C’est la démocratie qu’on assassine : du Paraguay en passant par le Brésil

Après les années de terreur de régimes dictatoriaux obnubilés par une psychose anticommuniste primaire issue du Nord du continent, de nouveaux espoirs démocratiques avec la victoire des intérêts de la plus large partie de la population semblaient rayonner au début du XXIe siècle dans les différents pays d’Amérique latine.

 

Pouvoir et impuissance © Damned Films Pouvoir et impuissance © Damned Films

 

Sortie DVD de 2 documentaires d’Anna Recalde Miranda : La Tierra sin mal et Pouvoir et impuissance

Après les années de terreur de régimes dictatoriaux obnubilés par une psychose anticommuniste primaire issue du Nord du continent, de nouveaux espoirs démocratiques avec la victoire des intérêts de la plus large partie de la population semblaient rayonner au début du XXIe siècle dans les différents pays d’Amérique latine. Mais de nouvelles ombres inquiétantes continuent à planer comme l’illustrent les récents mouvements politiques au Brésil qui a vu la destitution de sa présidente, la suppression du ministère de la Culture dans l’une des premières mesures expéditives du gouvernement intérimaire. À cet égard le dyptique politique qu’Anna Recalde Miranda a consacré au Paraguay est révélateur de ce qui est en jeu actuellement non seulement dans ce pays mais aussi dans les pays voisins. Son premier volet intitulé La Tierra sin mal s’attachait à suivre le grand bouleversement politique du pays avec la victoire aux élections présidentielles de Fernando Lugo, évêque catholique de la théologie de la libération. Pour la première fois depuis 62 ans, le parti Colorado qui tenait les rênes du pouvoir sans interruption durant la dictature de Stroessner et après, était vaincu. En guise de contextualisation historique, Anna Recalde Miranda dresse un récit fort de son éclaircissement et sa concision de ce que fut le XXe siècle au Paraguay qui a connu l’une des plus longues dictatures de tout le continent avec l’appui plus ou moins implicite du silence de la communauté internationale. Ceci a profité aux criminels de guerre nazis qui ont choisi ce pays pour s’y faire oublier. Pour cette raison, l’histoire du pays nécessite encore de nombreux éclaircissements à l’instar du travail de Martín Almada qui a découvert rien moins que cinq tonnes d’archives secrètes produites par la police secrète de la dictature. C’est à partir de ce que l’on a appelé depuis les « archives de la terreur » qu’une nouvelle prise de conscience collective a pu enfin se développer par les citoyens paraguayens eux-mêmes sur l’histoire de leur pays. Même si l’on voit progressivement l’ascension de Fernando Lugo, le véritable protagoniste de ce premier documentaire d’Anna Recalde Miranda est Martín Almada, démontrant ainsi que le changement politique à la tête d’un État passe d’abord par une participation active de citoyens à la défense des Droits de l’Homme et à une réappropriation de leur propre histoire. La Tierra sin mal se termine avec l’arrivée à la présidence de la république de Fernando Lugo. Or, le second volet de ce dyptique, sobrement mais densément intitulé Pouvoir et impuissance, montre comment une démocratie se retrouve muselée de l’intérieur, rappelant les anciens réflexes de « démocrature » enracinés dans un fumier nauséabond d’idées qui ont fermenté jusqu’à la pourriture, rendant inopérant l’usage dudit fumier. Autrement dit, Anna Recalde Miranda prend le parti pris de raconter les quatre années ou presque (3 ans 10 mois et 7 jours) de la présidence de Fernando Lugo comme un grand drame shakespearien en trois actes. L’issue est tragique et bien connu pour ceux au fait de l’histoire politique récente au Paraguay : le président a été destitué à la suite d’un coup d’État parlementaire. Dès lors le récit proposé par le documentaire vise à montrer comment on en est arrivé là pour ne pas aboutir à des conclusions hâtives préalablement pensées à des fins idéologiques utilitaires. On peut voir des similitudes dans cette expérience d’une présidence avortée avec celle d’Allende et voir comment l’histoire se répète sous d’autres formes. Pour cette raison le travail sur la mémoire et le rapport à la société en train de se construire chaque jour dans l’œuvre d’Anna Recalde Miranda répond à une démarche distanciée et progressiste. Avec humilité, la réalisatrice ne cherche pas à démontrer les raisons précises qui amène à cette destitution mais plutôt à réunir les différents documents que le spectateur pourra s’emparer ou non pour penser le politique et trouver son propre sens au déroulement de l’histoire récente. Cette honnêteté intellectuelle est à cet égard des plus appréciables alors qu’il était aisé de s’inventer un récit tout cousu qui permette de vivre rapidement son propre deuil d’une démocratie étouffée sous la violence d’une assemblée sénatoriale, par exemple.

 

 

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Pouvoir et impuissance
Poder e impotencia, un drama en 3 actos
d’Anna Recalde Miranda
Paraguay - France - Italie, 2014
Durée : 103 min

La Tierra sin mal
d’Anna Recalde Miranda
Paraguay, 2008
Durée : 80 min

Durée totale du DVD : 183 min
Sortie en salles (France) : inédit
Sortie France du DVD :
29 mars 2016
Format : 1,78 – Couleur
Langue : espagnol - Sous-titres : anglais, français, espagnol, italien.
Éditeur : Damned Films

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