Tatsumi, la marge qui tient la page

La langue – le japonais – et le nombre – un milliard de livres vendus chaque année. Deux très gros avantages du manga pour un Français. Car ces deux obstacles aidant, tous les trésors du genre n'ont pas encore été révélés et l'on peut espérer encore quelques belles surprises. Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi est l'une d'elle.

La langue – le japonais – et le nombre – un milliard de livres vendus chaque année. Deux très gros avantages du manga pour un Français. Car ces deux obstacles aidant, tous les trésors du genre n'ont pas encore été révélés et l'on peut espérer encore quelques belles surprises. Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi est l'une d'elle.

De ce maître mangaka, on avait déjà pu découvrir L'Enfer et Journal de guerre d'une prostituée sur Mediapart à l'été 2008. Cornélius publie, ce printemps, le premier tome de son autobiographie en bande dessinée. Huit cents pages, le travail de douze ans (1995-2007) pour Tatsumi.

Le livre s'ouvre le 15 août 1945, jour de la capitulation du Japon, jour d'humiliation et de disette. Premier jour de la reconstruction du pays. Yoshihiro Tatsumi – il s'appelle Hiroshi Katsumi dans le récit – a 10 ans et dessine déjà. Avec le rationnement du papier, l'édition n'existe plus vraiment.
Mais des librairies locales louent des mangas à la journée ou même à déguster sur place. On en comptera jusqu'à 30.000 dans l'archipel dans les années 1950. Pour alimenter cette boulimie de lecture, elles emploient nombre de dessinateurs qui produisent des strips de 4 cases au kilomètre.

Hiroshi est l'un d'eux, qui commence par le manga sur carte postale, propose ses 4 cases et rencontre le «dieu du manga» de l'époque, originaire comme lui d'Osaka, Osamu Tezuka, le père d'Astro Boy et du roi Léo. Sur ses conseils, il va allonger la foulée, prendre de l'ampleur et de l'envergure, passer aux récits longs et aux sujets dramatiques, inventant petit à petit le genre gekiga (de geki, drame et ga, image), le style de sa génération, celle de Yoshiharu Tsuge (L'Homme sans talent) ou de Takao Saito (Golgo 13).

Le premier tome d'Une vie dans les marges raconte ces dix ans de maturation, qui est aussi celle de la reconstruction à grande vitesse du Japon. Le moment où les rencontre entre jeunes mangakas, la fréquentation des films américains
et français allaient donner naissance à une nouvelle vague japonaise, contemporaine de Truffaut, de Godard et de Rivette ou d'Oshima et d'Imamura. Où les cadrages, le rythme des séquences, le propos même allaient s'aventurer dans une veine beaucoup plus réaliste, volontiers autobiographique, souvent violente et sexuelle.

Tatsumi remet en question les axiomes posés par son frère aîné, également mangaka, Shoichi Sakurai: «La quintescence du manga, c’est la déformation. Il faut simplifier, épurer au maximum.» Tout au contraire, il va distendre le récit, multiplier les dessins: «en découpant l’action sur plusieurs cases, on peut mieux détailler la psychologie des personnages».

Le tome s'achève à la fin des années 1950, lorsque se crée le magazine Kage (l'ombre), qui n'est plus une revue de manga, lorsqu'il crée avec sept autres auteurs l'atelier du gekiga, lorsqu'il s'écarte définitivement du monde façon Disney de son maître Tezuka.

  • Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi, tome 1, éditions Cornélius, trad. Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, préface et notules biographiques de Mitsuhiro Asakawa, 456 pages, 33 euros.
  • Tatsumi d'Eric Khoo (Be with me, My Magic) sera projetée dans la sélection Un certain regard au festival de Cannes en mai (la bande annonce est en tête de ce billet).

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