Dominique Bry
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 28 juin 2009

Retour à bord de l'Etoile Matutine avec Riff Reb's (1)

A bord de l’étoile Matutine est une aventure à trois voix. Celle de Pierre Mac Orlan, auteur du roman éponyme paru pour la première fois en 1920, celle de Riff Reb’s le dessinateur qui s’est attelé en 2009 à mettre en images les mots de l’auteur originel, celle, enfin, du narrateur de cette histoire de pirates à la monochromie inventive et sombre.L'auteur, Riff Reb's revient pour Comic Strip, sur cette aventure d'écriture qui était aussi un véritable pari.

Dominique Bry
Misanthrope sociable. Diacritik.com
Journaliste à Mediapart

A bord de l’étoile Matutine est une aventure à trois voix. Celle de Pierre Mac Orlan, auteur du roman éponyme paru pour la première fois en 1920, celle de Riff Reb’s le dessinateur qui s’est attelé en 2009 à mettre en images les mots de l’auteur originel, celle, enfin, du narrateur de cette histoire de pirates à la monochromie inventive et sombre.

L'auteur, Riff Reb's revient pour Comic Strip, sur cette aventure d'écriture qui était aussi un véritable pari.

J’aimerais commencer par ton parcours. Comment en es-tu venu à la bédé, jusqu’à ce qui nous intéresse aujourd’hui, la sortie d’A bord de l’étoile Matutine ?

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Mon premier album publié était en collaboration avec Cromwell au dessin, il s’agissait du Bal de la sueur, vers 1987. Avant cela, j’ai fait l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris, pas jusqu’au bout, je commençais à m’ennuyer. J’ai trouvé du boulot dans le dessin animé, c’était ma première vraie vocation, faire du dessin qui bouge, avec du bruit, du cinéma donc. J’ai bossé dans la création des décors, avec Cromwell, pour Les Mondes engloutis, sur plusieurs productions de dessins animés. Et quand j’ai réalisé que j’avais assez peu de chance de voir mes séries sortir en dessins animés, Cromwell et moi nous sommes rabattus sur la bande dessinée, au moins on pouvait faire les dessins, les scénarios, les livres qu’on voulait. Après j’ai eu beaucoup d’éditeurs différents, deux albums chez Glénat (Le Bal de la sueur et les aventures de Sergeï Wladi, aujourd’hui réédités chez Soleil), toujours chez Glénat La Crève qui ressemble à l’adaptation de Mac Orlan que je viens de faire, c’était déjà un roman graphique, grand format, avec une espèce de bichro aussi à l’époque.

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Après j’ai fait trois albums aux Humanoïdes Associés, la série Myrtille Fauvette, là j’étais au scénario et au dessin. J’ai travaillé pour L’Ecole des Loisirs, du livre jeunesse, et des livres d’humour, pour Soleil. Et récemment je me suis remis à la bande dessinée, j’ai refait des albums de Myrtille Fauvette, publiés dans L’Echo des Savanes et chez Albin-Michel. Et j’ai signé chez Soleil pour cette adaptation de Pierre Mac Orlan, pour L’Etoile Matutine, dans cette nouvelle collection « Noctambule ».

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Collection dirigée par Clothilde Vu. C’est elle qui est à l’initiative du projet ?

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Oui. C’est elle qui a voulu monter cette collection de romans graphiques et c’est elle qui m’a contacté, elle m’a proposé une liste de titres, demandé si ça m’intéressait. Il s’agissait de grands classiques de la littérature de jeunesse, d’aventure. Beaucoup avait déjà eu des adaptations au cinéma, en bande dessinée. Ça ne me tentait pas du tout de faire une énième version de L’Ile au trésor ou de Tom Sawyer. J’ai donc refusé. Elle a insisté alors je lui ai parlé d’un bouquin que je venais de lire, qui m’avait scotché. C’était compliqué à adapter en bd, il y avait le risque qu’elle n’obtienne jamais les droits, parce que Mac Orlan étant décédé assez récemment il fallait à la fois les autorisations de Gallimard et des héritiers. Et Clothilde a obtenu ces droits très rapidement et moi je me suis retrouvé au pied du mur ! J’ai repris le bouquin et je me suis dit que j’étais complètement fou, il n’y avait a priori rien pour en faire une bande dessinée : très peu de dialogues et très peu d’action ! Et c’est ce que j’aimais justement, qu’il y ait peu d’action, ce décalage par rapport au récit classique de piraterie. C’était dingue et l’intérêt était là : arriver à montrer les choses autrement, renverser les clichés du genre. La bédé est dite « librement adaptée ». Comment as-tu appréhendé le livre ?

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Le roman a été écrit sur plusieurs années, avec ajouts successifs de chapitres, chacun indépendant de l’autre. Cela me permettait, sur un roman qui fait à peu près 200 pages (ce qui est inimaginable pour une bédé qui en mettant en images multiplie par 2 ou 3), d’évacuer à peu près la moitié des pages, pour garder et concentrer ce qui fait l’intérêt du livre, à mon avis, ce portrait anar de la piraterie. J’ai réorganisé les chapitres à ma façon. Je suis resté respectueux de Mac Orlan, puisque j’aimais sa prose, mais pour être respectueux, il fallait que je me réapproprie la chose complètement ; de manière, paradoxalement, à le restituer. En restant trop fidèle, je risquais la gamelle… Et c’est aussi « librement adapté », parce que je suis resté libre, ni Gallimard, ni les héritiers ne m’ont interdit quoi que ce soit. J’ai pu sabrer, reconstituer ce qui était pour moi l’essentiel, l’intention de son œuvre. Treize chapitres dont le point de départ est ce marin qui se livre et raconte l’histoire de l’Etoile Matutine, jusqu’à la mort de George Merry. Le héros n’a pas de nom d’ailleurs. On sait juste qu’il s’agit d’un gamin de Bretagne…

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Quand on est gamin, à l’école, et qu’on aborde les classiques, on les considère comme quelque chose de gravé dans le marbre. Et quand on les reprend, avec un peu de recul, on s’aperçoit de leur audace, de cette dose d’expérimentation. Les classiques ont des formes originales. Surtout celui-là. Le héros n’en est pas un, il ne mène aucune action qui modifierait l’histoire, il n’est qu’un témoin. Par ailleurs personne ne le nomme jamais. Et je n’ai surtout pas cherché à lui en donner un ou à lui faire accomplir une action, j’ai respecté cela. C’est un personnage témoin, assez gris, assez neutre et qui raconte seulement ce qu’il a vu. Mon rôle était de mettre en scène sa présence, dans les faits puisque ce ne sont pas ses actes qui sont moteurs.Ensuite, effectivement, Mac Orlan choisit de montrer les scènes après la bataille, après l’action, ce sont toujours ces entre-deux qu’il fallait que j’arrive à rendre, c’était passionnant, là réside l’originalité du bouquin. Il se confesse, raconte son histoire, cherche l’absolution. Et cette « voix off » est extrêmement poétique, lyrique.

Oui, et ce d’autant plus que les scènes d’action sont sabrées. Tout repose sur cette prose poétique. Il y a une puissance extraordinaire dans ces mots et c’était aussi là le danger de mettre en images. Le risque de tuer l’imaginaire en représentant les choses. Mon travail dans le découpage, dans le choix des histoires, était de trouver un partage intéressant entre l’image et le texte, de manière à ce que le texte vienne pousser les images, par derrière. En créant en décalage aussi. Si le texte est une description de paysage, par exemple, je représente autre chose. Dans quelques histoires, notamment celles où les marins se souviennent, ces passages sur la nostalgie de l’origine, de la femme, de la féminité globalement, au large de Terre-Neuve, ce fantasme de femme est développé en images plutôt qu’en texte, parce que là il me semble que le pouvoir de l’image dépasse celui des mots. A d’autres moments, ce sont les mots qui emportent tout.

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C’est la planche 73, je l’ai sous les yeux, avec ces prénoms qui s’élèvent dans la brume…

Oui, c’est un exemple. Parmi d’autres. Mon idée était d’avoir le récit, représenté par l’image, et que tout à coup, il y ait un coup de fouet, une étincelle, une explosion, le temps d’une image, sur chaque chapitre, qui vienne concentrer toute la valeur de chaque récit. D’autant plus qu’on ne sait pas très bien pourquoi il raconte ça, ces évènements qui n’en sont pas vraiment. Il dépeint davantage un état d’âme, un tableau. Mac Orlan parle de piraterie, en évoquant, par touches, la superstition, la peur de la mort, les femmes, la peste, le danger permanent, le retour à Londres… Quand j’ai relu le roman de Mac Orlan et que j’ai commencé à dessiner, dans ma tête, ce n’étaient pas des pirates. Cela me semblait tellement en rapport avec ce que Mac Orlan disait avoir vécu durant la première guerre mondiale, une communauté d’hommes où la mort est présente à chaque instant et ce qui se passe entre ces hommes-là, cette réversibilité : les lâches parfois héroïques, les héros parfois lâches ; ce désenchantement de l’humanité qui s’accompagne d’un vrai goût pour l’humanité.

Fin de la première partie.

Propos recueillis par Dominique Bry.

Prolonger : A bord de l'Etoile Matutine

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A bord de l’étoile Matutine, de Riff Reb’s d’après Pierre Mac Orlan, Soleil Productions, Collection Noctambule, 17 € 95, 112 p., 27 mai 2009.

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