Allo, Yan Lindingre ? T'es où ?

Yan Lindingre est un mec bien. Scénariste, dessinateur et illustrateur de BD

Yan Lindingre est un mec bien. Scénariste, dessinateur et illustrateur de BD, il a débuté avec des strips humoristiques décapants, collabore à Siné Hebdo (les strips aux personnages à nez de groin c’est lui), il est l’auteur des scénarios et dialogues de Chez Francisque (avec Manu Larcenet), écrit et dessine Titine au bistrot… Son actualité est double en ce début 2009 avec la sortie conjointe de L’Affaire des affaires avec Denis Robert et Laurent Astier et du tome 3 de Chez Francisque, tous deux chez Dargaud…

Je souhaite d’abord revenir sur ton parcours et savoir comment tu en es venu à la bande dessinée, au scénario et au dessin.

Quand j’étais étudiant aux Beaux-arts, j’avais un prof qui m’encourageait à faire du dessin d’humour, j’étais à Metz, je bricolais un peu dans mon coin, pour faire du dessin de presse, il fallait monter à Paris, et à l’époque ça m’avait paru compliqué, et je me suis rabattu sur le métier de graphiste.

J’ai été graphiste, j’ai conçu des expos didactiques, j’ai travaillé dans une boîte qui faisait de l’économie solidaire, j’ai passé une dizaine d’années à bosser dans la communication, tantôt à mon compte, tantôt dans le milieu social. Un beau jour, je suis revenu aux Beaux-arts en tant que prof, en 2000-2001, je suis retombé sur le prof qui avait essayé de me pousser vers le dessin de presse dix plus tôt, il m’a demandé où j’en étais. Et je me suis remis à faire des dessins, des cartoons. Les premiers qui m’ont fait travailler ont été L’Echo des Savanes à qui j’envoyais des cartoons, et j’ai eu des collaborations sporadiques avec Fluide Glacial à partir de 2002, pour du cartoon, ma référence c’était un peu Gary Larson*.

A l’époque, Albert Algoud avait pris la direction de Fluide Glacial, et il m’a tendu la perche pour faire de la bande dessinée. Même si ce n’était pas naturel, je m’y suis mis, Albert Algoud m’a ouvert les portes du journal, j’ai commencé à avoir une histoire par mois, et je me suis vraiment fait les dents sur des histoires courtes. De fil en aiguille, je me suis mis à écrire pour les autres : Lefred-Thouron (Allo, t’es où ?), Chauzy (Petite Nature), et Manu Larcenet avec lequel on s’est lancé dans l’aventure Chez Francisque, pré-publié dans Fluide Glacial aux débuts, et dont le tome 3 est sorti le 23 janvier dernier chez Dargaud cette fois-ci. Nouvel album qui a obtenu le prix Charlie Schlingo du Gros Nez, dans le Festival off d’Angoulême, prix remis par Florence Cestac et Jean Teulé.

 

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Ça doit faire quelque chose de recevoir le prix Charlie Schlingo ?

Je ne suis pas trop branché prix, je n’irais pas chercher une Légion d’Honneur, mais le Prix Charlie Schlingo, oui. D’autant plus que ce sont Teulé et Cestac qui l’ont connu qui le remettent. Charlie Schlingo, je ne l’ai eu qu’une fois au téléphone, il était question que je dessine dans Coin-Coin (supplément de Picsou Magazine), mais la direction de Picsou a rapidement mis le holà, ce n’était pas trop fait pour les enfants en fait. C’était plutôt une sorte de Grodada (« premier journal pour enfants non mièvre, les animaux y sont sexués » NDA) qu’il faisait avec le professeur Choron. Je l’ai connu de loin, mais c’est quelqu’un que j’apprécie.

Et puis, recevoir le prix du Gros Nez, ça me plait : ce n’est pas toujours facile de faire de l’humour, de faire du « gros nez », on passe souvent pour un crétin. L’idée de recevoir un prix pour être con, ça me plait.

 

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Sur la question de l’humour, tu trouves que l’on fait moins rire aujourd’hui ?

Il y a toujours des gens bien poilants. Ceux qui m’ont marqué, comme Reiser ou Villemin, je crois que s’ils démarraient aujourd’hui, ce serait plus difficile. Le critère graphique est omniprésent. Les éditeurs regardent d’abord le graphisme, si c’est vendable, avant de s’intéresser au contenu. J’ai eu de la chance de tomber sur Albert Algoud, qui n’était pas du sérail, il s’intéressait plus à l’humour qu’au dessin. Je pense que c’est moins le cas maintenant, quand les rédac’ chef regardent d’abord si les albums ont un avenir en termes d’illustration… J’ai l’impression que l’humour est plus l’affaire des éditeurs indépendants. Ceci dit, Dargaud nous a laissé le champ libre. Avec Chez Francisque, c’est la première fois qu’ils éditent un mec un peu gras. Il y a beaucoup de bédés drôles chez Dargaud, mais c’est plutôt propre. C’est la première fois qu’ils sortent une bédé un peu trash.

Dans un tout autre genre, tu as une double actualité avec la sortie de L’Affaire des affaires, chez Dargaud également. Ils sortent du cadre…

Tant mieux pour moi, je crois que je ne rentre pas trop dans les cadres, dans aucun, et c’est bien, je suis content de ça, parce que ce n’est pas toujours évident.

Et le dessin de presse ?

Je collabore à Siné Hebdo, ça m’a permis de m’y mettre, il faut savoir que le dessin de presse en France, c’est assez restreint. Quand je regarde les journaux dans un point presse, je feuillette les magazines, et sur cent pages, s’il y a un seul dessin c’est le maximum. Les places sont assez chères dans ce métier-là. Siné Hebdo a été une chance pour moi. Evidemment, j’ai tenté ma chance un peu partout, et c’est assez exceptionnel d’être recruté dans cette équipe. J’ai soutenu Siné dès le début, j’avais fait un papier sur Philippe Val qui l’avait bien fait marrer, et on a commencé à travailler ensemble.

 

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Comment abordes-tu l’actualité ?

Avec Siné, j’ai un strip toutes les semaines, c’est Lou qui s’occupe de la direction artistique, ils m’envoient des articles et je les illustre. On ne peut pas dire que je fais un travail d’éditorialiste complètement débridé. Je fais davantage un travail d’illustrateur. Ce qui me convient aussi, même si le fait de ne pas être sur Paris (NDR : Yan réside à Metz), de ne pas participer aux réunions de rédaction (on nous appelle « les provinciaux ») fait que l’on est moins en avant.

Il faut être sur Paris pour faire de la BD, du dessin de presse ?

C’est sûr qu’être présent physiquement mène à une plus grande implication dans le journal, surtout un hebdo, mais je ne peux pas le faire. Pour la BD, ça n’a aucune importance. Qu’on écrive ou qu’on dessine, ça reste un travail de moine. C’est huit heures par jour, à gratter… En bédé, il y a peu de dessinateurs people. Ce n’est pas une discipline où on a besoin d’être mondain. De toute façon, même pour des dessinateurs très célèbres, il faut beaucoup bosser, et autant être peinard chez soi…

Comment organises-tu ton travail ?

Paradoxalement, je suis assez organisé. Je bosse régulièrement, tout le temps d’ailleurs, et je fais tourner. J’ai pas mal de collaborations : les séries que j’écris et dessine pour Fluide Glacial, j’écris pour Lefred, pour Ju/Cdm (Les Zombies), avec Denis Robert, pour Siné Hebdo. J’ai cinq ou six collaborations très différentes. J’alterne en fait. Si je « sature » un peu, je change de projet, j’en prends un autre. Il m’est arrivé de revenir sur un truc que j’avais laissé reposer, de le reprendre avec de nouvelles idées, un nouveau regard. J’essaie d’être le propre lecteur de mon travail. Ça m’aide à être critique. Je ne m’acharne pas sur le même boulot pendant trois ou quatre jours. A moins d’être en cours de réalisation de planches. C’est le boulot le plus fastidieux à la limite, je peux passer beaucoup de temps pendant cette phase là.

 

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Pour Chez Francisque, comment avez-vous travaillé avec Manu Larcenet ?

Le tome 3 de Chez Francisque est particulier. Contrairement aux deux tomes précédents, on s’est attaché à l’actu. C’est un exercice. Tous les mois, je sélectionnais un point, un événement qui me paraissait intéressant, et je n’en faisais pas un dessin de presse « en direct », mais de la BD. Une relecture depuis le bistrot. A vrai dire, la genèse de Chez Francisque c’est le bistrot. Quand j’allais dans un bar, il y avait deux ou trois mecs qui commentaient l’actualité, et je les écoutais. Certaines fois, ça allait si loin que je notais mot pour mot leurs réflexions. Après, je me les suis mis en bouche, ils ont fini par m’habiter. Aujourd’hui, quand je regarde l’info, de manière très naturelle, j’ai tout de suite les gugusses qui me parlent, avec une orientation, des propos un peu faf, surtout quand il est question de l’international, avec les Arabes, les Noirs, les Juifs. Tout de suite, il y a des raccourcis qui viennent. C’est marrant de voir cette relecture de l’actu, c’est de l’anti « enculage de mouches ». Ça me plait bien.

 

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C’est de la réécriture aujourd’hui ? Pour faire passer des messages ?

Je ne vais plus dans les bistrots pour savoir ce que racontent les gens. Comme j’ai un peu intégré cet esprit-là quand j’écris, c’est quand même moi qui m’exprime. Donc, bien souvent c’est mon regard, distillé par de joyeux crétins.

On ne voit jamais Francisque, le patron du bar…

C’est un concept assez utilisé dans la bédé : ces personnages dont il est question et que l’on ne voit pas. C’est une vision subjective, le lecteur est derrière le bar. Francisque, c’est le lecteur, qui est témoin de ce qui se raconte au comptoir.

Il n’y a pas non plus de personnages récurrents, d’« habitués »…

Au départ, j’avais écrit Chez Francisque avec un personnage récurrent. C’est aussi un des grands crédos des éditeurs, « si tu veux qu’un bouquin marche, il faut toujours un personnage récurrent », donc en ce sens, c’est un bouquin à part. Au début, j’avais essayé d’en écrire un, mais ça sclérosait complètement le propos. Quand c’est la même personne qui parle, elle a toujours le même angle d’attaque. Là, le fait de mettre en scène des petits, des grands, des forts, des plus faibles, des plus couards, des grandes gueules, des vrais fachos, des hommes et des femmes, ça permet vraiment une diversité de points de vue. A l’écriture, il n’y a pas un raisonnement unique. On n’est pas en train de décrire le beauf parfait, ça permet d’osciller entre différents types de personnalités. Je trouve que c’est plus subtil, ça met en scène tout un panel de personnages, et ça me permet d’utiliser des ressorts humoristiques complètement différents.

Chez Francisque est une bédé qui provoque, et j’ai lu que tu disais que ce n’était pas une bédé militante…

J’ai dis ça dans le sens où ce n’est pas une bédé stéréotypée contre l’extrême-droite, je pense que ce n’est pas militant dans le sens d’un engagement politique…

 

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Tu as des amis dans la BD ?

J’en ai plein. Avec Lefred, Aranega, Malingrëy, Jochen Gerner… et mézigue, on est vraiment très copains. On rigole, on fait des tas de trucs, on fait des romans-photos pour Fluide, on travaille ensemble…

Qu’est-ce qui te fait rire aujourd’hui ?

J’aime bien les fous. Et je trouve qu’ils ne sont pas nombreux. Il y a Planchon, Vuillemin me fera toujours rire, Pierre La Police, mon Lefred-Thouron…

C’est une question difficile, souvent je réponds et puis une demi-heure plus tard je me dis que j’en ai oublié un ou deux…

Je viens de regarder mes BD, dans les mecs qui me font vraiment rire, il faut rajouter Guillaume Bouzard avec Autobiography of a Mitroll, et il y a Winshluss. Un grand Génie. Monsieur Ferraille avec Cizo, Pinocchio… Et un des mecs qui me fait le plus rire, c’est Franky Baloney, l’espèce de vrai-faux directeur de Ferraille Magazine, des Requins Marteaux. Un mec trop méconnu.

Pour revenir à l’actualité, L’Affaire des affaires avec Denis Robert, l’aventure commence, deux tomes sont à venir…

On en parle avec Denis, il est question du tome 2 annoncé en septembre. Mais comme j’ai beaucoup de choses en travaux, j’ai réintégré les Beaux-arts, j’avais un peu lâché l’affaire… des affaires. Le story-board, c’est un très gros travail, Laurent Astier (dessinateur de L’Affaire des affaires) s’est bien impliqué, Denis a vu ce que c’était de faire une bédé, comment en partant d’un matériau qui est un livre, on construit une bédé, je m’étais un peu retiré. Mais je vais peut-être remettre le nez dedans. En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à faire le story-board, ça sortait complètement de ce que je faisais d’habitude, j’ai beaucoup appris.

 

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Comment avez-vous travaillé justement avec Denis Robert, avec Laurent Astier ?

Au début, tout était à créer. Il s’agissait d’évoquer et non de condenser les différents livres de Denis, tout en faisant que l’ensemble soit cohérent. Il ne fallait pas que ça fasse patchwork. Il fallait inventer des principes d’articulation de l’histoire. L’histoire principale, mais aussi la famille, les amis, le spectre des affaires qui permet des allégories de l’argent sale.

C’était une espèce de jeu de construction où au départ il nous manquait des pièces, il y a eu plusieurs moutures. Pour 200 pages de bédé, on a fait des rushes, comme pour un film, j’étais arrivé à 260 pages ! On a monté, coupé, retaillé, on inversé des scènes, on en a rajouté d’autres…

Le story-board a permis de se projeter tout de suite dans un monde visuel, et ça n’a pas été un travail d’écriture classique. On a retravaillé jusqu’à obtenir une certaine fluidité. On a cherché à donner du rythme, à fluidifier, car au départ le matériau est assez épais pour une bédé. C’était une gageure.

Tu es scénariste, dessinateur, prof aux Beaux-arts. On ne peut pas vivre de la bédé ?

On peut vivre de la bédé quand ça marche… On ne sait jamais en fait. On peut faire un beau bouquin qui ne se vendra pas, on peut avoir du succès sur un album et puis ramer l’année d’après. Le problème, c’est que l’on peut travailler six mois ou un an sur un projet, on ne sait pas ce que ça va donner. Certains y arrivent, personnellement, je suis prudent, mais j’envisage de bosser plus dans la bédé. Quand je me suis fait virer des Beaux-arts de Metz par Jean-Marie Rausch pendant un an et demi, je me suis consacré à plein temps à la bédé et je suis arrivé à remplir mon emploi du temps.

Tu as une autre série en cours, Titine au bistrot

Je viens de terminer le tome 3 qui doit sortir en avril ou en mai chez Casterman, reste à savoir si l’album va être poussé, les deux autres n’ont pas été beaucoup mis en avant. C’est un problème dans la bédé, si les équipes commerciales décident que c’est invendable, on fait un album qui vivote, c’est dommage. Comme je publie dans Siné Hebdo et Fluide Glacial, j’ai un peu plus de visibilité, donc le bouquin va sortir, on verra dans quelles conditions.

2009 va être une bonne année pour Yan Lindingre ?

Ça se présente bien, je vais sortir un album pour Les Requins Marteaux qui s’appelle Short Scories qui est une compilation d’histoires courtes **. Et puis il y a Allo, t’es où ? Avec Lefred…

 

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A suivre donc…DBL’Affaires des affaires, tome 1 – L’Argent invisible. De Denis Robert, Yan Lindingre et Laurent Astier. Dargaud 2009. 22 €.Chez Francisque, Une année vue du zinc, Yan Lindingre et Manu Larcenet, Dargaud 2009, 20 €.

Pour prolonger : http://lindingre.com/ (je recommande tout particulièrement la bio de Yan à la rubrique « Trucs importants »…)

* Gary Larson est un auteur de dessins humoristiques et de bande dessinée américain, né le 14 août 1950 à Tacoma, état de Washington. Il a commencé sa carrière en 1980 dans divers journaux de sa région, puis des Etats-Unis.

Il se spécialise dans l'absurde et le cynique, en particulier via les animaux qu’il affuble de travers humains.

** De la brève de PMU à l'épopée historique en passant par l'autobiographie, 10 histoires courtes décapantes sur un quotidien navrant et un peu trash.

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