Biarritz 2017 : entretien avec Clarisa Navas, réalisatrice de "Hoy partido a las 3"

Venue présenter son premier long métrage de fiction en compétition officielle officielle au festival de Biarritz, Clarisa Navas mêle, dans son film choral, sport et politique dans la lignée du cinéma de Nanni Moretti, entre satire sociale et portait intimiste de la force d'un groupe solidaire de jeunes femmes.

Clarisa Navas © DR Clarisa Navas © DR

Cédric Lépine : Est-ce que réaliser une fiction dans la région où tu as passé ta propre enfance est une manière de se remettre en lien avec la réalité ambiante tout en en brossant le portrait cinématographique ?
Clarisa Navas :
Sans aucun doute, le film est une tentative pour me reconnecter avec ce lieu. Si j'ai fait mes études à Buenos Aires, j'ai toujours réalisé des documentaires dans ma région natale, je n'ai jamais tourné à Buenos Aires. Je crois qu'il est nécessaire de construire des images et des représentations les plus diverses possible, que l'on ne se contente pas de voir les seules images de Buenos Aires que l'Argentine montre au monde entier. Je cherche ainsi à faire découvrir une réalité peu connue des Argentins eux-mêmes et à proposer quelque chose de nouveau à des personnes qui ne sont pas nécessairement affiliées aux salles de cinéma.

C. L. : Comment t'es venu l'idée de te concentrer sur une partie de football afin de refléter toutes les dynamiques sociales situées en hors champ ?
C. N. :
J'ai choisi le football pour traduire les enjeux en cours entre les personnages mais aussi parce qu'une partie de football révèle beaucoup de la société argentine et de ses idiosyncrasies. L'Argentine, à l'instar de plusieurs pays d'Amérique latine, est extrêmement associé au football. Je pense que notre manière de voir et d'appréhender la réalité du monde est étroitement liée au logiques footballistiques : ainsi il est question de gagner ou de perdre en politique, réaliser des stratégies... Même les relations amoureuses peuvent être traduites en ces termes et « conquérir » le cœur de quelqu'un devient comparable au plaisir de marquer un but ! Pour moi, nous sommes ainsi formatés aux logiques du football. Dès lors, une partie de football bien que située en marge de la réalité sociale, révèle d'autres choses que les enjeux du sport même. Ainsi, les luttes et conflits qui se vivent autant à l'intérieur qu'à l'extérieur des personnages, pour conquérir et maintenir leurs droits sur le terrain en tant que femmes, sont équivalents à ceux qui ont lieu hors champ pour occuper un emploi en tant que femme, pour avoir le droit d'exprimer un désir personnel tout autant que ses propres inquiétudes. Ce qui est en jeu sur le terrain est ainsi une métaphore de la vie en société. Le fait pour chacune de ces femmes d'être arrivées à pouvoir jouer au football et à y réaliser leur espace personnel leur a permis de se libérer de diverses oppressions.

C. L. : La pratique politique, en revanche, bien que placée en second plan, occupe une grande place sur ce terrain, sous les traits d'une mise en scène satirique.
C. N. :
Les séquences autour de la campagne électorale sont quasi documentaires puisque la politique se déroule ainsi à Corrientes, où les partis politiques organisent des matchs afin de pouvoir gagner des votes. Il y a toujours un présentateur qui promeut un candidat en même temps qu'il commente le match, puisque c'est un espace populaire où les partis peuvent toucher le plus grand nombre d'électeurs.

C. L. : Comment as-tu réussi à trouver un équilibre dans ta mise en scène entre l'intimité des personnages et leur autoreprésentation en groupe ?
C. N. :
D'une certaine manière cela s'est passé naturellement. Contrairement à ce qui était écrit dans le scénario, le casting m'a révélé certains personnages qui ont pris une ampleur propre au tournage. Le scénario reposait sur la passion personnelle de ces actrices pour le football et leur propre vie. C'est une chose de s'affirmer sur le terrain de football et une autre de révéler d'autres traits de sa personnalité à sa famille, ses éléments devenant tabou. Il y avait ainsi une véritable peur de montrer quelque chose de plus de soi. Pour cette raison, j'ai choisi de présenter plusieurs traits des personnages par petites touches, en insinuant plutôt qu'en montrant. Cet équilibre entre espace public et intime des personnages s'est encore développé au moment du tournage et surtout au montage. J'ai dû sélectionner quelques histoires au détriment d'autres. Tel a été le mouvement de la construction du film.

C. L. : L'autre équilibre que tu as dû trouver était la place de chaque personnage dans un film résolument choral ? Même si plusieurs personnages émergent, le film maintient en permanence son attention sur le groupe. C'était depuis le début une évidence pour toi de faire un film choral sans jamais trop se focaliser sur un personnage en particulier ?
C. N. :
C'était un grand défi de réaliser un film choral mais je sentais que l'essence du film consistait à diminuer l'importance des protagonistes. Sur le tournage comme en dehors de celui-ci, il était très important pour moi de lutter contre certaines représentations qui privilégient des relations verticales hiérarchiques entre les personnages. Je pense qu'il y a une démarche féministe dans cette démarche de deshacer les protagonistes : je crois beaucoup dans la force collective du groupe. Hoy partido a las 3 parle d'un monde construit sur la diversité de femmes qui va bien plus loin que le destin d'une protagoniste. Chaque femme affirme sa singularité mais ensemble elles construisent quelque chose de beaucoup plus fort que la somme de leurs individualités. Dans notre époque où l'on prône l'individualisme et le capitalisme sauvage comme l'unique monde possible, il est d'autant plus essentiel de démonter certaines représentations et explorer de nouvelles voies. Le film a remporté le prix du meilleur ensemble d'acteurs au BAFICI dans une catégorie où n'existaient jusqu'ici que les dénominations « meilleur acteur » et « meilleure actrice ». Ce prix se présentait comme une belle reconnaissance de nos intentions sur ce film. Je ne cacherai pas non plus que le tournage avec tant d'actrices était difficile, mais c'était un défi constructif contre l'idéologie individualiste.

C. L. : Le fait de pouvoir également jouer toi-même un rôle devant la caméra pour ton premier long métrage de fiction témoigne ainsi de la confiance que tu peux porter à l'ensemble de l'équipe dans un véritable esprit d'équipe : ainsi la manière dont on a été réalisé le film est en parfaite adéquation avec cette intention initiale de rompre avec des relations hiérarchiques et individualistes.
C. N. :
Je ne l'avais pas pensé ainsi mais c'est vrai que j'ai pu jouer un rôle devant la caméra parce que j'avais une très grande confiance dans l'ensemble de l'équipe, notamment de personnes avec lesquelles j'ai l'habitude travailler : la directrice de la photographie, l'ingénieure du son, l'assistante réalisatrice et l'actrice qui joue le rôle de Mayli et qui a été aussi coach avec moi sur le tournage. Ainsi, lorsque je jouais, c'est elle qui me dirigeait. Le fait de faire partie des personnages m'a permis de développer davantage mon empathie pour l'ensemble des personnages. J'ai été ainsi autant dans l'énergie devant la caméra que derrière à diriger. Je pense que cette position était nécessaire afin de réaliser au mieux ce film. J'avais besoin d'avoir une implication physique en tant qu'actrice sur le tournage.

C. L. : La culture guarani est utilisée dans les messages de propagandes politiques et s'adresse une population métissée que l'on voit aussi sur le terrain de football. Peux-tu rappeler le contexte social des guaranis dans cette région de l'Argentine et leur instrumentalisation par les politiques locaux à des fins électorales ?
C. N. :
Corrientes est un cas particulier en Argentine puisque le guarani a été déclaré comme la seconde langue officielle de cette province. Pourtant, personne ne s'autorise à parler cette langue qui est interdite dans les écoles. Ainsi les messages politiques officiels clament le multiculturalisme de la province tandis que lorsqu'un jeune commence à parler guarani à Corrientes, il est systématiquement discriminé. Selon moi les politiques utilisent les messages guaranis pour toucher leurs électeurs guaranis. Le slogan politique « tres kuna puna » qui apparaît sur les banderoles dans le film, signifie « jolies femmes ». La mise en valeur du guarani dans les slogans politiques est en réalité complètement vidée de son sens originel pour ne servir que des stratégies de partis politiques à des fins électorales. Pourtant, dans le langage espagnol courant de la région, on trouve des termes guaranis. Comme ces mots guaranis dans la langue espagnole, la langue guarani doit aussi pouvoir occuper des espaces sonores complètement oubliés de la cinématographie argentine. Au Paraguay, on parle plus librement guarani et cela ne pose pas de problème. La société argentine prétend être une société non raciste, comme le pays la plus européen d'Amérique latine mais oublie par là-même ses populations indigènes.

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