De Lima à Paris. Quelle feuille de route ?

Décembre 2014, la conférence des Nations-Unies sur le climat (COP 20) à Lima touche à sa fin. Elle s’est donné pour objectif de « mettre en place les éléments d’un nouvel accord sur le climat », accord qui devrait être trouvé à Paris en 2015 pour être appliqué après 2020. Plusieurs textes circulent depuis le début de cette semaine, des « non-textes », non validés par les parties comme base des négociations.

Décembre 2014, la conférence des Nations-Unies sur le climat (COP 20) à Lima touche à sa fin. Elle s’est donné pour objectif de « mettre en place les éléments d’un nouvel accord sur le climat », accord qui devrait être trouvé à Paris en 2015 pour être appliqué après 2020. Plusieurs textes circulent depuis le début de cette semaine, des « non-textes », non validés par les parties comme base des négociations. De quoi redonner du lustre, de l’intérêt, à une conférence lisse en apparence, routinière, et de l’avis de tous très bien « organisée » ? Non, comme en témoignent les assemblées plénières, d’ordinaire très courues, à moitié vides ou faisant office de lieu de travail climatisé. Comme en témoigne aussi le discours d’Al Gore, annoncé partout, et pourtant prononcé dans la grande salle des plénières, à moitié vide. Peu d’affairement également du côté du centre des media, d’ordinaire envahi par les journalistes et ceux qui y cherchent des informations. Hormis quelques hommes d’affaires pressés qui vaquent à leurs occupations, hormis des experts uniformes et relativement unisexes semblant détenir la solution, ce « non-lieu » est profondément dépressif. Comment ce processus s’est-il vidé à ce point ?

 

De Copenhague à Lima

 

La conférence de Copenhague en 2009, qui devait tracer la voie pour un renouvellement du protocole de Kyoto, a ouvert un processus qui enterre la dimension politique et civisationnelle des causes du changement climatique et instaure le climat comme nouvel objet de négociations géostratégiques. Les tensions qui ont traversé et traversent toujours les négociations, tiennent en grande partie aux conflits pour la répartition de la richesse entre pays « développés » et pays « en développement ». Même si elles expriment un souci de justice, elles puisent finalement à un paradigme commun, qui fait du développement, la norme de la politique internationale, à condition de lui coller quelques adjectifs assouplissants, développement propre, soutenable, durable et désormais intelligent. La croissance des pays émergents, sur un modèle qui radicalise le productivisme et l’extractivisme des vieux pays industriels, en ce qu’il est très rapide et d’autant plus destructeur, conforte ce modèle et permet aux vieux pays industriels de s’exonérer encore un peu plus de leur responsabilité historique dans le changement climatique et de tisser avec ces nouvelles puissances des liens exprimant des valeurs communes, au delà des intérêts de puissance. 

 

Ces conflits, au lieu d’être abordées comme révélateurs de tensions politiques impliquant de traiter les causes du changement climatique, ont été présentés comme des obstacles, des freins, nuisant à la négociation multilatérale, devenue obsolète pour les plus puissants. C’est pourquoi les négociations ne portent plus sur le contenu d’un accord décidé de manière multilatérale, avec des objectifs précis, globaux et contraignants. L’accord attendu à Paris en décembre 2015 est censé se construire en effet à partir des déclarations volontaires des différents États, lesquelles doivent être enregistrées au premier semestre 2015. C’est pourquoi à Lima, les négociations et l’accord attendu portent sur le contenu de ces déclarations volontaires, sur la capacité à calculer les engagements, sur la comptabilité des émissions, sur l’évaluation des politiques et sur le contrôle de leur effectivité. Les luttes qui se mènent entre les différents groupes de pays ne portent plus sur des objectifs climatiques en tant que tels, niveau d’émissions, répartition par pays, calendrier, abandon des énergies fossiles, mais sur la méthodologie, le contenu et la vérification des déclarations des États. Les pays du Sud, notamment les plus pauvres et les plus exposés, veulent inclure des engagements sur l’adaptation au changement climatique, sur le financement de leurs objectifs, sur le transfert de technologies, les pays du Nord, notamment les USA et les pays émergents refusent d’être soumis à une vérification internationale et voudraient se consacrer seulement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, négligeant l’adaptation. 

Enfin, comme la discussion sur les financements est remise à plus tard - les fameux 100 milliards par an décidés à Copenhague -, les marchés du carbone restent la source majeure envisagée pour le financement des politiques de réduction des émissions. La création de nouveaux mécanismes de marché est à l'ordre du jour ; ils pourraient être appuyés sur les procédures et méthodologies du mécanisme de développement propre (MDP), comme l’a suggéré le Brésil. Le MDP actuel est un outil prévu par le Protocole de Kyoto qui permet aux pays industrialisés de compenser leurs émissions en finançant, dans les pays du Sud, des projets de « croissance verte » qui « évitent » des émissions. Comme le prix de ces émissions évitées, appelées réductions d’émissions certifiées (REC), s’est effondré au cours de ces dernières années, il est nécessaire de donner une nouvelle impulsion à ce mécanisme. En quelque sorte, plus de marché pour palier les défaillances du marché.

Le principe même de l’unification des déclarations de réduction volontaires des différents pays est d’ailleurs un des éléments de l’infrastructure nécessaire pour arriver un jour à un marché mondial du carbone.

 L’oubli de la dimension civilisationnelle des dérèglements climatiques

 En évacuant des négociations la dimension politique et civilisationnelle du changement climatique, la Convention des Nations Unies sur le climat s’est tiré une balle dans le pied. Elle a cru inventer un nouveau «paradigme» de négociations, dit «bottom up» dans le jargon (de bas en haut) au lieu de «top down» (de haut en bas). La procédure pouvait être séduisante. Elle serait même souhaitable, dans un monde fondé sur la coopération et la solidarité, sur la reconnaissance des attachements des humains à la nature, sur l'inscription de leurs activités dans les limites de l'écosphère. Elle a, dans la réalité de ce monde, inventé une machine qui empile des mécanismes techniques toujours plus sophistiqués, censés neutraliser les tensions politiques et résoudre les crises. C’est pourquoi, le protocole de Kyoto tout comme la Convention sur le changement climatique, signée en 1992, font figure désormais de parenthèse. C’est une des raisons pour lesquelles, règne ici à Lima, dans la COP 20, une ambiance délétère, neutralisée et aseptisée, dans laquelle l’urgence climatique devient un rideau de fond de scène. Les engagements qui devaient être pris d’ici 2020, autre mission de cette conférence, de façon à éviter l’accumulation ultérieure des difficultés, sont oubliés et noyés dans les graphiques du futur. 

 

La leçon de Lima

 

La leçon de Lima pour la COP 21 à Paris, quel que soit «l’accord» qui finira par sortir du jeu diplomatique à Lima, est de miser, dès maintenant et au-delà de décembre 2015, sur un sursaut de conscience et d’engagement afin de comprendre, de combattre et dépasser ce qui se trouve au cœur du désastre climatique. Les mouvements sociaux péruviens ont su organiser pendant plusieurs jours un sommet des peuples, très riche d’analyses et de témoignages, avec une manifestation de près de 20000 personnes, laquelle est certainement, à ce jour, la plus grande manifestation sur le climat dans cette région du monde. Telle est l’autre route de Lima à Paris.  

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