Cancun, un sommet international… et une mobilisation militante mexicaine

Depuis Mexico.Rio de Janeiro 1992, Seattle 1999, Gênes 2001, Copenhague 2009...Pour comprendre l'impact qu'ont pu avoir ces grands rendez-vous à l'échelle mondiale il faut à la fois analyser le résultat des négociations internationales mais aussi comprendre la réalité des mobilisations militantes, dont l'essentiel est toujours national et local, et la façon dont ces deux niveaux se sont articulés.

Depuis Mexico.
Rio de Janeiro 1992, Seattle 1999, Gênes 2001, Copenhague 2009...Pour comprendre l'impact qu'ont pu avoir ces grands rendez-vous à l'échelle mondiale il faut à la fois analyser le résultat des négociations internationales mais aussi comprendre la réalité des mobilisations militantes, dont l'essentiel est toujours national et local, et la façon dont ces deux niveaux se sont articulés.

La manifestation des paysans mobilisés hier à Mexico © Christophe Aguiton La manifestation des paysans mobilisés hier à Mexico © Christophe Aguiton
Cancun n'échappe pas à la règle : de nombreux dossiers ont été publiés sur les enjeux des négociations, mais ce qui restera de cet évènement sera fortement influencé par la capacitéd'actions des différents réseaux militants qui se sont donné rendez-vous dans le Yucatan. Il est possible de décrire les principaux regroupements militants qui seront présents à Cancun en les séparant de manière un peu arbitraire - mais nous reviendrons plus en détail sur ces réseaux - en trois niveaux :

- au niveau international, l'essentiel des militants qui seront présents pour la conférence se regroupent en deux coalitions, d'un côté CAN (Climate Action Network) et leurs alliés, les grandes ONGs environnementales comme WWF et Greenpeace ainsi Oaxfam ou ActionAid, de l'autre CJN ! (Climate Justice Network !) qui s'est créé pendant laconférence de Bali, en 2007, et qui regroupe des mouvements environnementaux comme les Amis de la Terre, des mouvements sociaux comme Via Campesina et des altermondialistes comme ATTAC ; CJN ! entend lier les questions environnementales et les questions sociales et dénonce les mécanismes de marché comme le « marché des droits à polluer » ;

- au niveau latino-américain une coalition internationale s'est créée dans les derniers mois, sur une orientation assez proche decelle de CJN!, à partir de « l'Alliance Sociale Continentale », coalition de mouvements sociaux de l'ensemble des Amériques qui s'est créé à la fin des années 1990 pour organiser la résistance aux accords de libre échange ;

- au niveau mexicain plusieurs coalitions se sont formées pour préparer Cancun, Klimaforum 2010, qui a repris la formule - offrir un forum ouvert à tous - inventée par des militants danois pour Copenhague, mais en le conditionnant à une orientation idéologiquede type « décroissance » qui les a isolés des autres composantes; un espace anticapitaliste qui s'inscrit dans la lignée du mouvement zapatistes et du mouvement autonome étudiant ; mais les deux plus importantes coalitions sont une coalition large, le «Dialogo Climatico », qui regroupe des mouvements environnementaux comme Greenpeace Mexique et des mouvements militants altermondialistes comme le RMALC, le réseau mexicain de lutte contre les accords de libre échange et enfin les mouvements paysans qui ont décidé d'organiser des caravanes dans tous le pays et ont formé une coalition avec d'autres mouvements sociaux.


Mardi 30 novembre, dans la ville de Mexico, c'est la journée des mouvements sociaux préparant leur départ pour Cancun.

Trois caravanes sont arrivées la veille dans la capitale après de premières étapes à partir de Veracruz, Acapulco et Guadalajara. Ces caravanes sont organisées par l'UNORCA, une des principales organisations paysannes du pays, le SME, le syndicat des électriciensde la capitale, en pleine lutte pour la défense des droits des salariés et de pour la démocratie syndicale [1] , l'ANAA,l'assemblée nationale de groupes locaux affectés par des problèmes environnementaux et le MLN, le mouvement de libération nationale, un mouvement politico social radical créé à la suite de la vague de protestation qui suivit la défaire de Lopez Obrador [2].Les caravanes, auxquelles s'étaient joints de nombreux militants nord-américains ont été accueillis dans les locaux du SME, au centre ville, sur la plus longue avenue du monde, l'avenida Insurgentes, où un forum international s'est tenu en milieu de journée avant la manifestation de plus de 5 000 personne qui a rejoint la place centrale de la ville, le Zocalo.

Les mouvements sociaux mexicains sont nés des transformations qui ont affecté le Mexique pendant les trente dernières années. Historiquement les syndicats de salariés, mais aussi les mouvements de femmes, de jeunes, de paysans, étaient structurés sur le modèle corporatiste qui était dominant en Amérique Latine, au Mexique comme au Brésil ou en Argentine. Le parti dominant, au Mexique le PRI, parti révolutionnaire institutionnel, héritier très bureaucratisé et corrompu de la Révolution Mexicaine, organisait les syndicats et les différents secteurs sociaux en structures corporatistes obligatoires ce qui lui assurait le contrôle du pays.Ce modèle a été remis en cause dès les années 1980 à la fois par l'offensive mondiale du néolibéralisme et par les luttes populaires pour les droits démocratiques et sociaux. Au niveau politique, le PRI a perdu dès les années 1990 son rôle dominant avec la croissance du PRD sur sa gauche et du PAN sur sa droite.

Dans les mouvements sociaux, la gauche et les forces démocratiquesont d'abord réussi une percée dans les mouvements urbains, qui ont été très puissants dans les années 1980 mais sont aujourd'huitrès affaiblis, et dans les mouvements paysans, contrôlés de manière plus lâche par le PRI. L'UNORCA, qui fédère des regroupements paysans très divers,s'est ainsi créée en 1985.

Sur le plan syndical, l'affaiblissement du PRI a touché un peu plus tard la centrale historique qu'il contrôlait, la CTM, confédération mexicaine du travail. Un affaiblissement dont une des conséquences a été d'accentuer encore la corruption de certains secteurs, le syndicalisme «charro [3]», qui utilisent la règle de la syndicalisation obligatoire en décrétant l'existence de syndicats en accord avec le patronat - qui les rémunère pour cela - et bloquent la possibilité d'expression directe et démocratique des salariés. Mais cet affaiblissement a aussi permis une démocratisation relative de secteurs importants, comme celui des télécommunications, qui ont créés une nouvelle centrale, l'UNT,union nationale des travailleurs. Certains secteurs ont évolués encore plus à gauche, comme le SME, le syndicat des électriciens,qui a utilisé le droit du travail favorable aux syndicats - ce qui ne posait guère de problème au gouvernement quand le PRI contrôlaitles syndicats - pour défendre réellement les droits des salariés.


Ce sont donc les mouvements sociaux les plus critiques dunéolibéralisme qui se sont retrouvés dans la mobilisation pour la« justice climatique.

 


[1] Les 29 et 30 novembre étaient des jours d'élections ; 16000 salariés en activités et 30 000 retraités étaient appelés à voter pour leurs représentants syndicaux, le SME devant recueillir 50% des voix plus une pour être reconnu et voir conforté sa lutte pour la défense des droits des employés...


[2] Lopez Obrador, dit AMLO était le candidat du PRD pour les présidentielles de 2006 et le résultat a été très serré entre lui et Felipe Calderon, du PAN ; devant la décision des instances constitutionnelles de donner la victoire à Felipe Calderon des millions de mexicains sont descendus dans la rue pour dénoncer la fraude électorale...


[3] Charro, expression mexicaine décrivant le personnage de l'homme machiste, armé et porteur d'un grand chapeau traditionnel... métaphore d'une domination corrompue et de type mafieuse.

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