Largo Winch, le film : «Une trahison fidèle » (2)

Vous parliez de tricher avec la réalité et justement je voudrais revenir sur l’épigraphe du tome 16, la citation de Lao Tseu, « souvent le vrai résonne comme le faux et le faux résonne comme le vrai ». 

Vous parliez de tricher avec la réalité et justement je voudrais revenir sur l’épigraphe du tome 16, la citation de Lao Tseu, « souvent le vrai résonne comme le faux et le faux résonne comme le vrai ».

 

Est-ce que cela a un rapport avec ce qui fonde la bande dessinée, c’est-à-dire le rapport réel/imaginaire ?

Oui, dans ce tome, Largo est entraîné dans une histoire qu’il ne comprend pas, il pense avoir à faire à la vraie triade, et ce n’est qu’un coup monté de A à Z.

 

Oui, mais au-delà, est-ce une manière de définir la bande dessinée comme un « mentir vrai », dans le rapport du vrai et du faux, que vous avez beaucoup évoqué dans cet entretien aussi ?

 

Je ne sais pas si Jean va chercher aussi loin dans son cheminement intellectuel mais… (rires)

 

 

C’est valable aussi pour le dessin, vous partez du réel et vous inventez un autre réel, qui viendra nourrir l’imaginaire des lecteurs…

C’est vrai qu’il y a un truc particulier avec Largo, je m’en rends compte en parlant avec les lecteurs, souvent ils me parlent de ce personnage comme s’il existait et souvent les journalistes me demandent si je m’identifie à mon personnage. A ce niveau-là, il n’y a aucune ambiguïté, je ne m’identifie absolument pas à Largo, la seule chose qui se passe c’est que je me dessine pour dessiner Largo, j’ai un miroir, je prends les poses, toutes les habitudes de Largo, sa manière de poser ses mains, de se déhancher, de poser un regard, ses coups d’œil, tout ça, c’est ma manière d’être mais la ressemblance s’arrête là, ce n’est pas moi qui me projette dans le personnage, c’est plutôt l’inverse ! Mais les gens ont l’habitude de m’en parler comme si c’était un personnage existant. C’est troublant parfois.

 

 

 

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Oui, ça montre la force de ce personnage, de cet univers…

 

Oui. De temps en temps j’ai des discussions avec Jean Van Hamme parce que je pense que c’est un peu comme dans XIII, il a la tentation de créer un État qui n’existe pas, pour ne vexer personne et installer un très mauvais Président ou pouvoir politique, mettre en scène des saloperies, de grosses magouilles et ne pas avoir d’ennui. Et systématiquement je lui dis, « non, pas dans Largo ! » Il peut faire ça dans XIII mais Largo est en prise directe avec la réalité, avec le monde qui nous entoure et je pense que c’est cette étroite relation entre la fiction et la réalité qui fait que les gens ont l’impression qu’ils lisent un truc qu’ils connaissent tellement bien que Largo en devient plus vivant et plus « existant » que d’autres héros.

Je pense qu’il devait y avoir la même chose avec Tintin, dans les années 30, 40, 50. C’est pour ça qu’il y a eu cet engouement pour Tintin, pour Black et Mortimer aussi. Même s’ils jouaient avec les éléments graphiques d’une mode de l’époque… Maintenant, quand on regarde ces albums, ils ont vieilli, mais si Jacobs avait continué à dessiner des Black et Mortimer tous les ans, tous les deux ans, et s’il avait suivi la mode, Black et Mortimer, ça ferait longtemps qu’ils n’auraient plus une ceinture qui leur arrive au-dessus du nombril ! (rires). Ils seraient à la mode, ils auraient changé de look.

C’est simplement l’arrêt d’une série qui la fait vieillir, mais il y a beaucoup de séries de notre enfance qui, si elles avaient continué, auraient évolué graphiquement. C’était la volonté des auteurs en ce temps-là, c’est la même qui nous anime maintenant, si Jacobs et Hergé étaient là, à côté de nous, je pense qu’ils seraient d’accord.

 

Justement, à propos de ces questions de représentation, je viens de voir le film adapté de la série. La première impression que j’ai eue c’est que c’est fidèle et différent à la fois…

 

On a eu la même (rires).

 

 

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C’est une « trahison fidèle ». Est-ce que vous seriez d’accord avec ce terme ?

 

Tout à fait et c’était nécessaire à mon sens. Quand j’ai lu le scénario la première fois, c’est-à-dire il y a un an et demi, j’ai eu quelques sueurs froides… Parce que Simon n’apparaissait pas dans le film, des personnages avaient été ajoutés. Je me suis dit, « houlà, où va-t-on ? » Et puis j’ai eu l’occasion, en février ou mars, de voir le premier montage, et le film terminé il y a trois-quatre semaines et je me suis dit « tout compte fait, c’est vachement intelligent ! ».

 

Parce que la production et le réalisateur espèrent quand même attirer les lecteurs de la série, sinon ça ne sert à rien de faire une adaptation, ils espèrent les attirer dans les salles, et tous ces gens connaissent cette histoire parce qu’ils ont parfois lu 10-20 fois les premiers albums et quel aurait été leur intérêt de voir un film qui retracerait très fidèlement la bande dessinée, d’avoir un fil conducteur que l’on connaît déjà ?

Or, en le trahissant de la manière dont ils l’ont fait, le spectateur/lecteur ne s’ennuie pas, on lui conserve un suspens dont il ne se doutait pas. Et on le fait balader par des chemins inattendus, même s’il connaît évidemment la fin, cela emprunte tout le long des chemins de traverse et il y a un coup de théâtre à la fin du film qui fait que… ben voilà (rires).

 

C’est grâce à cela que c’est intéressant, à cause des petites trahisons, tout l’art dans ce travail-là, c’est de conserver l’esprit de la bande dessinée en trahissant un petit peu nos intentions de départ, ou du moins notre manière de faire à nous, à Jean et à moi, dans la bande dessinée, mais en restant fidèle à la trame générale de l’histoire. Et ça n’était pas gagné d’avance et je trouve que c’est très intelligemment fait.

Et c’est aidé par le jeu de Tomer Sisley.

 

 

 

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Et tout ce qu’on a pu lire, il y a un an, quand on a révélé qu’il allait incarner Largo ! C’étaient des critiques injustifiées parce qu’après dix minutes de film, j’avais déjà oublié mon personnage, et c’est bien la preuve que Tomer Sisley est habité par le personnage de Largo. Il y a chez Tomer cette manière d’être : il bouge de manière féline comme Largo, il est très rapide dans les scènes d’action, il a cette insolence, ce côté rebelle, il a une élégance, la stature du personnage, la jeunesse et le contraste avec le Président bien installé, il a cette manière d’être - qui est celle de Largo dans la bande dessinée - de ne jamais être étonné, sauf dans le tome 16 où il est sujet à un grand étonnement mais c’est particulier. Face à un interlocuteur le personnage sent toujours ce qu’il y a derrière alors que le lecteur ignore encore tout. Largo n’est pas dupe, il a ce petit sourire, et Tomer a ce genre de sourire, de regard, intelligents.

 

Pour moi, c’est une très belle prestation d’acteur, il a bien compris tout ce qui fait Largo, les petits détails qui font la spécificité du personnage, et il les rend magnifiquement à l’écran. Et c’est pour ça aussi qu’on s’attache très vite dans le film, il y a une scène à partir de laquelle on s’attache définitivement, c’est quand il est dans la voiture, quand il s’évade…

 

Avec Gilbert Melki…

 

Avec Gilbert Melki, oui, et qu’il lui dit « j’aime pas ta méthode ! » (rires). A partir de ce moment dans le film, le spectateur accroche au personnage, il lui devient éminemment sympathique et le pari est gagné à ce moment-là.

Enfin, c’est mon analyse.

 

 

On est frappé aussi par la parenté entre certains plans du film et la bédé…

 

Hasard.

 

Hasard ?

 

Parce que la Chine est un pays que j’avais suggéré à Jean en 2000-2001, lui voulait faire une histoire en Afrique et j’ai dit « pourquoi pas la Chine ? »… il y a eu le 11 septembre, on a fait deux albums sur la mondialisation et la Chine est revenue sur le devant de nos préoccupations à cette époque.

 

On voulait faire Shangaï, on a fait Hong-Kong.

 

Entre temps le film s’est monté et les scénaristes du film ont décidé de délocaliser le siège du groupe de New York à Hong-Kong. Mais c’est un pur hasard.

 

Nous, on avait déjà commencé à travailler sur Hong-Kong, bien avant la signature du contrat avec la Pan Européenne. C’est un hasard. Comme les JO cette année et la sortie de la deuxième partie du diptyque en 2008, ce n’est pas voulu. Comme l’année passée, quand on a sorti le premier volume du diptyque, avec le Byblos et cette introduction à Saint-Trop’, c’est un hasard, on a quand même mis entre 6 et 7 ans à faire cette introduction, je savais que je pouvais aller photographier le Byblos, le propriétaire était d’accord et entre le moment où j’ai eu cet accord et cette envie de faire quelque chose à Saint-Tropez, il s’est passé du temps, et l’album est sorti juste au moment où le Byblos fêtait ses 40 ans mais ce n’est pas du tout prémédité.

 

Dans la création d’une bande dessinée, il y a tellement de temps qui s’écoule, le travail est tellement lent qu’on ne peut rien prévoir, c’est impossible. Je peux très bien prendre trois mois de retard pour rien et avoir un album qui au lieu de sortir en fin 2008, va sortir début 2009 et on n’est plus du tout dans la bonne période. Il m’est arrivé que mon éditeur me dise, « ok, l’album est prêt mais on ne va pas le sortir maintenant » parce que, par exemple, c’est l’élection présidentielle. Il faut être avant, parce que sinon il n’y a plus de presse ! (rires) Et ça ennuie les éditeurs quand les journalistes sont occupés à autre chose. On sait très bien que pendant Roland Garros ou le festival de Cannes, c’est inutile de sortir un bouquin, tous les journalistes qui font les pages culturelles sont occupés, ils sont à Cannes, y’a plus de place pour la bédé.

 

A moins de faire arpenter les travées de Roland Garros par Largo… (rires)

Quelle est la place de la bédé, aujourd’hui ?

 

L'édition, la place de la BD aujourd'hui

Mediapart

Elle est en crise. En crise totale. C’est dramatique. Les éditeurs sont devenus fous. 100 sorties toutes les semaines ! Les gens sont complètement perdus, ils ne savent plus quoi acheter. Il y a des choses que je ne devrais pas dire...

Je trouve qu’il y a à peu près les deux tiers de ce qui est publié qui ne devrait même pas sortir. Mais ce n’est pas aux auteurs de s’autocensurer, on leur propose de travailler, ce serait idiot de ne pas en profiter. C’est aux éditeurs de choisir et de sortir un minimum de choses de qualité.

Le problème c’est qu’on va arriver à en dégoûter les gens de la lire, la bande dessinée ! C’est le gros souci. C’est qu’à force de mettre des choses qui m’ont ni queue ni tête, aucun intérêt, je pense que les gens vont s’en désintéresser.

 

Au profit du cinéma ?

 

Ben il y a tellement d’autres choses. Il y a l’ordinateur qui prend vraiment du temps dans une journée, la télévision. Bon, elle n’est pas en super forme, la télévision, les programmes sont assez affligeants… Mais il y a plein d’autres choses, les jeux vidéo, les jeunes ne lisent plus, mis à part les mangas. Mais je sais pourquoi ils les lisent, parce que c’est en rupture totale avec ce que les parents lisent, les jeunes cherchent toujours quelque chose : ils parlent le verlan, ils lisent les bouquins à l’envers. C’est suffisamment insolent pour être accepté par la jeunesse.

Mais cela n’empêche que la bande dessinée est quand même en crise, ça retombera sur le coin de la figure des auteurs. Parce que l’on est en train, en ce moment, de donner de l’espoir, des envies et des perspectives d’avenir à plein de jeunes auteurs qui ne vivront jamais de leur métier parce qu’un tirage de 1000 exemplaires, 5000 exemplaires, pour vivre correctement de la bande dessinée, boucler la fin d’un mois, en payant ses impôts, pour se loger, manger !... je pense qu’il faut vendre entre 50 000 et 80 000 bouquins par an. En dessous de ça, vu l’augmentation du prix de tout…

 

Le prix des bédés aujourd’hui…

 

10 € 40, ce n’est pas dissuasif. C’est le prix de Largo. Vu ce qu’on a encore pour 10 euros, on paie plein de choses dix fois plus. Y’a de moins en moins de produits qui sont aujourd’hui à 1 euro. Moi je suis abasourdi parfois de voir que mon café je vais le payer, suivant les endroits où je le bois, entre 2 euros 50 et 6, 7, 8 euros, ça dépend où on est, à Paris, mais… si on le transforme en francs ! (rires) ça fait peur…

 

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Ça fait peur et puis entre un café et une bédé, vous prenez quoi, vous ? (rires)

(rires) un double expresso ! (rires) c’est le prix de la bédé à certains endroits !

Et la conversation se poursuit, off micro, devant un café et un verre de Chardonnay… Philippe Francq évoque le festival d’Angoulême, il sera membre du jury de la prochaine édition pour laquelle il a reçu les 56 bédés de la sélection… Il évoque aussi le tome 17 de Largo Winch, en préparation, les premières pages dessinées et le fait qu’il y sera question de marine marchande... Qu’il voudrait que les locaux de la Winch Cie déménagent de l’autre côté de Central Park, parce que qu’il en a un peu assez de dessiner cet immeuble sous le même angle… Il réaffirme sa complicité avec Jean Van Hamme, sa passion du dessin.

Il a laissé tomber sa veste en cuir, j’aperçois sa trousse d’écolier mouchetée de taches d’encre. Je laisse parler le fan en moi, il me dédicace le tome 16 de Largo en souvenir de cette « rencontre bien sympa sur les Champs ». Une bédé, un café et une rencontre. Ça n’a pas de prix. Merci Philippe Francq.

 

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DB

 


 

Le film Largo Winch réalisé par Jérôme Salle qui sort le 17 décembre est l’adaptation des 4 premiers albums de la série : L’Héritier, Le Groupe W, O.P.A. et Business Blues, éditions Dupuis (collection Repérages).

 


 

Entretien réalisé par Dominique Bry - Novembre 2008

 

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