Dominique Bry
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Billet de blog 20 févr. 2012

Dominique Bry
Misanthrope sociable. Diacritik.com
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Dans la nuit la liberté nous écoute

Singulière histoire que celle d’Albert Clavier (1927-2011). Singulière mais pas unique. Albert Clavier (communiste, idéaliste, rejetant le colonialisme alors qu’il est envoyé en Indochine en 1947 âgé de 22 ans) fut l’un des « soldats blancs d’Hô Chi Minh », un de ces déserteurs de toutes nationalités qui, pour des raisons idéologiques ou plus prosaïques, ont quitté les rangs du corps expéditionnaire auquel ils appartenaient pour rejoindre l’ennemi.

Dominique Bry
Misanthrope sociable. Diacritik.com
Journaliste à Mediapart
© LeLombard

Singulière histoire que celle d’Albert Clavier (1927-2011). Singulière mais pas unique. Albert Clavier (communiste, idéaliste, rejetant le colonialisme alors qu’il est envoyé en Indochine en 1947 âgé de 22 ans) fut l’un des « soldats blancs d’Hô Chi Minh », un de ces déserteurs de toutes nationalités qui, pour des raisons idéologiques ou plus prosaïques, ont quitté les rangs du corps expéditionnaire auquel ils appartenaient pour rejoindre l’ennemi. De son histoire personnelle, Albert Clavier a tiré un livre : De l’Indochine coloniale au Vietnam libre. Je ne regrette rien (Éditions Les Indes Savantes, 2008). Un livre dont Maximilien Le Roy s’est emparé pour écrire et dessiner Dans la nuit la liberté nous écoute paru aux éditions Le Lombard en septembre 2011.

© Le Roy / Le Lombard 2011

Ce n’est pas la première fois que la question des déserteurs de l’armée coloniale (ou des « ralliés* » selon le camps dans lequel on se trouvait) est abordée en bande dessinée. En 1990 avait paru le premier des deux tomes des Oubliés d’Annam de Franck Giroud et Lax (Dupuis – Aire Libre) racontant sous la forme d’un thriller journalistique et historique cet aspect de la guerre d’Indochine rarement évoqué: celui des soldats ayant rallié la cause Viêt-Minh. Dans la nuit la liberté nous écoute est en revanche une biographie, l’histoire bien réelle d’un homme en marge de l’histoire de France, au cœur de l’histoire du monde. Maximilien Le Roy a retracé avec beaucoup d’empathie le parcours de ce personnage qui a préféré la désobéissance et vivre selon ses valeurs personnelles (idéologiques, philosophiques, politiques) les plus profondes plutôt que de se «résigner à combattre dans une armée au service d’une doctrine coloniale qui réprime dans le sang la lutte d’un peuple pour son indépendance et la liberté».

A l’occasion du festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, j’ai rencontré Maximilien Le Roy et lui ai demandé de me parler de son travail : «Je m’intéresse beaucoup à l’actualité, à l’histoire et à la politique, et très naturellement ça se retrouve dans ce que je dessine, dans ce que j’ai envie de raconter. J’essaie de traduire ce qui m’intéresse dans le passé, dans l’histoire, ce qui a des résonnances avec l’actualité. A l’origine, je voulais parler des conflits coloniaux, l’Algérie ou l’Indochine, je ne savais pas par quel biais, je voulais changer de perspective. J’ai fait des recherches et je suis tombé sur l’histoire d’Albert Clavier (dans L’Humanité, NDLR), j’ai lu son livre, j’ai été attiré par son histoire, je l’ai contacté et il m’a donné carte blanche pour écrire et dessiner cet album. Je me suis concentré sur la période de sa vie qui est liée à la colonisation, à sa défection. J’ai travaillé au crayon et en bichromie pour la sobriété et l’épure du graphisme. Je voulais que le récit soit au premier plan, je ne voulais pas d’effets, pas de fioritures. Le vert m’est apparu évident, pour l’univers militaire, pour la jungle».

© Le Roy / Le Lombard 2011

Dans la nuit la liberté nous écoute parle donc d’engagement, de convictions et de responsabilités. Albert Clavier a fait partie de ces hommes qui, à leur manière, ont combattu l’impérialisme qu’on les obligeait à servir. Comme au cours de cette nuit de 1943 où il a fui Grenoble et de possibles représailles allemandes envers sa famille (son frère avait été arrêté par la Gestapo), Albert Clavier a rejoint une zone libre. Il a choisi le Viet-Minh, est devenu commandant de l’armée populaire vietnamienne, journaliste et photographe à la revue Vietnam en marche. Condamné à mort par contumace en 1950 et amnistiéen 1966, il est rentré en France après vingt et un ans d’exil. Il a été décoré en 2004 de l’Ordre de l’Amitié par le président de la république socialiste du Vietnam.

A l’instar de Faire le mur, Dans la nuit la liberté nous écoute est un récit dense et très construit, au propos humaniste et militant, sans être prosélyte. L’auteur aborde néanmoins avec beaucoup d’acuité les questions de la mémoire, des plaies de l’histoire jamais refermées et de la difficulté de vivre en accord avec ses convictions. Des notions toujours d’actualité :

«Ce n’est pas un brulot antimilitariste. Mais c’est vrai que j’aime quand les œuvres (bd, livres, films) ont une portée politique et relaient des choses dont on ne parle pas habituellement. Il y a l’histoire officielle, celle des manuels scolaires et de la conscience collective ; et puis il y a ces petites histoires que l’on trouve en creusant plus profondément. On trouve bien sûr des essais, des ouvrages spécialisés, universitaires, qui traitent de ces sujets, mais très peu de gens les lisent. La bande dessinée est un médium populaire et elle permet aux gens de s’intéresser à des choses qu’ils ne seraient pas allés lire sous forme d’essais… Je me sers de la bande dessinée pour parler au plus grand nombre, dans le sens noble du terme, pour faire découvrir, raconter… Comme le font Joe Sacco et Philippe Sqarzoni, j’aime cette démarche journalistique. Même si je préfère raconter l’histoire de quelqu’un d’autre sans me mettre en scène

© Le Roy / Le Lombard 2011

Maximilien Le Roy dresse donc le portrait d’un homme qui changea de camp tout en étant certain de n’avoir jamais quitté celui de la liberté et de la résistance à l’oppression. L’auteur a ancré son récit dans le réel, dépassant le destin particulier de ce personnage pour parler du regard que peut avoir la société d’aujourd’hui sur son propre passé : «Albert Clavier ne s’est jamais considéré comme un traître, au contraire, il estimait qu’il était fidèle à son pays et à ses valeurs». Dans la nuit la liberté nous écoute est un ouvrage majeur : la qualité de l’écriture et du dessin servent le propos avec une force indéniable et donnent à cette aventure une valeur de témoignage politique au sens noble du terme.

© LeLombard

DB

Prochain article : le bd fil de février (1/2), les choix de Comic Strip

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  • Dans la nuit la liberté nous écoute, Maximilien Le Roy, Le Lombard, 185 pages couleur, 25 € 50

Le livre contient en toute fin un long entretien entre l’auteur et Alain Ruscio, spécialiste de l’histoire vietnamienne contemporaine et de la colonisation. Cet entretien, intitulé Les plaies impérialistes propose une remise en contexte, à partir du cas indochinois et des « soldats blancs d’Hô Chi Minh » pour une « lecture plus large et plus contemporaine de ce que fut le colonialisme ».

* Le parcours d’Albert Clavier a été retracé dans deux documentaires : Albert Clavier ou la vie en rouge d’Hervé Pernot ; et Ralliés,  de Adila Bennedjai-Zou et Joseph Confavreux.

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© Le Roy / Le Lombard 2011

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