Biarritz 2020 : entretien avec Sebastián Lojo et Remi Itani pour "Los Fantasmas"

"Los Fantasmas" de Sebastián Lojo est en compétition au Festival Biarritz Amérique Latine 2020 en présence du réalisateur et sa productrice libanaise Remi Itani. Dans cette fiction tournée au Guatemala, il est question de Koki, un jeune homme guide touristique qui séduit les hommes pour mieux les voler, avec la complicité de Carlos.

"Los Fantasmas" de Sebastián Lojo © DR "Los Fantasmas" de Sebastián Lojo © DR
Cédric Lépine : Vous avez expliqué que dans un premier temps vous ne vouliez pas utiliser une musique non diégétique dans votre film : s’agit-il d’un parti pris soucieux de réalisme social ?
Sebastián Lojo : Avec la musique, je ne souhaitais pas manipuler les sentiments du spectateur : c’est tellement facile avec la musique de générer les émotions. Cela n’empêche pas que j’aime les films qui utilisent la musique mais pour Los Fantasmas, je sentais que la musique pouvait rompre sa propre identité.


C. L. : La singularité du scénario est de se construire en dehors des schémas classiques alternant problématique et résolution tout au long du film, avec un héros principal pour chaque problème rencontré. Bien au contraire, le film est choral dans le sens où chaque personnage possède sa propre importance comme chaque séquence prise en considération sans servir de faire valoir à la suivante. Cette absence de hiérarchie entre les protagonistes et les séquences donne une vision démocratique de la représentation du quotidien.
S. L. :
Telle était mon intention dès le début du projet en ce qui concerne la structure de l’histoire : je voulais rompre avec ce type de scénario fondé sur un enchaînement d’actions-réactions promu par le cinéma hollywoodien et aussi en Europe. Pourtant, si l’on résume le film, on pourrait mettre en évidence ce type d’écriture : c’est plutôt la mise en scène que l’histoire qui permet de ne pas hiérarchiser les situations rencontrées dans le film, à travers les tensions émotionnelles.
En ce qui concerne la manière de représenter les personnages, cela vient beaucoup du cinéma de Tsai Ming-liang et Edward Yang qui ont foi dans la présence des corps mis en dialogue avec les espaces choisis. Ainsi, il n’est pas nécessaire de forcer l’attention dramatique pour faire émerger l’histoire. Le film propose aux spectateurs de vivre davantage des moments de contemplations que des moments spectaculaires, même s’il est question ici de crimes. L’idée était aussi de subvertir la dynamique de ces récits et considérer un crime comme un outil de rébellion inconscient de la part de nos personnages.
En ce qui concerne le scénario, je considère que chaque film nécessite une manière particulière d’écrire. Au final, le scénario n’est plus qu’un support sur lequel on ajoutera des images et des sons. Dès lors, le sens du film se trouve en son cœur. Les films qui me touchent le plus dans l’histoire du cinéma sont ceux qui ont choisi une mise en scène spécifique à leur sujet et le scénario peut alors faire deux ou cent pages, peu importe.
J’aime l’idée que chaque spectateur en fonction de ses interprétations peut s’approprier en toute légitimité le film. Los Fantasmas est un film qui crée des espaces pour cette liberté d’interprétation. L’important n’est plus la scène d’action du film qui pourrait être alors un climax, mais plutôt sa conséquence où le personnage perd ses valeurs qui jusque-là le construisait. Ainsi, Carlos le catcheur est celui qui a le plus d’expérience et qui protège Koki de manière ultra masculine mais avec des moments de compassion. L’ultime confrontation entre Koki et Carlos est la seule utilisation de champ-contrechamp du film pour mettre en valeur les enjeux de cette scène. Ainsi, Koki se rend compte qu’il avait des attentes qui ne pouvait pas exister alors que Carlos lui explique sans un mot que son choix de le remplacer n’a rien de personnel.


C. L. : La violence physique que subit Koki semble aussi traumatisante au fond de lui qu’un viol.
S. L. :
Je ne l’avais jamais considéré ainsi. Il est vrai que l’identité de Koki est construite sur son physique et sa capacité à l’instrumentaliser comme arme et outil. En conséquence des personnages cherchent à la conquérir ou à la détruire de manière irrémédiable. Cela le conduit à rompre son propre enracinement au présent dans lequel il se trouvait jusque-là. Cet acte de violence à son égard conduit au vol de sa propre identité.


C. L. : Peut-on parler d’une volonté de représenter chaque personnage allant à l’encontre des stéréotypes des genres masculin et féminin ? En effet, chacun est certes conscient des codes sociaux où il est immergé mais se permet à la fois de ne pas s’y laisser enfermer.
S. L. :
Je suis particulièrement intéressé aux conséquences du poids de l’imposition de la masculinité sur un individu, plus particulièrement au Guatemala, créant une hyper masculinité pour trouver une place dans la société. Cette obligation inconsciente de mettre en scène tous les attributs historiques de la masculinité pour être un « vrai homme » n’offre aucun espace pour la vulnérabilité. Dès lors, les petits moments intimes où Carlos aide Koki démontre quelque chose de lui qui n’existe pas dans l’espace public. Cette opposition entre les sphères public et privé conduit Koki à se sentir trahi.
Il est intéressant de voir que parmi le public des spectacles de lutte, ce sont les femmes qui sont les plus emportées. En effet, la lutte libre est un moment performatif où elles peuvent libérer les tensions qu’elles ne peuvent exprimer dans les autres circonstances sociales. Elles peuvent ainsi expulser toutes leurs souffrances de l’oppression quotidienne, à l’égard de Carlos qui est pour elle sur le ring la personnification du mâle honni.

C. L. : Le thème de l’homophobie dans le cinéma guatémaltèque de ces dernières années revient souvent qu’il s’agisse de Los Fantasmas, comme de Tremblements (Temblores, 2019) de Jayro Bustamante, José (2018) de Li Cheng ou encore dans les films de Julio Hernández Cordón.
S. L. :
L’homophobie au Guatemala est un thème inévitable car le pays est fondamentalement conservateur par l’héritage catholique de la colonie et la religion évangélique contemporaine. Koki n’est pas en quête de sa sexualité dans le film mais utilise de manière très intelligente son apparente « vulnérabilité » pour qu’elle soit acceptée des autres hommes et en tirer des bénéfices économiques. Il reproduit alors incidemment le système homophobe. Ainsi, Koki comme Carlos ne sont pas des héros irréprochables : ils reproduisent le système homophobe selon lequel l’homme homosexuel est une proie facile, conduisant à la ségrégation et à la honte sociale d’exprimer cette orientation sexuelle. Ainsi, Koki et Carlos utilisent comme une stratégie la honte de l’homosexualité pour faire payer les victimes de leurs vols sans que ceux-ci se sentent alors légitimes inconsciemment pour s’y opposer.


C. L. : A-t-il été difficile de produire et tourner un film dont les sujets peuvent être polémiques au Guatemala ?
Remi Itani :
Lorsque Sebastián m’a parlé de son projet de film, je n’avais pas encore eu d’expérience en dehors de Londres, ville où la production est plus aisée parce que les infrastructures pour réaliser un film existent. Ainsi, les chaînes de production sont bien plus évidentes. Le fait d’arriver au Guatemala avec les moyens limités dont nous disposions requerrait de notre part de l’ingénuité. Je me suis très vite rendu compte sur place que le tournage n’aurait rien à voir avec ce qui se passe à Londres mais aurait davantage de similitudes avec ce qui se fait au Liban. Le fait que je connaisse bien Sebastián dans ses intentions et sa manière de travailler m’a permis d’envisager une production précise qui limitait toute dépense inutile. Nous avons pu construire les choses spécifiquement à partir des scènes tournées dans une singulière interaction symbiotique entre les acteurs non professionnels et les lieux où ils étaient filmés. Nous avons pu mettre en place des horaires de tournage spécifiques en fonction des séquences que nous souhaitions.
Nous avons ainsi travaillé avec des personnes qui habitent les espaces eux-mêmes pour qu’ils s’y fondent sans avoir à faire appel à des figurants extérieurs qu’il aurait fallu diriger. Notre budget limité nous a poussé à anticiper toute difficulté et avoir toujours une option supplémentaire si quelque chose ne fonctionnait pas, ce qui nous a permis de travailler rapidement.
Notre petite équipe était celle avec laquelle nous partagions beaucoup de confiance pour avoir travaillé régulièrement ensemble à Londres. Nous avons rencontré une combinaison parfaite en travaillant avec les personnes locales pour ne jamais envahir leur lieu. Une plus grosse production avec une très grosse équipe technique aurait été à l’encontre de cette intimité. Travailler avec
Luis Andrés Schwartz, le producteur exécutif guatémaltèque, nous a permis de disposer de contacts locaux précieux et d’organiser au mieux le tournage.
Le fait que je ne parle pas espagnol m’a permis de transmettre des informations élémentaires et basiques, plus efficaces sur le tournage.


C. L. : Le fait que le Liban a en commun avec le Guatemala d’avoir connu une guerre civile dans les années 1970 et 1980, vous a-t-il permis de comprendre la réalité sociale en jeu sur le tournage et de vous impliquer davantage dans les thématiques du film ?
R. I. :
Avant de tourner ce film, je ne connaissais pas le contexte de la guerre civile au Guatemala. Peu à peu, l’idée des « fantômes » (fantasmas) qui parlent des personnes rendues invisibles à l’égard du reste de la société, m’a fait penser à ce que je connaissais au Liban. Je m’en suis encore davantage rendu compte en voyant le film terminé et encore au moment où je réalisais au Liban mon propre film.
La ségrégation n’est pas la même au Liban où les Chrétiens s’opposent aux Musulmans alors qu’au Guatemala il s’agit plutôt d’une division de classe et ethnique. Los Fantasmas me parle davantage du Liban que la majorité des films libanais qui traitent frontalement de la société.
L’expérience de la réalisation de Los Fantasmas m’a beaucoup influencé lorsque j’ai réalisé à mon tour mon propre film dans mon propre pays. Alors que Sebastián a été chef opérateur de mon film, nous avons ainsi l’un et l’autre pu découvrir des choses du pays de l’autre de manière instinctive.
En outre, le fait de pouvoir les uns les autres, travailler dans le film d’un autre, à des responsabilités différentes, nous a permis de gérer au mieux notre ego d’auteur.

 

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Los Fantasmas
de Sebastián Lojo
Fiction
75 minutes. Guatemala, Argentine, 2020.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Marvin Navas (Koki), Daniela Castillo, Carlos Morales (Carlos)
Scénario :
Sebastián Lojo
Image : Vincenzo Marranghino
Montage : Terence Chim, Keenen Yong
Décors : Beliza Ruiz Matamoros
Sound design : José Jacob Jiménez
Production :
A La Deriva Cine, Perro Suelto Cine
Productrice : Remi Itani
Coproducteur : Bernabé Demozzi
Producteur exécutif :
Luis Andrés Schwartz
Contact ventes internationales : Patra Spanou Film Marketing & Consulting film@patraspanou.biz 

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