Laurent Astier: «Je voulais que le lecteur devienne Denis Robert»

Rencontre avec Laurent Astier, dessinateur de L’Affaire des affaires, après Denis Robert et Yan Lindingre.

Rencontre avec Laurent Astier, dessinateur de L’Affaire des affaires, après Denis Robert et Yan Lindingre.

 

 

Laurent, scénariste, dessinateur, coloriste… Tout ça en étant né en 1975, en étant jeune dans l’ensemble et dans la profession. Je serais tenté de commencer par tes débuts. Comment es-tu venu à la bédé ?

 

J’ai toujours voulu en faire. Même si je n’ai pas forcé le destin, je n’ai pas fait le parcours habituel de l’auteur qui va frapper à toutes les portes des éditeurs avec son travail sous le bras. J’ai un copain qui l’avait fait et après ce qu’il m’avait raconté, je n’étais pas très motivé. J’ai été remarqué par le biais d’un concours, pour les trente ans de Glénat. Ce que j’avais proposé pour le concours ne leur convenait pas en tant qu’album à finaliser mais ils m’ont demandé quels étaient mes projets. Je leur ai proposé Cirk, un projet que je traînais depuis pas mal de temps. J’ai dessiné le premier album en 2001, alors que je travaillais encore dans le jeu vidéo à Paris. Et puis il a fallu choisir, ça devenait impossible de passer la semaine au sein du développeur de jeux vidéo et de travailler à mon album, le soir et le week-end. J’ai pris ce risque de me lancer. Et j’y suis encore.

 

Tu as quitté totalement le monde du jeu vidéo pour la bédé.

 

Oui, aujourd’hui je ne fais plus que de la bédé. C’est ce qui me fait vibrer. C’est un mode d’expression qui me convient. Et même si les premiers temps ont été très durs financièrement, je me suis accroché, je voulais cette carrière d’auteur de bandes dessinées.

 

Aujourd’hui, tu as cinq séries, plus L’Affaire des affaires

 

Oui, je n’ai pas fait le calcul, mais ça doit être ça, une dizaine d’albums en tout.

 

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Aven, Cellule Poison, Cirk, Gong et Paroles de

 

Oui et j’avais fait un BD blues chez Nocturne, 22 pages, ce format de long box, avec deux CD, sur Big Bill Broonzy. Pas mal d’albums, en fait, en peu d’années .

 

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Oui, tu travailles comment ? Série par série ? Par album ?

 

En général album par album. Par exemple j’ai travaillé sur Aven et Cellule Poison en doublon mais en alternance. Je ne suis pas certain que ce soit possible de travailler sur deux albums en même temps, surtout de deux séries différentes. D’autant que j’essaie d’avoir un encrage, un mode de narration, un découpage spécifiques pour chaque histoire.

 

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Tu fais tout de A à Z, du scénar à la couleur ?

 

J’ai commencé comme ça, je voulais travailler tout seul, raconter des histoires. J’ai même longtemps hésité entre des études de lettres ou de dessin, c’est la rencontre de ces deux mondes qui m’intéresse, autant l’écriture que le dessin. Le dessin doit uniquement servir à porter l’histoire. Je ne suis pas très attaché à un beau dessin, trop précis, j’aime le côté graphique, dynamique, propre à la bande dessinée, qui permet de faire avancer l’histoire. Je suis moins un illustrateur qu’un dessinateur de bandes dessinées.

 

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J’ai sous les yeux le tome 3 de Cellule Poison, la série pour laquelle tu es le plus connu…

 

Oui en termes de vente, c’est celle qui a le mieux fonctionné pour l’instant.

 

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Ce qui est frappant, c’est l’utilisation des couleurs, propre à chaque album…

 

Oui, ça a étonné pas mal de gens, choqué certains, voire empêché d’autres d’acquérir l’album . Mais c’était un vrai choix graphique. Cette série, je l’avais proposée en noir et blanc, dans un format proche de celui de L’Affaire des affaires, c’était prévu pour faire 4 tomes de 200 pages. On a coupé, fait des demi-épisodes de ce que j’avais prévu, en 96 pages et Dargaud m’a demandé de réfléchir à la couleur. La démarche m’a intéressé, même si j’étais quand même un peu réticent au tout départ. Lorsque j’ai eu fait les premiers essais avec une gamme colorée très restreinte, j’ai trouvé que cela donnait encore plus de force, tant aux planches qu’au récit, et mes réticences se sont envolées. C’était audacieux, un mode d’expression coloré mais aussi brutal que celui que j’avais choisi au départ.

 

Et très personnel. Il y a tant de dessinateurs qui sont dans le camaïeu, dans le noir et blanc, le tramé…

 

Il y a très peu de choses proches de ça, oui. J’ai privilégié mes références, dans les tout premiers comics, qui, pour des raisons techniques, utilisaient une gamme colorée très serrée. Le Pop Art, aussi. La bédé américaine.

 

Justement, tu as des maîtres en bédé ?

 

Oui, je suis lecteur depuis tout petit, j’ai commencé par des fumetti, Zembla, Blek le roc. Ça devait être des bouquins que mon père lisait, que j’ai retrouvés. J’aime en rachèter de temps en temps dans des brocantes, et puis de grands auteurs ont commencé là. Et je pense que je suis dans cette mécanique-là, j’aime produire de la planche, essayer de trouver une rapidité, un rythme de production. Bon, dans les fumetti il y avait à boire et à manger…

 

Et tu as des influences aujourd’hui, pour le dessin, le scénario ?

 

Les références, c’est très compliqué, une somme de plein de choses. Je suis toujours dans une veine, et dans L’Affaire des affaires c’est très perceptible, des maîtres du noir et blanc. Je suis moins dans la bande dessinée moderne, j’aime bien les Milton Caniff, Eisner, Frank Miller, Trillo / Risso, tous les Argentins, voilà pour le dessin.

Pour le scénario, c’est un peu plus compliqué, je vais piocher autant dans le cinéma que dans la littérature. Ma référence suprême ce serait l’écriture d’Ellroy. C’est ce que j’ai retrouvé dans l’écriture de Denis (Robert) quand j’ai lu ses bouquins, ce rythme proche des auteurs américains.

 

Rapide, lapidaire…

 

Exactement. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de travailler sur ce projet de L’Affaire des affaires. Mais aussi pour le travail précédent de Denis, ce qu’il raconte, la manière dont il le raconte. Ça me touche et je m’en sens proche.

 

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Arrêtons-nous sur L’Affaire des affaires. Tu es entré comment dans ce projet ?

 

C’est Dargaud qui nous a fait nous rencontrer. Yan (Lindingre) et Denis (Robert) avaient déjà présenté le projet à Dargaud et ils ont fait une sorte de casting de dessinateurs potentiels, parce que Yan voulait un dessin très éloigné de ce que lui fait, en tant que dessinateur, plus réaliste. Lui a servi de lien, a donné au texte de Denis un mode de narration bédé. Son écriture était celle d’un journaliste, d’un écrivain, il fallait adapter, Yan l’a guidé pour le story-board. Je suis arrivé après ce travail-là. Et quand j’ai commencé à travailler sur les planches, je me suis approprié les choses, j’ai posé mon dessin. Le mélange de notre travail, à tous les trois, a pris forme.

 

Le dessin dans L’Affaire des affaires est superbe et, comme je l’ai dit dans la chronique de la bédé, il est mobile. Le personnage de Denis Robert est un peu décalé, par rapport aux autres personnages, eux très réalistes.

 

C’était un vrai choix, je voulais faire de Denis Robert un miroir du lecteur, qu’il se l’approprie, qu’il devienne un peu Denis Robert. A la Tintin. Même si le personnage a des traits de Denis, il en devient universel. Un personnage humain, que n’importe qui peut s’approprier. Il devait donc être mobile aussi, parce que certains moments sont très drôles, très enlevés, d’autres très techniques, sérieux, didactiques, et le personnage devait pouvoir passer de l’un à l’autre. Parfois réaliste, parfois cartoonesque

 

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L’autre personnage que j’aime beaucoup c’est le Spectre. Ta création m’a-t-on dit ?

 

C’est un personnage qui était présent dans le story-board de Yan, mais porteur de valises, classique, chapeau noir, costume noir, lunettes de soleil, mais encore humain. Et je voulais qu’il devienne une représentation du mauvais côté du capitalisme, noir. Entre l’humain et le monstrueux. Une représentation du mal, qui ne soit pas manichéenne, duale, serve le propos de l’histoire. Il rappelle Murnau, il est volontairement référentiel.

 

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Et le fait de dessiner Chirac, Sarkozy, Villepin ?

 

C’était le plus difficile. C’était juste au début de l’album, il fallait être juste, avec leur background graphique. Il fallait rendre hommage à tout ce qui avait été fait avant moi, tout en étant différent. Les personnages devaient être reconnaissables au premier coup d’œil… C’était compliqué, d’autant qu’ils étaient présents sur peu de cases. Il ne fallait aucun doute. Je crois que c’est à peu près réussi. Chirac a un côté de Gaulle sur certaines cases, mais ce n’est pas si grave…

 

Le démarrage de la bédé est très fort. Les personnages sont très en colère et il ne fallait pas tomber dans la caricature.

 

Oui, je voulais qu’on perçoive la tension derrière la façade de la cérémonie, du Conseil des Ministres. Tout le monde se déteste, il y a une animosité palpable. J’ai donc cadré, fait des symétries, et derrière les personnages sont en tension. J’ai théâtralisé ces scènes.

 

Techniquement, tu as travaillé les lignes de force sur l’album ?

 

Le grand intérêt de notre travail à trois, c’est que Yan avait fait un découpage très précis, page par page. J’avais donc un support à réflexion. A chaque planche, je me demandais comment faire mieux que ce qu’il avait prévu. C’était un vrai challenge. Rendre ce qu’il avait induit, faire ressortir. C’était un travail passionnant. Et en même temps, sur cette série, chaque album fait dans les 200 pages, il faut produite, sans perdre le fil, tout exprimer au mieux.

Dans mes albums, il n’y a pas un grand écart entre la version du story board et la version finale. Là, partir du travail d’un autre me permettait de construire, déconstruire, reconstruire. D’autant que j’avais carte blanche, ce n’était pas figé.

 

Est-ce que tu définirais L’Affaire des affaires comme un « roman graphique » ?

 

« Roman graphique », ça signifie souvent seulement qu’il y a plus de cent pages. Mais je trouve que le terme se prête vraiment au projet parce qu’il fait le pont entre le travail de Denis et celui de Yan et moi. Le format du livre est celui des romans, la démarche narrative est celle du roman. La lecture se fait sur le mode du roman, on trouve la même densité.

 

Ton année 2009 ?

 

J’attaque le tome 2 de L’Affaire des affaires, je commence à le dessiner. Ensuite je bouclerai le tome 4 de Cellule Poison, je ne voudrais pas que la série reste en suspens trop longtemps. J’ai fini le scénario, j’ai pas mal avancé le story board. Le tome 4 devrait donc être dans les bacs l’année prochaine. Les 160-180 pages de L’Affaire des affaires, les 96 de Cellule Poison, j’ai pas mal de planches à tomber…

 

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Propos recueillis par Dominique Bry pour Comic Strip.

 

 

DB

L'affaire des affaires, T1, L'Argent invisible, de Denis Robert - Yan Lindingre - Laurent Astier, Dargaud 2009, 22 €

Cellule Poison, T3, La Main dans le sac, Laurent Astier, Dargaud, 11 € 50, chronique à venir dans Comic Strip

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