Entretien avec Catalina Mesa, réalisatrice de «Jericó, El vuelo infinito de los días»

En mars 2017, Catalina Mesa était venue au Festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse présenter en compétition officielle son film documentaire «Jericó, El vuelo infinito de los días» qui a remporté un succès public et auprès des différents jury avec la Mention spéciale du jury SIGNIS, le Prix du Public et le Prix du documentaire.

Catalina Mesa © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Catalina Mesa © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli

Adeline Bourdillat : Comment est né le projet de ce film ? Comment avez-vous rencontré les personnages et les lieux du tournage ?
Cédric Lépine : Vous avez dit que votre film était en quelque sorte un retour aux origines.
Catalina Mesa :
Jericó est un village qui se trouve à une heure et demie d’un endroit où ma famille a des terres, dont elle a hérité. J’ai grandi avec une grand-tante - le film lui est dédié - qui nous a raconté toute notre vie son enfance à Jericó. Je ne suis allée que deux ou trois fois à Jericó. C’était plus un Jericó imaginaire, qu’elle nous racontait. Et ce n’était que des histoires d’enfance parce que c’était sa génération à elle, qui a migré du village à la ville de Medellin. Toute la famille a donc migré en ville, et il ne reste de ces histoires de famille que sa parole. Ma grand-tante est donc le lien entre la vie urbaine et le village, elle assume les racines de la famille. Même si on est toutes deux de générations différentes, nous étions très proches, parce qu’elle était un peu l’écrivain de sa génération, et que j’écris depuis toujours. Je suis arrivée aux images après l’écriture. On s’est donc souvent retrouvées, à parler des choses, de la vie en général. Et c’est quelqu’un qui avait vraiment une grâce et une parole délicieuse, quelqu’un qui avait vraiment ce goût de partager. On était tous autour d’elle et c’était vraiment magique. Même si elle n’est pas dans le film, parce qu’elle est morte avant, ce que j’ai retrouvé après avec ces femmes c’était la même chose : cette capacité de relier la vie, c’est-à-dire être capable de parler de la douleur avec beaucoup d’humour, ou de parler de choses difficiles mais avec beaucoup de force. C’était une sorte de réconciliatrice des opposés de la vie, tout le temps. De sa parole, on sortait toujours renouvelés, en paix, même s’il y avait des choses difficiles, il y avait toujours quelque chose de réconciliateur dans sa parole. Quand elle est tombée malade, j’étais déjà en France depuis très longtemps, très influencée par Depardon, ou par d’autres, comme par exemple Bachelard et La Poétique de l’espace. Magnifique cadeau que m’a donné la France, de valoriser plus la mémoire, l’histoire, parce que là-bas on est une culture plus jeune ! Quand elle est tombée malade je me suis dit qu’il fallait absolument que j’enregistre son histoire à elle pour garder cette mémoire dans ma famille. Donc je l’ai fait, je l’ai filmée, j’ai enregistré ses histoires. Et quand elle est morte j’ai senti comme si tout un chapitre de ma famille mais aussi tout un collectif culturel, allait disparaître : ces décorations, ces espaces, cet esprit du temps, cette musique, ce romantisme, cette poésie… Tout ça ! Ce n’est pas que ça disparaisse totalement mais ça change. Les nouvelles générations, c’est autre chose. J’ai voulu revenir à Jericó, d’abord pour rencontrer ce Jericó imaginaire dans le réel. Quelques fois, dans le film, quand on regarde par la fenêtre, on voit un peu des espaces intérieurs, comme s’ils étaient arrêtés dans le temps, certains espaces qui ne changent pas : c’est très étonnant ! Je me suis dit qu’il fallait absolument que je fasse un travail pour préserver, conserver et célébrer ça, ce temps un peu arrêté, dont je ne savais pas ce qu’il allait devenir après.

J’ai rencontré une femme magnifique qui m’accompagne en France, qui s’appelle Pierrette Grignon, et je lui ai posé la question : « Mais qui va s’intéresser à ça ? » Elle m’a donné deux conseils qui ont été très importants pour moi. Elle m’a dit « Le temps est une ressource limitée », ça veut dire que quelques fois on laisse de côté les choses qui sont importantes pour nous pour plus tard : « soit consciente que le temps passe et qu’il faut le faire ». Et elle m’a dit « Fais-le pour la vie, ne le fais pour rien d’autre ». Pour laisser une trace pour la vie. Et ça m’a tellement libéré ! Parce que ça m’a permis de revenir à Jericó sans aucune attente. Finalement, c’est quelque chose que j’ai fait pour Jericó parce que c’est important pour ma mémoire, pour moi. J’étais libérée de l’attente, je pense que pour la création c’est très important. Quand je suis arrivée à Jericó je ne savais pas ce que j’allais rencontrer : je savais que j’allais rencontrer des femmes, mais je n’en savais pas plus. D’abord j’ai rencontré le directeur du musée Marat, parce qu’il y a un petit musée, très joli. Je lui ai raconté l’intention que j’avais, de faire cette célébration, cette préservation de cet esprit féminin. Je lui ai raconté l’histoire de ma grand-tante, etc. Et il m’a mis en contact avec quelqu’un qui connaît énormément de gens de la ville. Et c’est lui qui peu à peu, à partir de cette intention-là, m’a fait une liste des personnes auxquelles il pensait, qui avait cette grâce, cette sorte d’esprit féminin. C’était une liste d’environ vingt-cinq femmes. Pendant trois semaines j’ai rencontré vingt femmes différentes, et finalement j’ai choisi de travailler avec douze, parce je voyais toujours une sorte de kaléidoscope où chacune allait donner un archétype différent de cet esprit féminin, l’une plus coquine, etc. Et qu’à la fin en regardant on comprenne que c’est comme un seul esprit féminin qui parle, un collectif. J’ai ainsi choisi des personnages très différents mais qui allaient compléter cette sorte de kaléidoscope. Et une fois la décision prise de travailler avec ces douze femmes, j’ai pu commencer.

 

C. L. : Autour de cet « esprit féminin », ce sont souvent des mères, des femmes qui luttent, au Mexique, en Argentine ou en Colombie, pour conserver la mémoire de leurs enfants disparus dont elles n’ont plus de nouvelles. Ainsi dans votre film, une mère ne peut pas faire son deuil parce que le corps de son fils n’a pas été retrouvé. Il y a comme une association entre la femme gardienne de la mémoire, de la famille, comme le pilier de la famille.
C.
M. : Parce que Jericó et toute cette histoire m’avait été transmise par une parole de femme, je savais que je voulais rencontrer cette parole-là. J’étais peut-être moins consciente de cette idée que vous venez d’exposer. Mais ce qui est drôle, c’est que j’ai pris conscience de ça très fortement quand on se promenait à Jericó la journée. On voit les hommes sur la place, souvent dehors, et c’est drôle parce que tous les jours il y a presque toujours les hommes dans les mêmes endroits. Ils ont leurs endroits. C’est très étonnant, parce qu’ils sont toujours dans le même coin avec les mêmes gens, tous les jours. Mais les femmes sont souvent à l’intérieur de la maison. Et je me suis dit que je voulais aller vers cette intimité-là, cette parole de l’intimité de la culture. On est moins dans le dehors, c’est quelque chose de plus secret. Et c’est pour ça aussi que je savais qu’il fallait y aller avec une écoute très silencieuse pour pouvoir faire émerger une parole qui n’est pas assez souvent écoutée. Cette conscience de la mémoire, je pense que c’était pour moi plus une petite révélation, et qu’au fur et à mesure j’ai voulu l’accompagner. C’était très étonnant et douloureux pour moi de rencontrer cette femme, souvent seule. C’est presque quelque chose que je niais parce que dans beaucoup de livres de cinéma on dit « Les films qu’on fait, c’est aussi soi ». Le fait de rencontrer ma solitude à travers ce miroir de ma solitude, ou ce sentiment d’être seule, ce n’est pas évident. C’était aussi une confrontation et je ne le voulais pas forcément. Le film a vraiment fait ressortir cette dimension et cela n’a pas été évident.

 

A. B. : Avec cette peur d’arriver en fin de vie, finalement, ce qui est leur cas, et de se dire voilà, j’ai fait ma vie seule, ou presque.
C. M. :
Oui tout à fait. Et pourtant elles ne le vivent pas mal, c’est assumé. Souvent, quand je fais des projections, si je mentionne le fait que ça a été douloureux pour moi, il y a souvent à la fin du film des femmes seules qui viennent et me disent : « Mais elles ne sont pas tristes ! » Elles le défendent. C’est-à-dire que ce sont des femmes qui assument d’être seules et ça, c’est un sujet fort. « Il ne faut pas que tu dises ça parce que l’on n’est pas tristes ! », elles me grondent un peu parce qu’elles sont touchées par ça.

 

C. L. : Il y a aussi beaucoup d’hommes morts dans le contexte du conflit militaire en Colombie : elles n’avaient pas le choix, elles ont été contraintes de vivre seules. Comme si ce petit village loin des grandes villes et des pouvoirs de décision était contraint de s’autogérer, d’être autonome, tout comme ces femmes sont autonomes parce qu’isolées dans ce contexte de violence.
C.M. :
Exactement. Il n’y a que leur famille, qui parfois les soutient, parce que parfois elles ont eu des enfants. L’histoire d’Ana Luisa, qui a eu neuf enfants, est étonnante : elle est d’une force incroyable !

 

"Jericó, El vuelo infinito de los días" de Catalina Mesa © DR "Jericó, El vuelo infinito de los días" de Catalina Mesa © DR

A. B. : Comment avez-vous procédé pour entrer dans cette intimité-là, à l’intérieur de la maison et finalement à l’intérieur de leur jardin secret ?
C. M. :
Il y a plusieurs éléments. D’abord, je ne me donne pas tous les crédits car c’est une culture beaucoup plus ouverte qu’en France. Ma mère me dit « Tu es devenue française » et c’est vrai, depuis plusieurs années que je suis là, au fur et à mesure je respecte beaucoup plus l’espace de l’autre, je n’aime pas que les gens me posent trop de questions, etc. C’est très français, et j’aime bien ça aussi, parce que c’est le respect de l’autre, tel qu’il est. Mais c’est vrai que là-bas c’est une culture où, déjà, la porte de la maison est toujours ouverte. Quand on se promène dans le village, les portes et les fenêtres sont toutes ouvertes. Souvent quand on arrive dans la rue, on nous dit « entre, entre », c’est tout de suite, « bienvenue », donc c’est facile d’entrer dans les maisons. Et une fois qu’on est là, si on est dans une parole gentille, ils sont aussi curieux de rencontrer l’autre. Donc ça, c’est déjà posé. Je pense que c’est assez différent d’autres cultures où l’on est davantage dans la peur. C’est un premier élément. Deuxièmement, j’avais une intention très claire que j’ai posé dès le début, qui était un échange, une rencontre, où je venais leur raconter pourquoi j’étais là. Ça s’est fait par étape. D’abord c’était une rencontre, j’ai appris à boire du « Tinto », le café, j’ai bu je pense la plus grande quantité de « Tinto » de ma vie, parce que tout se passe autour de ça, et à manger. Ça c’était la première étape. Et je leur disais : « Est-ce que tu as envie de faire cette rencontre avec moi ? » Je leur disais que j’aimerais qu’on préserve et qu’on laisse des traces de leur histoire de vie pour la mémoire de notre collectif, pour la mémoire de l’esprit féminin, de ce qu’on est, pour le célébrer, pour montrer toutes ses facettes. Je leur disais que j’aimerais travailler avec elles parce que pour moi elles incarnaient tout cela. C’était très sincère, et je n’ai eu aucun « non ». Elles étaient toutes très contentes de pouvoir le faire. Et en même temps je pense que ce qui a été très utile c’est que j’avais un dispositif hyper léger. J’avais deux petites caméras et seulement deux personnes avec moi, un assistant caméra et une assistante son. Donc une fois que nous étions posés, je leur disais presque « vous pouvez disparaître ». C’était vraiment entre nous.

 

C. L. : Et vous étiez uniquement entre femmes. La parole devait être plus simple parce que vous pouviez vous comprendre, par exemple quand vous parlez de sexualité, cela est possible parce que vous êtes entre femmes ?
C. M. :
Oui complètement. Et Jonathan et Robinson, mes collaborateurs, étaient très discrets. Une fois qu’ils posaient les choses, ils n’étaient presque plus là, et ça a vraiment permis cette intimité. J’ai aussi eu la chance que la vie m’apporte les bonnes rencontres au bon moment. C’était vraiment la synchronicité. J’étais avec Faviola, on faisait les repérages dans sa maison pour voir où l’on allait placer les Saints, et là j’entends un cri : « Faviolaaa ! » « Qui est arrivé ? » « Rosa, la voisine ». « Ah bon, mais elle vient tous les jours ? » « Oui, tous les jours. » Et Rosa est arrivée dans le film. Il y a plein de choses qui se sont passées comme ça. Je dis à Faviola : « Alors, on va se déplacer chez Luz », parce que c’était sa copine, et elle dit « comment tu veux te déplacer ? » « En moto. » Il fallait donc chercher une moto. Je commence à marcher, et je trouve une moto avec deux femmes dessus. Et ça n’a été que ça. Une fois qu’on pose une intention, la vie cocrée avec toi. Ce film consistait à accueillir ce qui arrivait, parce que je voulais faire un document à portée ethnographique aussi, donc il fallait faire avec les éléments existants, je ne voulais pas inventer trop de choses.

 

C. L. : À un moment donné du film, surgit un témoignage sur la violence. Comment est arrivé ce témoignage ?
C. M. :
L’histoire de Celina est très étonnante. Je l’ai choisie aussi parce qu’elle était de La Velleda, plus loin que Jericó. Et je cherchais des paroles de femmes qui venaient de contextes socio-économiques différents que ceux du village. Il y a Suarez et Ana Luisa qui sont de la ville, les maîtresses d’école, etc. Je voulais aller plus loin. Elle, elle vient de La Velleda, un hameau à quarante-cinq minutes de Jericó, dans la montagne. Il faut monter pour aller chez elle. Quand je l’ai rencontrée j’ai été très touchée par le fait que son mari était vraiment malade. C’est elle qui s’en occupe et à la fois c’est elle qui assume tous les travaux de la maison. Elle fait tout. Et j’ai été étonnée par cette force de femme qui, pourtant isolée, est dans une joie incroyable. Quand je l’ai rencontrée elle était radieuse. Et elle est politiquement très active dans ce hameau. Elle est d’une force incroyable. Je l’ai trouvée géniale. J’ai donc eu envie de passer du temps avec elle. Mais je ne connaissais pas l’histoire de son fils. C’est ça qui est très étonnant. Quand je filmais la rencontre avec Manuela, qui est une vraie fermière, elle s’est déplacée pour voir comment allait son mari, j’ai donc vraiment accompagné le moment. Et quand j’ai commencé à filmer, cette histoire a émergé, mais je ne la connaissais pas ! Et là on a dû « réduire » un peu les moments de douleur, parce qu’elle a pleuré pendant très longtemps pendant qu’on filmait, ça a été très dur. À un moment Manuela m’a regardée et m’a dit « qu’est-ce qu’on fait ? » parce qu’on était tous en train de pleurer. Et on ne savait pas quoi faire. Je ne savais pas si je devais arrêter de tourner. Je me suis simplement dit : « Laissons, accompagnons ce moment-là ». Ça me donne encore la chair de poule, parce qu’il y avait aussi son mari qui pleurait à côté, et on ne l’entend pas assez. Il était en train de regarder les poules, derrière, on le filmait un tout petit peu, mais il était en train de pleurer derrière. Du coup, ça a été un moment très douloureux pour tous. Et dans le film c’est beaucoup plus doux, parce que je ne voulais pas non plus être voyeuriste ou profiter de ce moment-là. Je voulais le regarder avec pudeur, ce moment, et on l’a quand même laissé, mais ça a été un moment de découverte pour moi. Et on a même hésité à le laisser dans le film, parce que c’est presque un autre film. Nous étions un film dans beaucoup plus gai, même si toutes les réalités ne sont pas faciles. Et là, ça va plus loin. Toutefois, je ne pouvais pas couper ces paroles, parce qu’il y a plein de femmes de notre collectif qui vivent ça. Donc même si ce moment a été moins évident au montage, c’était important aussi de le garder.

 

"Jericó, El vuelo infinito de los días" de Catalina Mesa © DR "Jericó, El vuelo infinito de los días" de Catalina Mesa © DR

A. B. : Et à la fois il y a cette musique qui rembarque le spectateur immédiatement vers la vie. Ce moment est très dur, pour le spectateur aussi, et puis arrive cette musique qui nous ramène…
C. M. :
Oui, et ça a été voulu au montage. Parce que ces femmes, même si elles vivent cette tristesse-là, ce ne sont pas des femmes tristes. Elles ne vivent pas comme des victimes, dans la misère, dans la douleur. Ce sont des moments de leur vie mais ce n’est que ça. Je voulais donc montrer comment je les avais vraiment senties. Chila, en train de jouer, elle confesse tous les accidents de ses enfants, la mort de son mari, etc. Mais elle le fait en jouant et en disant « Il faut jouer, parce qu’il faut dépasser ça. Il faut vivre avec mais ne pas oublier de s’amuser ». Et c’est pour ça que juste après ce témoignage de Celina j’ai mis cette musique pour passer vite à Chila, transformer ce moment et être fidèle à comment je les ai senties vivant ces douleurs-là.

 

A. B. : Il y a aussi toute cette lumière et ces couleurs, ces portes colorées et ce jeu avec le soleil, qui entre à l’intérieur, parfois juste un rayon. Peut-être que ce jeu avec la lumière et les couleurs va dans le même sens ?
C. M. :
Absolument. Et puis le film commence avec ce poème d’Oliva Sosa : « Este mi noble Jericó es bonito, enclavado en el sol de la montaña, el monte azul rozando el infinito y el infinito entrando en la cabana ». Dans la poésie et les poèmes de Jericó, que j’ai beaucoup lus, il y a plein de poèmes comme ça. Cette rencontre entre le ciel et la terre, c’est très spirituel, ça vient de la religion aussi, mais même en dehors de la religion, dans la poésie on retrouve cette sorte d’élan de Jericó qui rencontre le ciel. C’est comme ça que c’est dit dans la poésie. La poésie de Jericó, c’est un peu comme une boîte de macarons, on en mange un tout petit peu et c’est délicieux, mais après on ne peut plus s’arrêter et on est… gavés. Parce que c’est une poésie romantique du début du siècle… Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup d’appels à l’infini, ou à la transcendance. C’est pour ça que le film commence avec le ciel, et le soleil est omniprésent. J’ai essayé de faire figurer cette rencontre avec la lumière à travers la maison, ce moment où cet infini rencontre le morceau plus petit de la fenêtre.

 

C. L. : Votre film donne aussi un vrai message social dans le contexte actuel. Que ce soit en France ou dans d’autres pays ou d’autres grandes villes d’Amérique latine confrontées à la situation du terrorisme. Les maisons sont de plus en plus quadrillées, protégées, grillagées, avec des caméras, etc. Les gens s’enferment sur eux-mêmes. Et là, ce village qui a été confronté à plusieurs décennies de violence, a encore de la couleur, les portes sont encore ouvertes, les gens sont ouverts. Il n’y a pas de fatalité, de peur de l’autre. Ça montre que c’est encore possible. C’est un très beau message d’espoir.
C. M. :
Oui, et il y a plein de villages dans cette région-là qui sont comme ça. C’est vrai qu’on aimerait retrouver dans nos villes un peu plus de ça. Mais la ville c’est autre chose. Déjà on bouge beaucoup plus en voiture, donc on est moins dans la marche. Ma mère me faisait rire quand elle me disait « mais tu passes de Paris à Jericó : pour rester je ne sais combien de temps à Jericó, comment tu vas faire ? » En fait, c’est plus simple de passer de Paris à Jericó que de Paris à Medellin, parce qu’à Paris on vit dans son quartier. Je traverse, j’achète mon jus d’orange, des fruits, etc. On marche, on rencontre les commerçants, on parle. Jericó pour moi c’était un peu pareil. Dans des villes comme Medellin on a moins ces itinéraires de marche. Et ça me manque quand je retourne à Medellin. Mais c’est vrai, c’est un beau message pour ça. Autre chose aussi qui m’a beaucoup plu, c’est qu’hier une femme est venue me voir après le film et m’a dit : « Ah, combien ça va faire du bien aux gens en France ! », qui parfois sont vus comme des gens tristes, comme si la vieillesse était forcément quelque chose de nostalgique, triste, avec une solitude subie. Et ça m’a donné l’idée de peut-être contacter des associations de personnages âgées pour montrer le film. Peut-être que ça pourrait donner un peu de pêche, un peu de joie.

 

C. L. : D’ailleurs, Depardon est une de vos références, mais son regard est beaucoup plus triste que le vôtre. Chez Depardon on est en noir et blanc, et le monde paysan qu’il montre est un monde qui meurt. Vous, vous filmez la vie, Depardon, lui, filme la mort.
C. M. : C’est vrai. Mais j’étais dans une intention de préserver, de garder une trace de ça, de ces espaces. Une caméra n’est jamais neutre, mais c’est vrai aussi que lui, il pose la caméra et il laisse la vie émerger. Et ça, ça me parle. Moi j’ai envie de mettre un peu de ma poésie, je n’ai pas envie d’être si neutre que ça, mais il y aura des moments où je veux que ça soit comme ça. Donc c’est vrai que j’ai appris beaucoup et je reconnais cette influence de Depardon. Mais c’est vrai qu’il aurait pu filmer aussi des gens plus joyeux.

 

C. L. : Dans de nombreux pays la religion opprime les femmes, on leur explique que la vie est un calvaire, qu’il faut subir sa situation de femme, etc. D’ailleurs, le rosaire pourrait être utilisé comme un objet de souffrance. Alors que dans votre film, il y a une distance par rapport à la religion. Cette même femme qui collectionne les rosaires peut parler librement de sexualité. Cette distance est vraiment surprenante.
C. M. : Je ne cherchais pas à tenir un propos sur la religion, je voulais juste filmer le rapport à la religion. Je peux voir un peu des deux. Mais c’est vrai que dans ce film-là la religion est plus un élément de force que d’oppression. Et à la fois j’ai envie de rester neutre par rapport à cette approche, car je ne voulais pas imposer mon commentaire sur ce sujet. Je voulais seulement que ça soit le plus juste par rapport à comment eux vivent ça. Parce que je n’ai pas d’opinion par rapport à ça. Je pense que chacun vit son lien à l’invisible comme il peut. Moi par exemple, je suis un collage d’influences incroyables. J’ai grandi dans la tradition judéo-chrétienne mais j’ai fait plein de choses bouddhistes, j’ai fait plein de voyages en Orient qui m’ont nourrie énormément : je pense que je crois un peu à tout. Je crois à ce lien à l’invisible mais je suis beaucoup plus libre. Après il y a aussi toutes ces traditions en Colombie, indiennes, africaines… Ça peut bouillonner dans tous les sens. Et c’est pour ça que j’ai voulu laisser au montage (parce que j’avais quand même 80 heures d’images !) ce lien avec les Saints, et cet humour, où les Saints deviennent presque des personnes, où ils sont très présents au quotidien. C’est très incarné et c’est sûr que dans ma culture, là-bas, il y a ce lien presque charnel avec cet invisible-là.

affiche-jerico

 

C. L. : C’est la première indication qui est donnée au spectateur à travers le titre : Jericó, un lieu biblique, une terre promise.
C.M. :
Oui exactement. Ça a été très difficile pour moi de choisir le titre. Je n’étais pas certaine de vouloir laisser un aspect régional, avec « Jericó », parce que le film ne parle pas forcément que de Jericó. Ce sont des paroles de femmes. Au début je suis passée par tous les titres. « El infinito vuelo de los días » venait de cette idée des cerfs-volants, parce que la fête de Jericó c’est la fête des cerfs-volants : c’est un peu l’envol des jours parce que la parole traite du quotidien… Et comment ce quotidien peut toucher aux choses presque infinies, à des choses tellement profondes qu’elles sont presque de l’ordre du religieux. Mais c’est un titre trop long. Donc avec les distributeurs on a décidé de le mettre comme ça : « Jericó », et de mettre « El infinito vuelo de los días » en sous-titre, parce que je ne voulais pas enlever cette deuxième phrase, qu’on ne comprend pas tout de suite au début.

 

A. B. : Et puis ces femmes sont âgées, donc le vol infini des jours parle de cela aussi. On est dans la période de fin de vie, où l’on va vers autre chose, vers ailleurs.
C. M. :
Oui tout à fait. Une petite histoire, qui est très étonnante, de Miss Suarez, à propos de ce passage de la vie à la mort : elle dit vraiment qu’elle est en train de se préparer pour ce passage. Aujourd’hui elle a 104 ans. C’était une femme pionnière dans ce village. C’était la première femme à conduire une voiture, la première femme à porter des pantalons, parce qu’elle a vécu aux États-Unis et pendant la guerre du Vietnam les femmes ont commencé à porter des pantalons. Elle est donc revenue avec cette mode-là. Et quand je lui ai posé la question de son passé, elle était ailleurs. Elle s’en fout. Elle était déjà dans une autre dimension. On ne voyait pas son enthousiasme. Elle parle bien de son voyage, mais pour le reste je n’avais pas beaucoup de matière. Après un long silence, je ne savais plus quoi demander. Je lui ai donc dit « Et là, tout de suite, tu es où ? Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? » Et c’est là qu’elle me dit, très vivante, très tranquille : « Là, je me prépare pour mourir. J’ai fait ce contrat avec la vierge », etc. Elle me dit ça mais remplie de vie, c’était incroyable ! C’est sur cette question-là que je l’ai sentie la plus vivante sur toutes les questions que je lui avais posées. Ça a été très fort pour moi, de voir cette vie qu’il y avait à l’intérieur de cette préparation pour mourir.

Il faut nommer, aussi, Loïc Lallemand, le monteur, qui a été un allié indispensable pour ce film, parce que je n’avais pas l’expérience du montage d’une matière aussi étendue. Il a été l’homme parfait pour ça. C’est un athlète du montage, il a été formidable. C’est un film qui a pris forme à travers le montage, pas dans l’écriture. Notre rencontre a donné la possibilité au film d’exister tel qu’il est.

Et puis l’idée c’était de donner un autre regard sur la Colombie, aussi. C’est mon regard, mais ça donne du sens, parce qu’en vivant en France c’est très douloureux de toujours retrouver une image de la Colombie violente. C’est normal : c’est une réalité que je ne nie pas. Ces regards et tous ces films qui parlent de ça sont nécessaires pour faire émerger l’ombre et essayer de voir comment on peut la transformer. Mais nous ne sommes pas que ça. Quand je retourne en Colombie je retrouve une Colombie comme Jericó, et du coup c’est très dur de voir ça à l’extérieur. Donc pour moi, revenir en France et monter ce film a été un délice.

 

Entretien réalisé à Toulouse en mars 2017 pendant le festival Cinélatino, 29es Rencontres des cinémas d’Amérique latine, par Adeline Bourdillat et Cédric Lépine. 

 

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