Vendredi 23 janvier 2009. Je rencontre Denis Robert à Paris le jour de la sortie du tome 1 de L’Affaire des affaires, album dont il est le scénariste et le héros.

A l'occasion de cette rencontre, Denis Robert accepte de réaliser une interview pour Mediapart et Papiers à Bulles. Pour des raisons d’emplois du temps respectifs, l’interview a été réalisée le dimanche 25 janvier 2009 en milieu d’après-midi, par téléphone, alors que Denis Robert se trouve à son domicile messin…

Denis Robert, pouvez-vous me parler de la genèse de L’Affaire des Affaires ?

Tout est parti de footing en forêt avec Yan Lindingre, qui est un ami et mon voisin. C’est à la sortie de mon tunnel judiciaire, en décembre 2006, je racontais à Yan les coulisses de ma mise en examen pour recel d’abus de confiance dans l’affaire des faux listings. Yan me poussait dans mes retranchements. La justice française me cherche des noises uniquement parce que j’ai fait un travail de journaliste. Il faut l’avoir à l’esprit. J’ai recélé des documents qui ont été à la base de mes livres. L’idée de la bédé est née en discutant avec lui, mais aussi avec mes copains dessinateurs comme Lefred-Thouron, Rémi Malingrey ou Diego Aranega. J’ai finalement plus d’amis dessinateurs que journalistes dans ma région. C’est à leur contact et grâce à Yan que l’idée d’une bande dessinée partant de Clearstream est née. Cette affaire est le prétexte pour voyager dans les coulisses du pouvoir et de la finance.

Il vaut bien avoir à l’esprit qu’il y a deux affaires Clearstream dans lesquelles je suis acteur. L’affaire Clearstream 1 qui concerne la multinationale interbancaire et le Luxembourg. Et l’affaire Clearstream 2 qui est cette histoire de corbeau et de listings. Ces affaires et ce qu’elles représentent sont le point de départ d’une sorte de contre-enquête sur la finance, la politique, le journalisme, le pouvoir et l’argent. Ce voyage, cette plongée, dont Clearstream est le prétexte, sont le point de départ de la bande dessinée.

La maturation a été lente. On n’était pas pressé. Le but était d’être clair et fluide. Il fallait qu’on trouve une vraie justesse. C’était à la fois très excitant et très compliqué comme tous les projets un peu ambitieux. Cette bédé c’est deux années de travail, de réflexions, de contacts… Cette fluidité, cette simplicité sont le fruit de confrontations, de discussions. Je ne sais pas si elle marchera. J’espère. Elle est sortie hier. Pour l’instant elle semble susciter des réactions enthousiastes. C’est vraiment un travail collectif. Quatre hommes interviennent. Je raconte une histoire, Yan la retravaille, Laurent (Astier) intervient derrière. On se revoit avec Philippe (Ostermann) l’éditeur, qui a été très présent. On était dans un laboratoire. On a vraiment eu le sentiment de créer quelque chose de nouveau, d’être dans une espèce de no man’s land. On est ici à la frontière de la littérature, de la bande dessinée, du journalisme. Quand on commence à imaginer l’objet, on ne sait pas ce qu’il va devenir. Et puis la magie opère. Après deux années de gamberge, l’objet prend cette forme-là, cette couverture-là, ce lancement-là, cette mise en place-là. Avec cette série « l’affaire des affaires », vu le contexte, mes procès, la crise financière, on crée un objet de lecture assez chaud. Il entre maintenant dans le réel. Les gens en parlent. Je ne sais pas ce que ça va devenir…

 

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Par rapport à la création, entre le roman et la bédé, avez-vous travaillé de la même manière ?

Le roman est un exercice de solitude totale. Je suis seul responsable de ce que j’écris. Je malaxe. Je cherche ma musique. Le travail de romancier est plus difficile que celui d’auteur de bande dessinée. Je crois que la bande dessinée est un exercice plus immédiat et plus généreux. Plus collectif surtout et plus ouvert aux autres. On essaie de trouver un chemin universel avec des dialogues, des personnages. Le roman, en tout cas celui que je conçois, est davantage à la recherche d’une voix intérieure. Il faut être hyper égoïste dans le temps de l’écriture. Ne faire aucune concession. Le rapport à l’écrit est une aventure très personnelle. Je suis souvent dans cet exercice-là. Et j’aime me mettre dans ces états. Et puis il y a la vie et d’autres livres. Quand on vit une histoire extraordinaire comme Clearstream 1 ou 2, on a envie de témoigner, de faire partager. Le média bande dessinée est devenu évident. C’est avec cette forme-là, ce partage de création, ces confrontations, que nous arriverons peut-être à toucher le plus grand nombre de personne. Et à les informer.

 

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Confrontation qui n’empêche pas le second degré ? J’ai en tête la citation de Beaumarchais au début de l’album : « Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, di des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles. Je puis tout imprimer librement, sous la direction néanmoins de deux ou trois censeurs ». C’est chargé de sens ?

Chaque planche est chargée de sens. Ici, il n’y a pas de premier, de deuxième ou de troisième niveau de lecture. Il y a un univers avec un narrateur, un héros, des personnages, une histoire. Le lecteur y entre, certains comprendront mieux que d’autres des allusions ou des situations. Ceux qui ont lu mes livres ou vu mes films vont avoir une lecture forcément différente des autres qui ne connaissent rien à mon travail. Il n’y a pas tellement de private jokes dans « l’affaire des affaires » . Je n’ai le sentiment d’avoir conçu une œuvre intellectuelle ou de deuxième degré.

L’Argent invisible, qui est le premier tome de L’Affaire des Affaires vient de sortir vendredi 23 janvier. Trois tomes sont prévus… Vous en êtes où ?

Trois tomes, voire plus ! Le deuxième est en train d’être dessiné, le scénario du troisième est en cours d’écriture. Au final, il y aura je pense environ 700 planches. Le gros du travail est évidemment pour Laurent Astier. C’est lui qui sue le plus en ce moment. Mais il prend beaucoup de plaisir je crois à gratter. Ce travail est complémentaire de ses créations où il est seul. Philippe Ostermann* a tout de suite privilégié l’œuvre dans sa longueur. C’est lui qui nous a présentés Laurent. Il a compris que cette histoire était originale et importante. Il nous a donné du temps et des moyens. Il n’a pas été un éditeur castrateur mais au contraire encourageant. On a pu travailler dans de bonnes conditions. Cette bédé est un choix éditorial qui n’est pas seulement commercial. Dargaud n’est pas une entreprise philanthropique et Ostermann doit vendre des livres. Mais s’il choisit de travailler avec moi et de développer cet univers-là, c’est aussi parce qu’il pense que la bande dessinée doit devenir un outil de décryptage du monde et de l’actualité. Et au final un objet très politique. Pas du tout au sens politicien. Mais au sens premier : outil d’information sur le fonctionnement de la cité.

4000 bédés sortent par an. On est aux avant-postes avec ce travail. On peut toucher un lectorat qui n’est pas celui de la bande dessinée. On peut se tromper aussi. On peut être rejeté par les acheteurs de bande dessinée qui, sans lire, sans savoir, vont dire « Oh la la, c’est quoi cette « affaire des affaires », c’est compliqué ». Ou peut aussi casser la baraque. Je crois que les éditeurs de bédé ont tout intérêt à entrer sur le terrain du journalisme et de l’actualité. Non pas en pondant un nième bouquin facile et relâché sur Sarkozy mais en travaillant vraiment une narration, le rapport au réel. C’est tout l’intérêt de ce travail qu’on est en train de faire. J’ai le sentiment qu’on défriche, qu’on explore une nouvelle méthode.

 

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Il y a aujourd’hui peu de bédés qui surfent sur l’actualité…

Je n’ai pas du tout l’impression de surfer justement. Ce qui fait l’intérêt de ce projet, c’est qu’on ne surfe pas, on entre - grâce à la bande dessinée - dans les tripes de l’actualité, de l’histoire, dans ses coulisses. On ne surfe pas, on n’est pas en train de faire un coup un peu gadgétisant ou un livre qui survole des situations. On ne se sert pas de l’actualité pour faire une bédé. On lui rentre dedans. Même si les dialogues, les conversations sont traités avec légèreté, nos personnages sont des acteurs du réel. On croise Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin. Nos escrocs parlent, existent. On entre dans leurs châteaux. Ce n’est pas du surf, c’est une plongée.

Par rapport à cette plongée, même si cette histoire est un polar, une bédé noire, l’humour n’est pas absent. C’est un moyen, une bouée de sauvetage ?

C’est une fiction du réel. Comme Hunter S. Thompson** le dit en substance, « la fiction est le meilleur chemin pour le réel ». La bande dessinée, compte tenu de la complexité de cette histoire et de son actualité, est sûrement le meilleur moyen de faire partager nos révélations et notre vision du monde au plus grand nombre. La crise financière est venue électriser la situation.

J’avais cette intuition au début. J’en ai la certitude aujourd’hui. Les gens qui ouvrent l’album, surtout ceux que l’information télévisée fatigue ou qui rejettent les médias leaders, ceux qui voudraient comprendre cette crise financière mais ne savent pas par quel bout la prendre, quand ils referment le bouquin, auront saisi une dimension nouvelle. Ils se seront divertis. Ce n’est peut-être pas le bon mot… Ils auront passé un moment de plaisir, comme quand on lit un roman. En même temps, ils auront acquis des connaissances, une culture des affaires. Nous n’avons pas fait un traité d’économie. Nous ne sommes ni Stilgitz, ni Keynes. Mais cette bédé renferme quelque chose qui est de l’ordre de la vérité. Par sa mise en perspective de l’information et de la manière dont on la fabrique.

Pour revenir sur le premier et deuxième niveau, il y a d’abord l’histoire de Denis Robert, en tant que personnage très solitaire, et en parallèle les procédures, les moments en famille, avec les amis… Et sur la partie financière, c’est très didactique…

 

Là on n’est pas vraiment dans le dur. Dans le tome 2, ce sera légèrement différent.

On m’aurait demandé de faire ce travail de synthèse avant, j’en aurais été incapable. Je n’avais pas suffisamment de recul, je n’avais pas suffisamment lu, pas suffisamment vu de personnes.

Une bande dessinée comme celle-là, c’est comme le suc (il épelle, le s.u.c., NDLR) de dix années qui se compressent, se condensent dans une narration et une réflexion. Pas seulement la mienne, mais aussi celles de Yan Lindingre et de Laurent Astier. Ils se sont cognés mes livres, mes films. La troisième compression, celle du dessinateur, ce troisième regard, est le plus déterminant. C’est Laurent Astier qui donne à la bédé cette dimension-là. Son regard et son travail sont magiques. Je suis vraiment épaté par son trait, sa facilité à redessiner des personnages, des lieux. Nos trois efforts intellectuels, nos trois regards en deviennent un seul quand on feuillette l’album. On ne s’est pas vus énormément tous les trois. On a travaillé en amont. Il y a avait une cohésion, une pertinence pour que ça fonctionne.

 

A propos du dessin, qu’est ce que ça vous fait de vous voir en personnage de bédé ?

(Il hésite, visiblement embarrassé) Je ne trouve pas ça particulièrement plaisant. Il pourrait y avoir un plaisir narcissique à tout ça, ce n’est pas le cas. Ça me gêne plutôt de devenir un héros de bande dessinée. Même si il y a de pires destinées. Je ne peux pas nier que l’histoire que j’ai vécue n’est pas franchement ordinaire. Ni qu’elle a bouleversé mon intimité et perturbé mes proches.

Ayant eu mon nom traîné dans la boue de certains articles, ayant vu ma tronche dans les journaux télévisés, ayant été un acteur important d’une saga judiciaire et politique qui n’est pas encore finie, je dois aussi jouer le jeu de la représentation.

Je suis représenté en héros de papier. Mais aucune Géraldine ne partage ma vie. J’ai un enfant de plus que dans la bédé. La maison dans laquelle j’habite ne ressemble pas tout à fait à celle de l’album. Ce bonhomme qui a mes traits me représente mais ce n’est pas moi. Sinon je deviendrais fou. Je ferais du Christine Angot ou du Sophie Calle. Je ne suis pas dans ce registre-là.

Pour finir, je voulais vous parler du spectre*, qui est un personnage à part entière. Comment est-il né ?

C’est Laurent (Astier) qui l’a inventé. Dans le scénario, il y avait un fantôme de la corruption, une métaphore qui n’était pas dessinée. Il a créé le personnage.

On est peu intervenu sur ses images. Sauf à certains moments, dans un souci de compréhension. Quand le spectre prend de l’argent aux gens. Dans un premier dessin, on avait l’impression qu’il en distribuait. Ce sont de petits réglages. Laurent a un univers très poétique, très métaphorique. C’est un vrai créateur. Cette bande dessinée lui a demandé une rigueur, une discipline. Il a travaillé dans des rails que Yan et moi avons imposés. Dès fois, on a vu le train changer de direction. Tout s’est toujours fait en concertation. Sur le spectre, surtout. Il est parfait ce spectre. C’est le côté noir de la chose. Ni dans le cinéma ni dans un roman on ne peut avoir un tel personnage. D’ailleurs il n’a pas de nom. C’est un spectre. Quand les gens le voient, on comprend tout de suite ce qu’il représente. C’est une espèce d’humeur noire…

 

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La vague de corruption qui envahit la ville ?

Oui, on en avait parlé avec Laurent, je le lui avais dit et puis c’est devenu ça, il a mis en images et ça parle à tout le monde. Et c’est formidable... On va essayer de parler à tout le monde…


Denis Robert, je vous remercie, je vous souhaite une bonne fin de journée…

Salut ! Et bonjour à Mediapart !

 

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Propos recueillis par Dominique BRY.

Merci à Denis Robert pour sa disponibilité dominicale...

 

* Philippe Ostermann est Directeur Littéraire aux éditions Dargaud.

** in La Domination du Monde, Julliard 2006.

 

Prolonger : article consacré à L'Affaire des affaires

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Oserais-je dire, Vancouver, que moi aussi, ça m'a fait découvrir la bédé ? ;-)