilma et de Lula, puis l’ascension de l’extrême droite, sont les emblèmes.


C. L. : Quel enchantement symbolisait l'arrivée de Lula à la présidence du Brésil ?
F. G. :
C’est simple : pour la première fois de l’histoire du pays, un individu issu des milieux populaires, sorti de l’extrême pauvreté, accédait à la présidence. Historiquement, c’était un fait inédit et extraordinaire. Symboliquement, c’était un fait qui allait changer l’histoire du pays pour toujours. Tout le monde, à gauche comme à droite, l’avait compris. Le fait qu’un homme avec l’histoire de Lula arrive démocratiquement au pouvoir, dans un pays forgé dans l’esclavage, où l’on pourrait dire que la mobilité sociale n’existait pas, c’était fort. Ça réveillait les espoirs de changement dans la société. À l’époque de l’élection de Lula, on disait que « l’espoir avait vaincu la peur ». C’était surtout à mon sens une affaire de représentation, d’identification : les gens comme Lula, pauvres et historiquement exclus de la société, étaient représentés au pouvoir ; ils allaient donc avoir une voix. Le Parti des Travailleurs, le mouvement de gauche populaire le plus vaste de l’Amérique Latine, était au pouvoir. Le peuple brésilien, allait pouvoir s’affirmer enfin comme peuple. Dans une certaine mesure, c’est ce qui s’est passé, si l’on regarde le bilan des 4 gouvernements successifs de Lula et Dilma, avec notamment 40 millions de personnes sorties de la pauvreté. Pourtant, les modèles de gouvernement et de développement brésiliens, n’ont pas du tout été reformés pendant toutes ces années depuis l’arrivée de Lula. Même si je me demande s’il était possible de le réformer et continuer à gouverner, dans le contexte de l’époque. En tout cas, cela est devenu à mon sens finalement la source principale de désenchantement. Le système politique brésilien doit être complètement réinventé.

"Encantado" de Filipe Galvon © DR "Encantado" de Filipe Galvon © DR



C. L. : Peut-on distinguer les ennemis actuels de la démocratie brésilienne ?
F. G. :
Ce serait facile de pointer du doigt l’extrême droite, représenté par l’ancien militaire et candidat à la présidentielle Jair Bolsonaro. Il est le premier dans les sondages pour les élections de 2018. Son discours est ancré dans la colère et dans les préjugés de classe. Ses positions politiques sont chargées de connotations racistes, misogynes, homophobes, fascistes. Sauf que, même avec tout ça, il est le candidat le plus populaire après Lula. Et c’est là que ça devient vraiment inquiétant. À mon avis, cela exprime quelque chose de notre société. Même si Bolsonaro n’est pas du tout un leader populaire, il représente quelque chose. Comme Trump, mais dans une caricature militarisée. Il représente une haine, un obscurantisme qui s’est installé de manière très rapide et très forte au sein de la société. Cette installation rapide a pu avoir lieu en grand partie car le Brésil est un pays d’histoire autoritaire, avec des épisodes démocratiques, donc cet autoritarisme, parfois même avec un visage fasciste, a toujours été présent et souvent normalisé dans la société. Et cela m’amène justement aux « ennemis de la démocratie » de votre question. À mon sens, un Bolsonaro ne se construit pas tout seul. Il est une construction collective. Il est le produit d’une situation. Comment penser à l’ascension de ses idées sans faire le lien avec l’acharnement des médias sur le thème de la corruption contre la politique, notamment celle représentée par Lula ? Les médias brésiliens ont encore un énorme pouvoir de mobilisation et d’excitation des masses. Et ce qui est inquiétant, c’est leur concentration : six familles les contrôlent. La participation publique est quasiment inexistante. La pluralité reste donc très faible. Le principal acteur de ces médias est Globo, qui d’ailleurs a publiquement soutenu le régime militaire de 1964 (un soutien regretté en éditorial 50 ans après) et qui, pour en dire peu, présente en général un journalisme biaisé, avec un historique de partialité assez grossière. La participation des médias brésiliens dans les destins politiques du Brésil est une histoire tragique. Et Bolsonaro en est à mon sens le fils bâtard.

C. L. : Quelle est la place des mouvements évangélistes sur la scène politique et quelles en sont les conséquences ?
F. G. :
Centrale, décisive. Les mouvements évangélistes ont occupé un peu le terrain de certains mouvements sociaux de base historiquement liés aux courantes progressistes de l’église catholique, comme la théologie de la libération. C’est en grande mesure eux qui vont à la rencontre des démunis aujourd’hui, qui leur donnent une direction, un certain soutien spirituel, voire une « idéologie » à suivre. Même si cela n’est donné qu’en retour d’une contribution monétaire. À Encantado, ce phénomène est flagrant, comme on le montre dans le film. Les évangélistes ont un grand pouvoir mobilisateur, politique et médiatique. Le maire de Rio, deuxième ville du pays, est un ex-pasteur évangélique élu dans l’année fatidique de 2016, d’ailleurs récemment accusé de favoriser des fidèles de sa religion au sein de son administration. La deuxième chaîne de télévision du pays appartient à un groupe lié à une grande dénomination évangéliste. Pourtant, c’est important de souligner que les évangélistes ne forment pas un groupe homogène. Il y a des courants de gauche à l’intérieur des mouvements évangélistes, par exemple. C’est l’évangélisme neo-pentecôtiste qui porte le plus d’inquiétudes. Ce phénomène qui est né aux États-Unis s’est rapidement répandu au Brésil, ainsi que dans certains pays d’Afrique (mené en bonne partie par des Brésiliens). C’est une doctrine qui est particulièrement en phase avec les dogmes du libéralisme actuel. Elle met en avant la réussite matérielle tout en gardant un regard très conservateur par rapport aux mœurs. Le droit à l’avortement et l’homosexualité sont des sujets non seulement interdits mais contestés. Alors que le catholicisme et les religions ancestrales brésiliennes comme le Candomblé et l’Umbanda, par exemple, faisaient de la pauvreté une valeur cardinale, cet évangélisme l’envisage dans une certaine position d’infériorité et de culpabilité. C’est-à-dire : être pauvre, c’est une faute. À mon sens, ce changement « d’idéologie », pour ainsi dire, contribue à ouvrir la voie pour les reformes néolibérales, voire ultra-libérales, qui sont à l’ordre du jour non seulement au Brésil, mais un peu partout. La « commission parlementaire évangéliste » a été un des piliers pour la destitution de Dilma (et pour l’approbation des mesures d’austérité du gouvernement Temer). Une certaine « confédération nationale des pasteurs » néo-pentecôtistes brésiliens a annoncé son soutien à Bolsonaro pour les élections de 2018.

Surtout, l’avancée de l’évangélisme neo-pentecôtiste est à mon sens le recul de cette affirmation de l’identité brésilienne que l’élection de Lula a pu représenter. C’est comme un prédateur qui arrive dans un écosystème de valeurs et croyances équilibrées. Le Brésil est un pays très spiritualisé. Et cela ne veut pas dire forcément religieux. Mais le syncrétisme entre les cultes d’origine africaine, les rituels amérindiens, le spiritisme d’Alain Kardec, la doctrine catholique et d’innombrables autres cultures, ce mélange définit l’identité brésilienne, d’une certaine manière. Cela est aux fondements de ce que signifie être Brésilien. Le désenchantement du Brésil a aussi une dimension spirituelle.

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