Quel futur pour la bd numérique ?

En 2009 au Japon le chiffre d'affaires de la bande dessinée numérisée a atteint 200 millions d'euros et le manga sur téléphone mobile représentait 15% du marché en 2010). Aux Etats-Unis, cet été, l'institut ICv2 a estimé le marché du comics numérique dans une fourchette de 6 à 9 millions de dollars, soit entre 1 et 1,4% du marché global (estimé autour de $635m)(1). En France, en revanche, le marché semble ne pas décoller malgré une succession d'initiatives aux succès relatifs.

La BD a l'air numérique

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Les balbutiements de la bande dessinée numérique en France remontent à 1997 avec les premières BD interactives sur CD-Rom, au croisement du jeu vidéo et de l'animation traditionnelle. Dans la foulée et avec l'arrivée d'Internet dans les foyers, les premiers blogs BD émergent, proposant des strips, des histoires courtes. Souvent sur le modèle du weblog personnel dans lequel un auteur vient raconter son quotidien en se mettant en images. Pendant longtemps, le blog BD n'est qu'une vitrine, un moyen de promotion du travail du dessinateur qui veut accéder à la reconnaissance ultime : la publication sur papier. Car le modèle de référence de la bande dessinée reste l'album. Et le monde de l'édition regarde encore d'un air amusé ces « web-dessinateurs » dont le nombre grandit chaque jour.

Un virage s'amorce au milieu de la première décennie de l'an 2000. La multiplication des blogs BD et l'engouement d'un public de plus en plus familiarisé avec Internet (jeune, en prise avec les évolutions technologiques et qui préfère découvrir des contenus gratuits sur le net plutôt que d'acheter des albums) confirment la possibilité pour des auteurs de créer un véritable contenu sur la toile et d'attirer un lectorat fidèle. Le regard de la profession semble alors changer, tout en restant très conservateur : des tentatives de transposition du papier sur la toile voient le jour : des outils spécifiques sont alors nécessaires pour « lire » ou découvrir les premières planches des albums papier. Un prix Révélation Blog est créé en 2008 lors du Festival d'Angoulême destiné à récompenser les lauréats par l'édition de leur projet en album. Des blogueuses et blogueurs continuent d'engranger plus de 30 000 visiteurs par jour : Pénéloppe Jolicœur et Boulet en tête.  Ces derniers se verront respectivement édités par Jean-Claude Gawsewitch et Delcourt (dans la collection Shampooing).

La France est-elle conservatrice ? En 2008, la bande dessinée traverse une crise de croissance. On parle déjà de surproduction, les ventes stagnent, les catalogues sont parfois vieillissants, la BD se cherche des débouchés (diversification des cibles de lecteurs, augmentation du nombre de nouveautés mais baisse des tirages par titres). La profession parle pour la première fois de la concurrence d'Internet... tout en considérant toujours la Toile comme un espace de prépublication. La bande dessinée en ligne, exceptés les blogs et de rares aventures éditoriales réellement novatrices (comme les éditions Foolstrip qui se définissent comme la première maison d'édition en ligne), se réduit souvent à la numérisation, à l'exploitation du fond éditorial des éditeurs.

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Ce n'est que courant 2009 que l'on commence à parler réellement de bande dessinée numérique. Tout en réduisant cette terminologie à la seule diffusion d'œuvres sur les nouveaux supports électroniques. Dans son rapport annuel, le secrétaire général de l'ACBD, Gilles Ratier, évoque un « grand chambardement » soulignant que « l'édition numérique est une de ces évolutions non négligeables que les éditeurs traditionnels commencent à prendre en compte sérieusement »(2). Un an plus tard, des acteurs comme Ave Comics ou Iznéo sont installés dans le paysage numérique. On peut désormais lire, acheter ou louer des albums sur PC ou smartphone. Ces sites s'appuient sur des plateformes, au moyen de visionneuses spécifiques permettant la lecture sur écran, mais l'essentiel de ce qui est proposé aux lecteurs repose encore sur l'adaptation d'albums. Des expériences décevantes du passé, les éditeurs semblent avoir tirées les leçons. En essayant de se réapproprier ce média qui les concurrence.

« Faire de la BD sur Internet »

Bien des projets ont vu le jour pour « faire de la BD sur internet ». On peut citer en exemple les éditions Sandawe qui présélectionnent des projets de bandes dessinées, les publient sur leur site, proposant au lecteur de devenir « édinaute » en participant directement au financement d'un album. Et même de devenir un personnage d'un album auquel il aura contribué pécuniairement. Les éditions Manolosanctis, créées en 2009, proposent aux auteurs de publier directement sur la toile, pour être lus, critiqués, notés... en vue d'édition. Un an  après sa création Manolosanctis revendique plus d'1,8 millions lectures en ligne, 1800 albums diffusés et près de 950 auteurs. Midam, auteur reconnu de Kid Paddle et Game Over, propose aux internautes de devenir scénaristes en contrepartie d'un contrat en bonne et due forme et d'une rémunération forfaitaire « au gag », le scénario retenu est dessiné par Midam et intégré dans un futur album. La toile fourmille de propositions. Néanmoins, elle a immanquablement l'œil rivé sur l'édition papier. Très récemment, le label musical communautaire MyMajorCompany a annoncé qu'il allait investir dans la bande dessinée en s'associant avec trois majors de l'édition pour défendre la « jeune création ». MyMajorCompany proposera dès le 17 octobre 2011 neuf projets préalablement sélectionnés sur lesquels les internautes pourront investir. Une sorte de BD-crochet qui se veut un tremplin pour de jeunes auteurs. Crowdsourcing et crowdfunding sont les principaux moteurs de ces projets.

Ces exemples ne répondent en rien aux questions en suspens, dont celle-ci : peut-on créer du contenu directement sur Internet ? Car c'est peut-être la question de l'adaptation d'un média à un autre qui constitue le «nœud gordien» de l'avenir de la bande dessinée sur écran et de l'avenir de la place d'Internet dans le monde de la BD. Ce dernier n'arrivant pas à se détacher du papier. Didier Borg et Thomas Cadène s'inscrivent dans cette perspective de création sur et pour Internet. Le premier a fondé le site Delitoon.com, s'inspirant d'un modèle coréen, le webtoon, BD créées spécifiquement pour être lues sur écran. Le second scénarise le feuilleton Les Autres Gens, premier site de BD en «pay-per-read», proposant un récit sous forme de «bédénovella» et mis en images par un collectif de dessinateurs. Car si Internet fait aujourd'hui partie intégrante de notre quotidien, il semble que le monde de l'édition, hésite entre filiation naturelle et mariage de raison. La bande dessinée en ligne francophone semble vivre en plein paradoxe : les blogs BD sont aujourd'hui des supports de publication et des outils de promotion personnelle à part entière mais Internet est encore perçu comme un simple tremplin vers l'édition traditionnelle. L'exemple étranger (américain, asiatique) tend à prouver que l'on peut concevoir des bandes dessinées destinées à vivre uniquement sur Internet avec un modèle économique pérenne.

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Les transformations technologiques et les changements d'habitudes à venir ont des implications nombreuses et encore incertaines. Au delà du purisme (technique, esthétique, littéraire), au delà du rapport sensoriel (voire affectif) que peut entretenir un lecteur de BD avec l'objet livre, se posent des questions du confort de lecture (comment lire un album de 48 pages sur un écran à la taille somme toute conntraignante sans activer la fonction zoom qui réduira une planche à un timbre-poste ?), des questions économiques (Internet est souvent défini comme un espace «gratuit», comment vivre de son dessin dans ces conditions ? Quel business-model adopter ?), des questions juridiques telles que la propriété intellectuelle, les droits d'auteurs, le piratage (l'an passé, un groupe d'auteurs a créé 8Comix pour s'assurer le contrôle des droits numériques). Plus globalement, le lectorat français (ou francophone) est-il culturellement prêt à se tourner vers le support numérique ?

Je le soulignais ici-même en fin d'année dernière : «et si 2010 (en France, NDLR) était une année charnière ? L'apparition des tablettes, le prix des livres, le changement radical des habitudes de consommation et de lecture avec l'utilisation grandissante des ordinateurs et d'internet (...) tout concourt à ce que la bande dessinée s'adapte aux nouveaux vecteurs de diffusion».  Qu'en est-il en 2011 ? Et dans le futur ?

 

DB

 

Sources :

(1) Xavier Guilbert (www.Du9.org) et ICv2.

(2) © Gilles Ratier, secrétaire général de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Bilan ACBD 2009.

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