Entretien avec Catalina Villar, réalisatrice de «La Nueva Medellin»

Dans le cadre de l’Année France-Colombie, le Forum des Images organise le cycle cinématographique «100% doc Colombie : regards féminins» du 31 octobre au 7 novembre 2017, où Catalina Villar est invitée à présenter ses deux films «Cahiers de Medellin» et «La Nueva Medellin». Cet entretien a été réalisé à Toulouse en mars 2017 durant le festival Cinelatino.

Catalina Villar © Laura Morsch-Kihn Catalina Villar © Laura Morsch-Kihn

Cédric Lépine : Votre film La Nueva Medellin fait suite aux Cahiers de Medellin réalisé presque deux décennies plus tôt. Qu'est-ce que signifie ce « nouveau » (nueva) à propos de Medellin ?
Catalina Villar :
Il s'agit en fait du slogan de la ville diffusé partout par la municipalité et qui fait suite également au slogan national de la « Nouvelle Colombie ». J'ai souhaité garder ce titre espagnol pour montrer qu'il s'agit de leur slogan. Mon travail comme réalisatrice consiste alors à aller fouiller ce qui se cache derrière ce slogan. Le mot « nueva » participe à la novlangue que l'on trouve dans l'urbanisme actuel sous les expressions : vivre mieux, respirer merveilleusement dans la ville. C'est là tout un discours des urbanistes destiné à faire croire que l'on sera heureux dans leur propre imaginaire de logements conçus par eux. Je souhaitais voir ce qu'il y avait dans l'interstice avec ce que j'avais vécu il y a dix-sept ans lors de la réalisation des Cahiers de Medellin et prendre en considération ce qu'il y avait de nouveau : pour cette raison aussi, le mot « nueva » faisait sens dans le titre. Pour ceux qui diffusent ce slogan, c'est une manière de balayer totalement le passé pour recommencer à zéro. Mais en faisant cela, ils souhaitent cacher le fait que plusieurs éléments n'ont toujours pas changé à l'heure actuelle. La guerre passée est ainsi encore présente à travers notamment les blessures. Le scénario du slogan « Nueva Medellin » est avant tout une fiction. Je souhaitais que l'on voit le décalage entre la réalité et leur fiction.

C. L. : Le deuil est très présent dans le film, notamment avec le décès d'un des enfants que vous aviez filmé dans les Cahiers de Medellin. Les démarches administratives de ce couple sont aussi une manière pour eux de vivre leur deuil.
C. V. :
Effectivement, cette organisation administrative visant la réparation a été créée par la présidence de la République dans le cadre du dialogue de paix. Cette réparation précède tous les dialogues de paix parce qu'il est impossible d'imaginer la paix si on ne reconnaît pas les victimes. Ce qui est un peu plus complexe, c'est la différence entre ce que le gouvernement a imaginé à travers cette institution et la réalité vécue par les citoyens. C'est en fait plus émouvant, comme on le voit dans le film, pour la femme de l'institution que pour la mère venue demander réparation. Car il a fallu dix-sept ans avant qu'on dise à la mère que son fils décédé était une victime. Il y a là à mon goût une partie de pédagogie qui a manqué puisqu'aucune commission de vérité n'a encore eu lieu et personne n'est encore venue demander pardon. L'État se contente de donner un peu d'argent et de réclamer implicitement en retour le pardon. Pour les victimes, l'État rachète leurs morts. Ainsi, l'idée de réparation n'est pas complètement à l'œuvre. Les membres de l'administration gérant la politique de réparation sont des habitants de Medellin, c'est-à-dire des personnes ayant eu un proche assassiné, et sont donc aussi en tant qu'individus des victimes. J'ai pour ma part été très touchée par leur accompagnement sincère à l'égard des personnes venues demander réparation. Mais on sent un décalage entre le membre de l'institution qui a réussi quelque chose et la mère qui ne ressent plus rien.

C. L. : Dans ce projet urbanistique de réparation, est-ce qu'il n'y a pas un décalage dans ce projet de construction de logements, alors que les populations contraintes au déplacement durant des décennies de Violencia cherchent à retrouver leur terre et leur maison à la campagne ?
C. V. :
Il faudrait expliciter ce que signifie le processus de paix. Qu'est-ce que la paix ? Car il y a d'une part la fiction de la paix que le gouvernement est en train de signer avec une guérilla qui s'appelle les FARC, précédée par les accords avec les paramilitaires et de l'autre la fiction de paix des victimes. Tout processus de paix débute toujours par une fiction qui a énormément changé durant ces décennies de violence où ont eu lieu plusieurs tentatives de paix. Mais la petite différence actuellement est que les gens ont envie d'adhérer à la fiction du processus de paix. La paix, cela ne signifie pas seulement que des personnes cessent de se tirer avec des armes à feu les unes sur les autres. Il faut prendre en considération ces quartiers lessivés par cette guerre : les blessures restent du côté des habitants qui conservent un esprit de vengeance qui se transmet de génération en génération. Ce n'est parce qu'il y a au sommet de l'État des personnes qui signent des accords de paix, que je vais commencer à aimer demain celui qui a tué mon cousin ! C'est beaucoup plus viscéral et complexe que cela.
Le principal obstacle au processus de paix reste la propriété des terres en Colombie : tant qu'il n'y a pas de véritable réforme agraire, tant que des gens ne cessent pas d'être affreusement riches aux dépends d'autres affreusement pauvres, de quelle paix on parle ? Les morts et les kidnappings ne sont qu'une partie du conflit et ne représentent qu'une partie de l'iceberg de l'immense chaos social. Effectivement, pour toutes ces personnes qui ont dû lâcher leurs terres pour des raisons économiques ou violentes pour venir s'installer à Medellin, où ils ont pu refabriquer finalement un tissu social, la nouvelle situation est complexe. Ils ont pu obtenir des actes de propriété des terres qu'ils ont dû abandonner ; la ville se charge de les racheter en cédant à leur propriétaire un nouveau logement en ville, donnant ainsi naissance à la banlieue comme on la connaît également en France et qui est une véritable bombe à retardement puisque ces lieux sont de nouvelles formes de ghettoïsation. Ce qui est pervers dans cette situation, c'est que les victimes se retrouvent avec des appartements qu'ils ne peuvent pas vendre : les services de la mairie les contraignent à rester au même lieu sans pouvoir vendre leur habitat. Ils sont donc condamnés à rester dans la ville. Pour toutes ces raisons, il est à présent impossible pour ces personnes de revenir dans leur habitat à la campagne qu'elles ont dû quitter, même si serait l'idéal de leur point de vue. On voit en outre dans le film que des personnes continuent à arriver en ville. S'il est vrai que les conditions de logement se sont améliorées pour la plupart, des maisons continuent à brûler car des personnes continuent à arriver dans des conditions précaires comme il y a trente ans. Le problème s'est donc juste déplacé de quelques mètres.

"La Nueva Medellin" de Catalina Villar © DR "La Nueva Medellin" de Catalina Villar © DR

C. L. : Vous avez passé beaucoup de temps à filmer la fresque collective : qu'est-ce qu'elle signifie pour vous ?
C. V. :
Le slogan de la Nueva Medellin est une histoire que la ville veut raconter, selon laquelle la ville est en pleine expansion économique, etc. Mais on oublie là-dedans la véritable histoire de la construction de la ville, urbanistiquement parlant. En effet, la ville n'a pas suivi une construction planifiée d'en haut : ce sont les habitants qui l'ont construite selon leur propre initiative. Cette histoire de la ville appartient à ses habitants qui ont en outre construit les rues, les écoles, etc. La problématique des habitants de l'Action communautaire consistait ainsi à raconter eux-mêmes leur propre histoire que l'histoire officielle occulte. Ils ont ainsi décidé de la raconter et de la partager à travers l'élaboration collective de cette fresque murale. Filmer cette fresque me permettait de faire le lien avec ce que racontait mon film il y a vingt ans et l'origine du quartier cinquante ans plus tôt. C’est la preuve que les habitants du quartier se prennent en main pour raconter leur propre histoire sous forme de dessins. Il y a eu ainsi entre eux des discussions de fond passionnantes sur la manière de raconter leur propre histoire.

C. L. : Filmer les personnes en train de s'impliquer dans la vie sociale du quartier répond à votre éthique de documentariste où vous n'avez pas devant votre caméra des victimes mais bien des acteurs sociaux responsables de leur vie.
C. V. :
Je pense que filmer les gens en tant que victimes, il n'y a rien de mieux pour paralyser un processus. C'est l'idée de baisser les bras, pleurer pour les victimes puisqu'il n'y a rien à faire pour eux. Pour moi, filmer les victimes c'est une manière de faire une aumône catholique à la sortie d'une église. Je souhaitais plutôt filmer des citoyens, qui ont été victimes, en train d'agir, de penser, d'écrire comme il en était précisément question dans Cahiers de Medellin où les personnes étaient prises dans des carcans de violence. Ce qui m'intéressait ce n'était pas comment ils subissent, mais plutôt comment ils réagissent, comment ils se trouvent dans un processus de résilience, comment l'écriture leur permet de s'en sortir et les fait grandir. Dans un contexte où la violence commence là où la parole et la négociation s'arrêtent, parce que je fais du cinéma, je suis sensible aussi à toute forme d'expression dont l'objectif consiste à refabriquer du dialogue et donc du lien. Dans Cahiers de Medellin cela passait par l'écriture et dans La Nueva Medellin cela passe à la fois par la fresque, l'agir politique de l'un et l'agir poétique de l'autre. Ce qui m'importe avant tout c'est comment ces personnes agissent dans un carcan politique fermé : là se trouve l'espoir qui permet aussi au spectateur de se positionner en tant que citoyen.

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