Festival de Biarritz : "La Flor" de Mariano Llinás

Six épisodes racontant des histoires indépendantes les unes des autres mais qui sont portées par le même quatuor d'actrices dans un film fleuve de 14 heures.

Film en compétition long métrage de la 27e édition du Festival Biarritz Amérique latine 2018

"La Flor" de Mariano Llinás © DR "La Flor" de Mariano Llinás © DR

 

Il y a plus d’un siècle à présent, naissait le cinéma comme nouvelle forme d’expression artistique dont allait s’emparer à travers le monde à la fois une importante industrie tout autant que des individus expérimentateurs conscients de l’aptitude de la caméra à saisir l’indicible. La littérature, la peinture, le théâtre, la danse, l’architecture... qui précèdent cette invention industrielle des frères Lumière, entre autres détenteurs de brevets, se sont retrouvés très vite associés et conjugués par les premiers artisans du septième art. La nouveauté de cet art permet d’observer de près son évolution en fonction des différentes appropriations individuelles, collectives et industrielles. Et voici que La Flor réalisé par Mariano Llinás ose revisiter explicitement et de manière très personnelle cette histoire du cinéma en près de 14 heures de film, 6 épisodes et un quatuor d’actrices comme unique point commun de ces diverses histoires.
Ainsi, à sa manière, Mariano Llinás propose son histoire du cinéma à l’instar des Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Les deux réalisateurs se sont donné la liberté créatrice de réaliser leur film sur près d’une décennie : de 1988 à 1998 pour Godard et de 2009 à 2018 pour Llinás. Le premier privilégie le montage avec l’utilisation d’images pour la plupart réalisées par d’autres et livre un essai filmique alors que pour le second, l’essentiel se passe tout autant à l’étape du scénario que sur le tournage dans le cadre d’un travail collectif : si le réalisateur apparaît devant la caméra pour introduire avec son corps, ses schémas, son regard et sa voix off, c’est pour signifier que dans une démarche
collective la notion d’auteur se dilue aussi dans chaque interprétation. L’auteur est à la fois visible et invisible, trouvant à s’incarner dans ses personnages et réciproquement.

Tout commence avec la création au début des années 2000 de la coopérative de cinéastes El Pampero Cine (associant des producteurs, scénaristes, monteurs, réalisateurs et d’autres responsabilités encore) dont fait partie Mariano Llinás, dans une Argentine en pleine crise économique. Ensemble, ils décident de mettre en commun leurs désirs de cinéma pour les réaliser en toute indépendance, sans avoir à attendre les financements pour commencer à tourner. Il y a tout juste dix ans, Historias extraordinarias de Mariano Llinás était déjà un film hors norme
qui partait du plaisir de raconter, avec quelques personnages, des situations extraordinaires qui n’avaient pas besoin d’effets spéciaux pour advenir et captiver l’attention du spectateur sur plus de quatre heures. L’indépendance de la production que permet El Pampero Cine se retrouve aussi dans la durée et rappelle l’idée, que peu de cinéastes osent réaliser, selon laquelle chaque film devrait pouvoir trouver la durée qui lui correspond, comme l’expérimente avec une égale indépendance sur chacun de ses documentaires Frederick Wiseman. La durée standardisée d’une heure et demie n’a de justification que pour l’industrie cinématographique aux produits calibrés. Mariano Llinás explore dans La Flor une nouvelle durée de cinéma dans un contexte spécifique où les séries télévisées remportent un franc succès dans le monde, réinterrogeant l’attrait que le cinéma peut désormais nourrir de manière spécifique. Si le format de la série se déroulant classiquement sur dix épisodes de moins d’une heure d’une saison permet aux personnages et à l’intrigue de prendre le temps de se développer sur le long terme, La Flor propose un contrepoint où importent davantage les portraits de chacune des quatre actrices de la compagnie de théâtre indépendante Piel de Lava, que les personnages de fiction en tant que tels. Cela renvoie également aux enjeux de Smoking/No smoking (1993) d’Alain Resnais où deux acteurs seulement jouaient tous les personnages dans des intrigues bouleversées par quelques éléments. La Flor est ainsi habité par ce même
désir d’expérimentation de l’art du récit. Mariano Llinás travaille en ce sens conjointement avec les actrices Valeria Correa, Elisa Carricajo, Pilar Gamboa et Laura Paredes qui expérimentent avec lui différentes formes de récits et de mises en scène.
Contrairement au théâtre, il privilégie les gros plans sur les visages où les émotions viennent à la fois caractériser un personnage et amorcer un long récit. Ainsi, dans le second épisode, une histoire d’amour est évoquée par le récit et les émotions qui se lisent presque exclusivement dans les différentes expressions du visage : dans une grande épure de la mise en scène, avec une image en noir et blanc stylisée, le spectateur se retrouve happé par une histoire à laquelle il adhère complètement sans le moindre artifice. Il est toujours question de repousser les limites de l’improbable, ce qui constitue par ailleurs l’essence même du cinéma.


Le premier épisode quant à lui se présente comme une série B américaine où le fantastique survient par la magie de la mise en scène, notamment l’intensité de jeu des acteurs plutôt que le réalisme des effets spéciaux autour d’une momie vengeresse. Contrairement aux budgets alloués aux élaborations numériques pour rendre crédible le fantastique de l’industrie du cinéma, La Flor propose un nouveau pacte de croyance avec le spectateur dans une relation étroitement entretenue à l’égard des images proposées. La fidélité du spectateur se construit et continue à se nourrir au fil des épisodes avec toujours suffisamment de situations inédites dans le scénario pour ne jamais se perdre dans le déjà-vu. Ainsi, le quatrième épisode, qui parle d’un film en train de se faire où les actrices décident de se rebeller contre leur metteur en scène, propose un nouveau récit inattendu consistant à s’intéresser à des arbres et où le mystère va encore pointer son nez au moment où on ne
l’attendait pas.


Une telle indépendance captivante dans le récit montre à quel point le scénario est fondamental et renoue avec l’influence prépondérante de la littérature comme ossature de la fiction dans le cinéma. On retrouve l’aveu assumé de la littérature populaire comme les feuilletons du XIXe siècle qui ont nourri la série Fantômas de Louis Feuillade dans les années 1910 et dont on retrouve la grande influence dans La Flor. Les aventures ludiques à travers le monde du Tintin d’Hergé sont également une source d’inspiration assumée qu’il s’agisse de la Momie du premier épisode ou encore du personnage Casterman, nom de l’éditeur historique des bandes dessinées du célèbre reporter belge, dans le troisième épisode consacré à une histoire d’espions. Cet épisode est le plus long et multiplie les sous-intrigues au service de chacune des quatre espionnes incarnées encore par les comédiennes de Piel de Lava. Si l’espionnage est un cinéma de genre à part entière, La Flor puise son origine dans Les Espions de Fritz Lang (1928) en allant saisir la dimension géopolitique de l’ère communiste qui a été la source d’inspiration, durant la guerre froide et encore après, de toute une industrie florissante de films, de plus ou moins bonne facture et avec un poids idéologique conséquent. Ce troisième épisode est le coeur palpitant du film par sa durée, l’ampleur de son récit offrant un large développement de chacun des personnages d’espionnes, multipliant les récits à l’intérieur du récit initial, avec un tournage international. Après cela, les trois épisodes suivants sont presque obligés d’emprunter une nouvelle forme expérimentale, tant la fiction classique sous la fausse apparence d’une fidélité à un genre cinématographique semble avoir été profondément disséquée et analysée. C’est pourquoi le quatrième épisode sous la forme du faux making of présente la révolte des actrices, le cinquième le remake d’Une partie de campagne de Jean Renoir et le sixième et dernier une réadaptation libre de La Prisonnière du désert de John Ford. Sans parler du générique qui devient le septième épisode caché de La Flor, comme forme de cinéma à part entière où l’enjeu consiste autant à saluer le travail de chacun qu’à créer une transition pour le spectateur qui, après plus de 13 heures de projection, doit retrouver le chemin de sa réalité quotidienne.

 

La Flor
de Mariano Llinás
Fiction
808 minutes. Argentine, 2018.

Couleur
Langue originale : espagnol, français, anglais, russe, allemand, suède, italien

Avec : Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredes
Images : Agustín Mendilaharzu
Montage : Agustín Rolandelli, Alejo Moguillansky
Musique : Gabriel Chwojnik
Son : Rodrigo Sánchez
Costumes : Carolina Sosa Loyola, Flora Caligiuri
Assistants à la réalisation : Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredeso
Décors : Laura Caligiuri, Flora Caligiuri
Productrice : Laura Citarella
Production : Pampero CIne

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