Notre débat sur Karachi, l'autre affaire qui affole l'Elysée

C'était le 30 juin dernier. Nous avons mis un peu de temps à confectionner ce montage vidéo, mais voilà un résumé des deux heures du débat organisé à la Maison des Métallos à Paris autour de l'affaire de Karachi.


Karachi, l'autre affaire qui affole l'Elysée
envoyé par Mediapart. - L'actualité du moment en vidéo. Extrait du débat du 30 juin 2010 © Nova Production/Mediapart

C'était le 30 juin dernier. Nous avons mis un peu de temps à confectionner ce montage vidéo, mais voilà un résumé des deux heures du débat organisé à la Maison des Métallos à Paris autour de l'affaire de Karachi. Où avocat, journalistes, fille de victime et député racontent les obstacles qui se dressent devant eux dès qu'il s'agit de comprendre pourquoi, le 8 mai 2002, quinze personnes dont onze Français sont morts dans un attentat, à Karachi.

Pour retrouver la page webenquête de Mediapart et comprendre l'affaire et ses enjeux, cliquez ici. Vous y trouverez un entretien vidéo des deux journalistes, une galerie de portraits des hommes de l'ombre (agents secret, intermédiaires...), la bio-express des hommes politiques intervenus dans ce contrat, et l'ensemble des documents clés et des articles de Mediapart.

Et ci-dessous, le compte-rendu publié dès le lendemain de notre rencontre publique.

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«Un calibre tout à fait remarquable», «un travail de fourmi». Stefan Simons, journaliste allemand basé à Paris, ne mâche pas ses mots. Il tire son «chapeau» aux journalistes de Mediapart, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, pour n'avoir jamais lâché, pendant plus de deux ans, leur enquête sur l'attentat de Karachi et le contrat d'armement Agosta, dont il était question lors du dernier débat Mediapart de la saison.

Les intervenants du débat Karachi à la Maison des Métallos Les intervenants du débat Karachi à la Maison des Métallos

Ce mercredi 30 juin 2010, le correspondant du magazine Der Spiegel, est l'un des intervenants d'une soirée-débat dédiée au travail des deux enquêteurs de Mediapart. Mais il confesse être surtout venu pour «mieux comprendre Karachi, cette affaire compliquée». Il repartira d'ailleurs avec le livre-enquête de ses confrères français, Le Contrat (éditions Stock) sous le bras et la ferme intention d'écrire un article sur le sujet dans Der Spiegel.

Comme lui, environ 230 personnes sont au rendez-vous mercredi soir à la Maison des Métallos, à Paris, pour cette soirée organisée par Mediapart. Dans l'assistance, le réalisateur Mathieu Kassovitz, qui suit l'affaire «depuis le début». Il souhaite, grâce à cette soirée, «mieux comprendre comment fonctionne un monde non-idéal».

Le public du débat Karachi du 30 juin 2010 Le public du débat Karachi du 30 juin 2010

Dans le public, nombreux sont là pour les mêmes raisons. Anne Heiderijk par exemple. Cette jeune ingénieure se dit «révoltée et confuse»: «En tant que citoyens, explique-t-elle, on se sent un peu démuni. On nous dit "raison d'Etat" et il faut accepter ça sans broncher... C'est gravissime».

De fait, à l'occasion de ce débat, de nombreux protagonistes du dossier ont répondu à l'invitation de Mediapart. Outre les journalistes Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme et Edwy Plenel, il y a aussi le député de la Manche, Bernard Cazeneuve –rapporteur de la mission d'information parlementaire sur les causes de l'attentat–, Jacques Terray, vice-président de l'ONG Transparence Internationale et Me Olivier Morice. L'avocat des familles des victimes de l'attentat du 8 mai 2002 à Karachi est venu avec deux proches des victimes, dont Magali Drouet, la porte parole des familles (qui, au bout de huit ans de «zigzag», explique qu'elle aimerait pouvoir regarder «des stupidités à la télé» plutôt que devoir encore se battre «pour obtenir qu'un jugement soit rendu»).

 

Le débat sur l'affaire Karachi Le débat sur l'affaire Karachi

 

Karachi, l'enquête «interdite»

La soirée démarre avec la diffusion d'une interview vidéo des deux journalistes de Mediapart, retraçant les principaux éléments de l'enquête. Ils y détaillent aussi les soupçons de financement illégal de la campagne d'Edouard Balladur en 1995 et le rôle de Nicolas Sarkozy. Après cette projection, les protagonistes du dossier prennent la parole. Fabrice Arfi explique d'abord que le dossier Karachi pourrait prochainement s'accélérer, le juge Marc Trévidic voulant recourir à de nouvelles auditions. Puis Fabrice Lhomme rapporte les difficultés auxquelles ils se sont heurtés: «A chaque fois qu'une piste s'ouvrait à nous, on tombait sur des portes cadenassées. J'ai rarement vu un climat d'enquête si lourd.»

Lorsque le journaliste confie que ces enquêtes ont longtemps suscité le «scepticisme», Magali Drouet réagit: «Ce n'est pas vrai: c'est en lisant ces articles que nous avons décidé de changer d'avocat», le précédent n'étant pas très vindicatif. Me Morice se lance alors dans un compte rendu pointilleux des difficultés rencontrées dans ce dossier. En premier lieu, l'obstruction opérée selon lui par le procureur de Paris: «Notre combat a été d'autant plus difficile que celui qui devait être notre principal allié, M. Marin, le procureur de Paris, a tout fait pour freiner les procédures et protéger les personnes au pouvoir. Nous avons fait face à un parquet manquant totalement d'indépendance.»

Dans la foulée, Bernard Cazeneuve, rapporteur de la mission parlementaire décrit point par point, anecdote par anecdote, les obstructions dont son travail de parlementaire a souffert: «Jamais je n'ai vécu un tel climat. Jamais! Lorsqu'on a demandé au ministère des affaires étrangères de nous fournir la totalité des documents relatifs au contrat Agosta, il nous a envoyé vingt pages d'articles de journaux, une vraie manifestation de mépris». Déclassifications grotesques, autocensure des députés de la majorité, opposition frontale du président de la mission, qui va rédiger (du jamais vu) un avant-propos au début du rapport pour démolir le travail de son collègue rapporteur.

Bernard Cazeneuve, rapporteur de la mission d'information sur Karachi s'exprime sur son travail, fortement entravé Bernard Cazeneuve, rapporteur de la mission d'information sur Karachi s'exprime sur son travail, fortement entravé

Après une discussion sur la question du secret défense animée par Jacques Terray, vice-président de l'ONG Transparence Internationale, le débat s'amorce avec la salle. Les questions sont étayées, précises, pertinentes. Beaucoup de spectateurs confient suivre l'affaire de longue date...

L'enquête à ses débuts

L'affaire de Karachi n'a jamais quitté la rédaction de Mediapart. En avril 2008, à peine un mois après le lancement du site, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, deux journalistes qui travaillent au sein du pôle «enquêtes» de la rédaction, mettent la main sur deux documents versés dans un dossier d'instruction en cours, sur la corruption dans le milieu de l'armement français.

D'abord, le mémorandum d'un dénommé Gérard-Philippe Menayas, ancien directeur financier et administratif de la DCN, qui décrit de façon «très pédagogique», selon les mots de Fabrice Lhomme, les «arrière-cuisines peu ragoûtantes de plusieurs grands contrats de vente de matériel de guerre conçu par la France et disséminés un peu partout dans le monde». Au cœur du sujet: les techniques utilisées par la France pour rafler des contrats. Et notamment le versement, légal, de commissions à des intermédiaires.

Dans le document de l'ancien cadre de la DCN, tout y passe: Taiwan, Arabie saoudite, Inde, Chili, Koweït... et Pakistan! Une piste apparaît alors: le mémo pose l'hypothèse que l'attentat perpétré à Karachi le 8 mai 2002, qui a fait 15 morts dont 11 Français travaillant pour la DCN à l'exécution du contrat d'armement «Agosta», pourrait s'avérer être une mesure de «rétorsion contre la défaillance française dans l'accomplissement de ses engagements commerciaux». En d'autres termes, une vengeance ou un chantage contre l'Etat français, qui n'a pas versé l'intégralité des commissions promises en marge du contrat Agosta, puisque Jacques Chirac a ordonné l'interruption de ces versements à son arrivée à l'Elysée en 1995.

Si l'hypothèse de la rétorsion s'avère explosive, ce n'est rien comparé au contenu du deuxième document dont les deux journalistes prennent connaissance en avril 2008. Celui-ci concerne spécifiquement Karachi. Il s'agit d'un rapport intitulé «Nautilus», non-sourcé à l'époque, saisi par la police au siège de la DCN. Lui aussi pose explicitement l'hypothèse d'une rétorsion. Mais surtout, il fait état d'un système de «rétrocommissions» lié au contrat Agosta, permettant «d'assurer le financement de la campagne d'Edouard Balladur». On quitte alors la sphère légale.

Sur ces bases, les deux enquêteurs de Mediapart publient, en septembre 2008, un premier article intitulé «Ventes d'armes: la corruption au cœur de la République», cinq mois après avoir obtenu les deux documents. «Le luxe inouï que nous avons à Mediapart, explique Fabrice Arfi pendant le débat, c'est le temps».

Le temps, lui et son confrère l'auront par la suite pour continuer leur investigation. Au début, ils sont peu repris par le reste de la presse française. Fabrice Lhomme relate: «On a prêché dans le désert pendant des mois. Mais on a persisté parce qu'on a eu une intuition. A chaque fois qu'on nous demande avec fermeté de ne pas regarder dans une direction, on sait que c'est là qu'il faut aller. Avec le temps, on réalise qu'un juge d'instruction veut vraiment travailler sur la question, qu'un avocat fait tout pour relancer l'affaire, qu'un député enquête de son côté... Et on se rend compte qu'on va tous dans le même sens».

A ce jour, ils ont rédigé 26 articles d'enquête sur Mediapart, tous disponibles ici. Dans le livre Le Contrat, qui prend le temps selon Fabrice Arfi, de «déconstruire la piste d'abord privilégiée par le juge Bruguière pour expliquer l'attentat de Karachi, à savoir Al Quaida», ils ont souhaité «replacer le contrat Agosta au coeur de l'enquête», dixit Fabrice Lhomme.

Igor Gauquelin et Fanny Bragard

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