De Gaulle à la plage : « vive le de Gaulle libre ! »

 « Ici le Général de Gaulle qui vous parle depuis le poste de secours

[…] Le singe se parfume à la naphtaline… Je répète… Le singe se parfume à la naphtaline… L’oncle Oscar est reparti à Bornéo… Je répète… »

Revisitons l’Histoire avec un grand « h » et avec Jean-Yves Ferri, « Eté 1956 : lassé de l’ingratitude des Français et de la médiocrité de leurs dirigeants, le libérateur de la France décide de prendre quelques vacances bien méritées… »

Pouvez-vous imaginer plus hilarant ? LE Général ; débarquant sur une plage en short militaire et tongs, avec des envies balnéaires et des mémoires de guerre à écrire. Jean-Yves Ferri nous compose un de Gaulle iconoclaste, incongru, tordant. Il utilise et s’amuse de l’image du grand homme, avec ses éclats, son verbe haut, sa morgue, sa constance… qu’il bat en brèche à chaque instant, reprenant les mots célèbres, jouant avec l’iconographie qui entoure et auréole le héros national. Devenu personnage de bédé.

 

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La succession de strips de huit cases nous mène des préparatifs qui conduisent le grand Charles à ces pérégrinations balnéaires et thérapeutiques, à cette thalasso avant l’heure, pour goûter les joies de la pension de famille sur le front de mer, les ballons que l’on se lance, les paysages de dunes que l’on contemple avec la vanité d’écrire des mots immortels. Accompagné de Lebornec, son aide de camp, d’Yvonne et Fifi (Philippe de Gaulle, irrésistible avec son bob marin) et de Wehrmacht, chien loup traumatisé par le suicide d’Adolf Hitler, offert à Madame par un ancien de la 2ème D.B., de Gaulle s’installe avec serviette, parasol et aide de camp en bouée de sauvetage, au milieu d’un anonymat relatif difficilement supportable et d’une plage qu’il faut conquérir.

 

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Ferri joue avec la mémoire, jongle avec les mots, son Général en devient badin. Sa grandiloquence est prétexte à quantité de revers de fortune, de caquet rabattu par le fidèle Lebornec ou d’oreilles rebattues par la toujours présente Yvonne. En nous présentant ce Général droit dans ses tongs devant les vagues d’adversité, Ferri en fait un de Gaulle monolithique et incompris, il lui fait traverser cette parenthèse avec éclat (et éclats de rire).

De Gaulle à la plage, ou l’art de décaler avec délice, nous procure son lot de morceaux de bravoure : quand le Général se laisse aller à de simples plaisirs communs (jouer au ballon, au cerf-volant, quand il veut courir nu vers les mouettes…), quand il tente de communiquer avec Winston Churchill, quand il donne des conseils précieux à son fils en proie à des questions existentielles. Monument de décalage, le chien Wehrmacht est le prétexte à quelques strips qui valent leur pesant de croquettes.

 

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Sélectionné parmi les dix titres du prix BD des lecteurs de Libération, de Gaulle à la plage est l’exemple parfait du fait que l’on peut rire de tout, avec finesse et esprit potache, et une irrévérence savamment dosée. Le personnage de de Gaulle à la plage est apparu en 2006 dans Vive la politique, album dans lequel un collectif d’auteurs raillait le microcosme des gouvernants avec férocité et humour. L’auteur et l’éditeur se sont par ailleurs beaucoup amusés à nous proposer un album « à l’ancienne » avec dos toilé, couleurs tramées surannées, et une quatrième de couverture parodique égrainant les autres titres de la collection « de Gaulle à… »

Paradoxe des paradoxes, on sait que le Général lui-même disait que son seul rival international était un personnage de bande dessinée. Ferri a réparé cette lacune et fait marcher de Gaulle sur les traces de Tintin. La postérité n’a qu’à bien se tenir. De Gaulle a emporté ses tongs.

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De Gaulle à la plage, Jean-Yves Ferri, Poisson Pilote, décembre 2007, 10,95€

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