Dominique Bry
Journaliste à Mediapart

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Papiers à bulles

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Billet de blog 17 sept. 2011

Les secrets de «La Planète des sages»

Dominique Bry
Misanthrope sociable. Diacritik.com
Journaliste à Mediapart

La planète des sages réussit le pari fou de rassembler 3000 ans de philosophies en 121 pages en une véritable encyclopédie aux multiples entrées (plus de 450), soixante penseurs (de Descartes à Simone Weil en passant par Hannah Arendt et Guy Debord), comment est venue l'idée de réaliser ce livre ?

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Charles Pépin : L'idée de La Planète des sages est venue de ma rencontre avec Jul, dans les pages de Philosophie Magazine. Chaque mois, Jul dessinait un gag lié à un philosophe et de mon côté, j'avais une rubrique dans laquelle je répondais à une question de lecteur. Puis, nous avons travaillé ensemble pour un hors-série (le Guide de survie au bac philo, NDLR) Jul a eu l'idée de regrouper cinq ans de dessins en un livre d'humour tout en étant pédagogique. Le projet a rapidement évolué : de notices biographiques sur les philosophes, mes textes en sont venus à faire résonner le dessin et à se voir portés par le gag.

Jul : Je suis historien de formation et la philosophie m'a toujours intéressé. Sans être spécialiste, ça fait partie de ma culture. En tant que dessinateur (pour la presse ou dans mes albums), j'ai des sources d'inspiration et des références très diverses issues d'une culture « populaire » et aussi de ma culture classique aussi bien en histoire qu'en littérature et en philo. Pour moi, c'est un matériau. J'aime bien le décalage, faire des liens. Quand Philosophie Magazine m'a contacté pour réaliser une page de bd en rapport avec la philosophie, j'ai eu l'idée de créer un panthéon qui mettrait en scène les grands penseurs, des origines à nos jours. Après quelques années de ce travail, j'ai eu l'idée de réaliser un recueil, mais je me suis rendu compte que le gag, même s'il était documenté, ne se suffisait peut-être pas à lui-même pour que cela fasse sens dans un livre grand public. Faire un gag sur Wittgenstein ou Schopenhauer c'est une chose, mais pour le relier à sa pensée il fallait du texte. J'ai d'abord pensé à des petites notices encyclopédiques, qui viendraient expliquer la vie du philosophe « croqué », ses grands apports, sa vie et j'ai contacté Charles. Dès le début de notre collaboration sur La Planète..., Charles est allé au-delà de l'écriture de petites notes sur chaque philosophe ; il a écrit de véritables textes qui dialoguaient avec les dessins et on a créé quelque chose d'hybride, avec 450 entrées et les soixante philosophes phares qu'on met en scène, de l'Antiquité à nos jours ou presque.

C'est donc un dialogue...

Charles Pépin : C'est un vrai dialogue. Parfois, Jul me donnait un dessin très drôle et très vrai (par exemple quand Sartre demande s'il y a quelqu'un - pour un théoricien de la relation de l'intersubjectivité, je trouve cela très fort et très vrai) ; mais parfois, même si le dessin était drôle, il y avait un contresens et dans ce cas je rectifiais en montrant en quoi j'étais en désaccord avec le gag.

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Jul : Le dessin servait de point de départ. C'est souvent le contraire : on demande à un illustrateur de venir mettre un texte en image. Dans La Planète des sages, on a inversé la logique. Parfois je commentais ses pages, parfois Charles me disait « là, ce n'est pas pertinent ». Par exemple, pour le gag de Nietzsche qui massacre un poulet à coups de club de golf, Charles m'a dit que jamais Nietzsche ne ferait ça. Il adorait les animaux et au contraire il aurait cherché le lien qui existe entre l'homme et l'animal. C'est un donc un contresens. A l'inverse, Charles a parfois prolongé en suivant la direction dans laquelle j'étais parti. Dans le cas de Heidegger (« A dada sur mon Dasein ») j'ai insisté sur les errements idéologiques auxquels il ne fallait pas réduire la pensée idéologique de Heidegger tandis que Charles a fait un texte complètement à charge.

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On obtient donc un mix de sérieux et d'humour...

Charles Pépin : Beaucoup de philosophes sont drôles ! Quand Schopenhauer, à sa manière de dépressif, commandait toujours au restaurant deux assiettes pour empêcher quiconque de s'asseoir en face de lui... cela montre son sens de l'humour. Quand Diogène mendiait auprès des statues pour s'entraîner au refus des hommes, c'était une forme d'humour assez radicale.

Jul : Il y a un côté documenté, apportant des connaissances et un côté délirant, absurde... Parmi les grands modèles que je peux avoir en tant qu'auteur et dessinateur il y a Gotlib (La Rubrique à Brac, Les Dingodossiers) et puis les Monty Python avec ce fameux sketch où les philosophes jouent au football, Grecs contre Allemands. C'est typiquement le genre d'esprit et d'anachronismes que je voulais mettre en scène et ce, tout au long du livre.

Vous avez cherché à être exhaustif ? Il ne manque pas beaucoup de philosophes dans ce panthéon.

Charles Pépin : Soixante philosophes sont présents dans le livre. Il y a certains absents, comme Malbranche par exemple. On pense à faire des rajouts, par appendices. On a beaucoup travaillé pour regrouper les grands courants de pensée. En même temps, on a des positions tranchées. Comme dans le cas d'Heidegger que l'on détruit à la fois dans le dessin et le texte. On s'est dit qu'il fallait assumer l'idée de l'encyclopédie. Même si l'idée de départ, parler de philosophie en bd, pouvait ressembler à une blague, on a pris notre travail très au sérieux. Lors des premières réceptions du livre, certaines personnes ont été surprises par le contenu et certains engagements. Personnellement, je suis très marqué par la filiation Hegel-Sartre, toute une philosophie de l'objectivation, du rapport à l'autre, une philosophie qui dit que la valeur d'un être, d'un pays, d'une société, ne peut être intériorisée et au contraire doit se prouver, s'objectiver...

C'est un des aspects intéressant du livre : Jul est dessinateur, il est très cultivé, réfléchi. Ses dessins m'ont fait comprendre des choses. Ainsi, dans le cas de Hegel, le dessin met en scène un ado qui s'en va taper sur Hegel au lieu d'aller taper sur Google... C'est très vrai : tous les philosophes qui sont venus après Hegel (l'existentialisme de Sartre, la déconstruction jusqu'à la phénoménologie...) sont des gens qui n'avaient qu'une seule idée en tête : taper sur Hegel. Je trouve que le dessin met très bien en relief cet aspect et au delà de l'humour, partir du dessin m'a permis de vivre une expérience nouvelle très riche.

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Votre encyclopédie ne contient que des philosophes disparus et les « philosophes médiatiques » sont absents du livre...

Charles Pépin : Tout d'abord, je trouve que les philosophes médiatiques, c'est plutôt une bonne chose. On peut s'amuser à les reconnaître mais l'un d'eux est un magnifique historien de la philosophie, un autre possède le talent de dénicher des courants minoritaires passionnants à découvrir. C'est intéressant parce que cela mène le public à la philosophie, dans une époque où l'on en a assez du tout psychologisant en vigueur dans les médias, dans une période de crise des repères. Ces philosophes sont des passeurs. Sans parler des qualités des ouvrages de chacun, le phénomène est très positif. Je constate d'ailleurs les effets sur les lycéens ou les gens que je rencontre dans les débats auxquels je participe, les gens se mettent à lire. Et c'est le plus important. Ces philosophes sont diversifiés par ailleurs. Certains offrent du questionnement, d'autres proposent des réponses ou un regard sur l'histoire de la pensée. Je suis convaincu que s'ils n'existaient pas, jeunes ou moins jeunes n'auraient jamais lu un livre de philo de leur vie.

Jul : Les philosophes vivant ont volontairement été écartés. Leur pensée n'est peut-être pas figée et on ne voulait pas les enfermer dans une catégorie, dans un courant, si leur réflexion évolue encore... Cela dit, on ne les a pas complètement oublié : dans la page sur le Lamaïsme, Onfray, Comte-Sponville, BHL, Ferry, Jacquard sont présents. Avec cette conclusion « on ne peut pas choisir sa réincarnation »... Mais dans le livre, c'était difficile de mettre Héraclite et BHL sur le même plan.

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Charles, dans la page consacrée à Montaigne, vous utilisez un vocabulaire loin des canons universitaires : « Les Essais tout entiers seront un prolongement du dialogue que Montaigne eut, dans sa jeunesse, avec un mec mortel qui s'appelait La Boétie »...

Charles Pépin : On a vraiment voulu un écho entre le texte et la BD. C'est ce que j'aime en tant que pédagogue : trouver des entrées pour rendre la philosophie sensible et accessible. L'humour de Jul était pour moi cette porte d'entrée. Et ça m'a permis de dire en l'occurrence que si Montaigne était un relativiste, ne voyant aucun absolu, il avait au moins un absolu dans sa relation d'amitié avec La Boétie. J'ai développé des concepts assez sérieux à partir du dessin d'humour.

Il n'y a pas que des philosophes par ailleurs, il y a aussi des lieux ...

Charles Pépin : Jul avait fait ces dessins de lieux un peu emblématiques (l'ENS, le Collège de France, NDLR) et je m'en suis servi. Il nous semblait important de mentionner ces lieux où la philosophie est enseignée. Je me suis d'ailleurs bien amusé à écrire ces textes. Comme par exemple pour la rue d'Ulm quand je présente les normaliens comme des gens brillants mais un peu égarés dans une époque qui ne veut plus d'eux, des inadaptés sublimes. Certains se sont d'ailleurs reconnus avec déplaisir. Pour ce qui est du Collège de France, j'ai essayé de montrer que c'est quand même triste de voir ces magasins qui ont remplacé les librairies et les cafés. C'est un parti pris, comme plusieurs fois dans le livre. C'est très subjectif.

Vous pensez que La Planète des sages peut conduire les lecteurs à la philosophie ?

Charles Pépin : C'est le but ! J'ai vraiment voulu donner envie. Quand on lit la page sur Lévinas et qu'il chante dans un karaoké « Quoi ma gueule ? Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? », je pars de là pour introduire la question du rapport moral chez Lévinas lorsqu'il nous dit que c'est le visage de l'autre qui m'oblige à me préoccuper de lui parce que le visage expose sa fragilité... Quand je fais ce grand écart et que je fais un pont entre le gag un peu gros et la philosophie de Lévinas très subtile, c'est vraiment pour donner envie. Je pense que ça fonctionne bien. Et j'espère que le lecteur aura peut-être l'envie d'aller plus loin.

Jul : je suis persuadé qu'on peut passer le bac avec La Planète des sages ! Toutes les références y sont. Il y a dans le texte un bagage, une mise en perspective des grands courants, des apports des uns et des autres. Le dessin permet l'apprentissage, c'est pour moi un bon moyen mnémotechnique.

Charles Pépin : Dans la phase d'élaboration du livre, j'ai d'abord écrit les textes en partant du dessin. Dans un second temps, on a travaillé les relations entre les thèmes, entre les philosophes. Pour faire des ponts, pour que le lecteur comprenne que Hegel critique Kant, que Kierkegaard veut dépasser Hegel... Pour montrer les liens entre les philosophes. Entre Jul et moi, tout au long de la construction du livre, il y a eu un véritable échange. Un échange entre un philosophe qui dessine et un philosophe qui écrit.

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Quelle est selon vous la place de la philosophie aujourd'hui ?

Charles Pépin : Aujourd'hui les philosophes universitaires sont souvent spécialistes d'un micro domaine qu'ils vont enseigner à des spécialistes sans s'ouvrir aux autres. Je me suis construit un peu contre cela en multipliant les façons de parler de philosophie aux non spécialistes. J'enseigne au lycée, j'anime des rencontres avec le public, j'ai écrit des romans et des livres de philosophie que je voulais accessibles. Je suis contre l'utilisation d'un jargon inutile qui cache l'absence de contenu. Mon idéal, c'est de pouvoir dire simplement des choses compliquées.

Jul : Il y a un véritable paradoxe : les sciences humaines sont en crise, avec un recul de l'histoire, de la philo dans les filières et dans les programmes, le manque de professeurs ; et pourtant il y a un engouement du public pour la philosophie. On le voit avec l'université populaire de Michel Onfray, le succès des livres de Hessel, de Badinter... Je pense que cela fait partie d'une recherche du sens, d'une recherche de réponses. J'ai le sentiment qu'il y a une réelle envie du public d'aller vers davantage de réflexion, de recul.

Vous avez déjà des échos sur la réception du livre ?

Charles Pépin : c'est un peu tôt, mais par le passé, avec mon avant-dernier livre Les Philosophes sur le divan (Flammarion, 2008, J'ai Lu 2010) dans lequel Freud recevait en analyse Platon, Kant et Sartre, mes élèves avaient bien accroché à cette théâtralisation de la philosophie. Je me suis rendu compte que la mise en scène leur avait permis de comprendre des concepts philosophiques à travers leur parole libre sur le divan du narrateur. Avec le risque des contresens : faire parler Kant n'est pas la même chose que lire Kant. Mais je préfère prendre ce risque et faire passer des choses plutôt que d'être trop exigeant et rester abscons. Ce que j'aime, c'est trouver une formulation très simple pour faire comprendre aux gens quelque chose que j'ai mis dix ans à comprendre. Je sais que ce procédé (faire un petit pas de côté en s'éloignant du propos du philosophe pour être perçu par les non spécialistes) permet des raccourcis et permet de faire passer l'essentiel. La Planète des sages est un exemple de ce pas de côté : présenter la philosophie autrement pour faire passer la connaissance.

Propos recueillis par Dominique Bry

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La Planète des sages, Encyclopédie Mondiale des philosophes et des philosophies, de Charles Pépin et Jul, Dargaud, 19 € 95.

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