Connaissez-vous Chris Ware?

Chris Ware est sans conteste le plus grand cartoonist américain vivant. Reconnu et méconnu tout ensemble, il pratique une bande dessinée d’un grand raffinement et d’une rare audace. Il est d’une certaine manière le Mallarmé de la bande dessinée tant est grande chez lui la recherche d’une ligne épurée. 

Chris Ware est sans conteste le plus grand cartoonist américain vivant. Reconnu et méconnu tout ensemble, il pratique une bande dessinée d’un grand raffinement et d’une rare audace. Il est d’une certaine manière le Mallarmé de la bande dessinée tant est grande chez lui la recherche d’une ligne épurée.

 

 

Ware est en tout cas un écrivain à part entière mais un écrivain graphique, dont l’art a beaucoup à faire avec l’architecture. Il était temps qu’un ouvrage en langue française lui soit consacré. C’est chose faite à présent grâce à Jacques Samson et Benoît Peeters. Plus qu’un livre, leur Chris Ware se présente en véritable dossier, avec biographie, bibliographie et interview de l’auteur. Le volume est par ailleurs somptueusement illustré.

 

 

 © Chris Ware © Chris Ware
Mais qui est donc ce Ware ? Il faut commencer par Omaha, Nebraska, où il est né. Omaha passe pour être la capitale du bœuf et l’on y mange de fait des T-bone steaks géants et savoureux. Dans ce Midwest profond, Ware a connu une enfance heureuse au sein d’une ville dont il célèbre volontiers la simplicité bucolique, la gentillesse du décor urbain. Le jeune homme fait ensuite des études d’art à Austin, Texas, et glisse doucement à la BD contre l’avis de ses profs. Commence ainsi une carrière étonnante et paradoxale, où l’artiste se comporte en parfait héritier d’une longue tradition d’art populaire tout en rompant largement avec la manière de pratiquer habituelle les comic strips. On le voit ainsi combiner dans son art des traits qui viennent de la période des héros naïfs avec d’autres provenant d’Art Spiegelman ou de Bruno Schultz, pour lesquels il éprouve une grande admiration. Ware est également fort attaché au style des catalogues début de siècle de la maison Sears et à ses fioritures verbales et graphiques.

 

 

 © Chris Ware © Chris Ware

Dans ses planches et albums, Chris Ware met avant tout en scène certaine quotidienneté de l’existence, en laquelle refluent maints souvenirs de son enfance. Sa série Jimmy Corrigan, « the smartest kid on earth », le montre à l’envi. Même la saga plus sophistiquée et plus angoissée intitulée Rusty Brown conserve le perspective du héros enfantin et de son petit cercle. « « Pas plus que “Jimmy Corrigan”, écrit Jacques Sanson, Rusty n’est un héros. Tout aussi velléitaire et complexé, il voue un culte à Supergirl qui le rend misérable et aliéné. » (p. 22) Ware va développer la saga de ce personnage et de son monde pendant vingt-cinq ans, tempérant les anxiétés du petit héros par le réconfort d’un paysage douillet de neige. Mais ce sont les planches des Building stories qui font le mieux comprendre la démarche de l’artiste. Elles mettent en présence d’une façade d’immeuble ne varietur, permettant de suivre en vues elliptiques la vie de quelques personnages aux différents étages — une femme en particulier portant une prothèse de la jambe. On pense ici au Perec de La Vie mode d’emploi et même au RearWindow de Hitchcock. Peu de choses se passent, les allusions sont nombreuses, les raccords avec le passé s’opèrent en cases rajoutées et greffées. Mais les détails captivent et mettent sur la voie de plusieurs histoires, à l’intérieur desquelles s’exprime une désespérance latente, nourrie à la nostalgie d’une époque où les choses étaient plus simples, les gens plus solidaires.

 

 © Chris Ware © Chris Ware

Ware use des cases de la BD avec liberté et raffinement. Elles y prennent des formes triangulaires ou circulaires, débordent du cadre, transforment tel détail en gros plan, etc. Dans l’entretien qu’il conduit avec l’artiste, Benoît Peeters pointe chez Ware une ligne claire façon Tintin mais bien différente de celle de Hergé comme aussi un style bidimensionnel appuyé qui n’empêche pas qu’apparaissent dans les marges des séries de petits objets à fabriquer introduisant une manière de troisième dimension.

 

 © Jacques Samson et Benoît Peeters - Les Impressions Nouvelles © Jacques Samson et Benoît Peeters - Les Impressions Nouvelles

 

Samson et Peeters convergent vers l’idée que Ware génère avec ses œuvres une nouvelle compétence de lecture. C’est qu’avec lui on ne peu plus séparer le texte du dessin : ils sont tout un. L’écriture y devient parfois si complexe dans sa trompeuse simplicité que le lecteur est entraîné dans un travail de construction du message et de son sens. Ware grand sémiologue en somme mais sociologue aussi d’une société américaine comme enfouie.

 © Jacques Samson et Benoît Peeters - Les Impressions Nouvelles © Jacques Samson et Benoît Peeters - Les Impressions Nouvelles

 

Cette exigence ne doit pas faire fuir le lecteur. Ce n’est pas pour rien que Ware a été publié par les plus grands journaux ou magazines américains. La beauté de ses planches s’impose de façon fascinante. Faut-il souhaiter que son œuvre soit traduite en français plus qu’elle ne l’est ? Mais à quoi bon traduire une parole souvent rare et qui s’intègre de si près au graphisme ! Néanmoins, il est temps de faire connaître ce grand artiste au public francophone et le présent ouvrage s’y emploie avec bonheur.

 

Jacques Samson et Benoît Peeters, Chris Ware. La bande dessinée réinventée, Paris-Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2010. 22 €.

 

 

 

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