Blexbolex, amok en stock

Deux secondes dans la tête d'un homme qui viendrait de s'y tirer deux balles. Deux secondes qui s'étirent sur 150 pages de chute arrêtée, de visions hallucinées « pour se convaincre lui-même qu’il ne meurt pas ». C'est le projet de Bernard Granger, dit Blexbolex, pour Hors-Zone, l'album qui clôt le plus bref Crimechien.

Hors-Zone Hors-Zone
Deux secondes dans la tête d'un homme qui viendrait de s'y tirer deux balles. Deux secondes qui s'étirent sur 150 pages de chute arrêtée, de visions hallucinées « pour se convaincre lui-même qu’il ne meurt pas ». C'est le projet de Bernard Granger, dit Blexbolex, pour Hors-Zone, l'album qui clôt le plus bref Crimechien.

L'œil privé L'œil privé
En 2006, un premier opus, L'Œil privé, publié par les Requins Marteaux, avait lancé ce personnage à la Tintin, détective à la Chandler, fumeur, buveur, baiseur, suicidaire. A l'époque, il avait été salué comme un rétro-polar, puisant son inspiration dans l'atmosphère du roman noir des années 1940-1950, une incursion de l'illustateur (Libération, Le Monde, Les Inrockuptibles...) dans le récit. Avec le recul et un épilogue plus tard, on lui trouve plutôt des accents de science-fiction paranoïaque à la Philip K. Dick.

Ou des faux airs du Festin nu, de Burrough, époque cut-up: en 2008, Blexbolex a repris son matériel de sérigraphie pour donner une postérité à L'Œil. Trois ans de dessin, sans ordre ni scénario, puis six semaines d'écriture pour assembler cela en deux livres : Crimechien et Hors-Zone.

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Crimechien Crimechien
L'argument est (presque) classique, rodé en tout cas : le détective reçoit un appel anonyme lui demandant d'enquêter sur l'enlèvement d'une amichienne, Laura, qui «n'a pas pointé de la semane à la séance de thérapie caudale». Et comme « tout ça sent le gros pognon », il accepte cette mission avant de se retrouver lui-même accusé un odieux crimechien, une dégueulasserie comme il n'y en a pas eu depuis cinquante ans, « avec des sévices prolongés et très certainement volontaires, incluant le non-lancer de balle et le refus de promenade ». Evasion, enquête, émeutes, guerre civile, massacres et calamités, extinction de masse, fin de la civilisation, apocalypse terminale.

Le détective est condamné à procéder à sa propre exécution, mais se rebelle et tire sur les forces de l'ordre, à savoir lui-même. Commence alors le trajet des deux balles dans l'intimité limbique de son cerveau, « roulis mental, tangage perceptif », peuplé de visions ésotériques, de réminiscences : le sous-marin est saisi par le Kraken, le détective est recueilli sur la vieille « coque autiste » d'un Karaboudjan... Le lapin Gringoire et le chat botté, des lutteurs de lucha libre et le requin de Spielberg, des Tommies, une Shiva et probablement tout le vertige moderne des « littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs ». Toute une théorie d'icônes de la culture de « mauvais genre » peuple cette course à l'amok, pulsion homicide, qui échoue de l'autre côté du miroir : « Franchis le miroir et va le rejoindre, c'est toi ». 

Ce grand-guignol brutal, dérangeant, rappelle l'entreprise de Charles Burns, ToXic, variation anti-tintinienne sur thème de Burrough (ou l'inverse), adepte d'une ligne obscure – versant sombre de la ligne claire. Sérigraphe, Blexbolex y déploit sa propre technique à trois couleurs vives et récit des plus sombres, grandes formes à la Matisse, superpositons, retouches en un ensemble de coupés-colorés presque charmants.

 

  • L'œil privé
    , Les Requins Marteaux éd., 56 pages, 18 euros, sorti en 2006.
  • Crimechien,
    Cornélius, 56 pages, 19 euros.
  • Hors-Zone
    , Cornélius, 148 pages, 25 euros.

 

 

 

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