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Billet de blog 2 nov. 2014

[10 novembre] Nos combattants oubliés

Avec le film Les poilus d'ailleurs et le livre du même nom, Mehdi Lallaoui revient, en cette année du centenaire de la première guerre mondiale, sur ces centaines de milliers de « tirailleurs sénégalais » issus en réalité de plus de cinquante ethnies et arrivés de tout l'empire colonial français.

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Manutentionnaires chinois à l'arrière du front, en 1917. © Au nom de la mémoire.

Avec le film Les poilus d'ailleurs et le livre du même nom, Mehdi Lallaoui revient, en cette année du centenaire de la première guerre mondiale, sur ces centaines de milliers de « tirailleurs sénégalais » issus en réalité de plus de cinquante ethnies et arrivés de tout l'empire colonial français. Mediapart vous invite à une projection-débat le lundi 10 novembre avec le réalisateur, qui expose ici les raisons de ce travail.


En août 1914, les premiers contingents de troupes coloniales arrivèrent massivement en France. Ils participèrent à toutes les batailles et offensives décisives, comme celle de la Marne en 1914, en Artois et en Champagne en 1915, sur la Somme en 1916, dans l’Aisne en 1917, dans la prise du fort de Douaumont, qui marqua un tournant dans la bataille de Verdun, ainsi que dans la défense de Reims en mai-juin 1918. Dans cette énumération, on oublie souvent l’armée d’Orient, majoritairement constituée de coloniaux qui combattirent entre 1915 et 1918 aux Dardanelles et à Gallipoli. Dans ce premier conflit mondial, l’Afrique du Nord fournira 300 000 soldats, dont la moitié d’Algériens. Leurs régiments feront l’objet du plus grand nombre de citations militaires durant les quatre années de guerre. On lèvera d’Afrique noire, de cette Afrique équatoriale et occidentale française (appellation de l’époque) qui s’étendait du Sénégal au Soudan, quelque 200 000 tirailleurs.

Ils sont connus sous le terme générique de Tirailleurs sénégalais, mais pas moins de cinquante ethnies les composent. Ils parlent ouolof, solinké, bambara, malinké ou peuhl. On retrouvera également des combattants de Martinique et de Guadeloupe, de la Nouvelle-Calédonie, de la Réunion, des Comores, de Madagascar, sans oublier quelques milliers de Somalis ainsi que 50 000 Indochinois. Au total, c’est donc près de 600 000 à 700 000 hommes des colonies que l’on fit venir des quatre coins de l’empire. À partir de 2014 et quatre années durant, la France va vivre au rythme de centaines d’évènements autour de la célébration du centenaire de la guerre de 1914-1918. Au cours de cette période, de nombreux thèmes, plus passionnants les uns que les autres, seront déclinés sous forme d’expositions, de conférences, d’ouvrages éclairant les multiples aspects de ce premier conflit mondial aussi dévastateur que traumatisant. À cette occasion, on ne manquera pas de ressortir les témoignages émouvants des derniers poilus français centenaires – par une de ces facéties dont elle a le secret, l’histoire nous apprendra que le tout dernier poilu français, Lazare Ponticelli (disparu en 2007), fut un Italien (un sans-papiers de l’époque) combattant avec les volontaires garibaldiens.

Cent ans après la fin de la Grande Guerre, que reste-il dans notre mémoire collective de ces centaines de milliers d’hommes d’au-delà des mers, soumis pour la plupart au joug du Code de l’indigénat qui en faisait des sujets et non des citoyens venus contribuer à la libération de la Patrie ? Que reste-t-il dans les manuels scolaires de l’histoire de ces hommes que le général Mangin, « l’inventeur» de la Force noire (mais aussi plus tard « le broyeur des noirs »), évoquait ainsi : « En Europe, 60 millions d’Allemands restent groupés devant 39 millions de Français, mais sous le drapeau français, 15 millions d’Arabes et de Berbères peuplent l’Afrique du Nord et 22 millions de noirs l’Ouest africain. Ajoutez à ces populations 20 millions d’Indochinois, 3 millions de Malgaches et quelques centaines de milliers de Somalis et Canaques et voilà que la France, par l’annexion militaire de ses colonies, devient une nation de cent millions d’habitants. »

En 2014, les initiatives significatives mettant à l’honneur les combattants des anciennes colonies (nous parlons des ex-colonisés) se comptent sur les doigts d’une main... De plus, pour nombre de ces rétrospectives mémorielles, hormis quelques exceptions remarquées telles l’inauguration d’une plaque aux musulmans de la Grande Guerre morts pour la France par le président de la République, le 18 février 2014, à la Grande Mosquée de Paris, ou encore le défilé du 14 juillet, les « Poilus d’ailleurs » ne seront que le décor de cette tragédie humaine qui ouvrit le vingtième siècle.

Dans tirailleurs il y a ailleurs, ferait remarquer le psychanalyste Jacques Lacan. Une façon subliminale de différenciation, sans briser le mythe de l’égalité de traitement des combattants face au sacrifice suprême des soit disant « frères d’armes »... Dans le récit national, les poilus (les métropolitains) sont donc devenus des héros, les tirailleurs (les colonisés) des soldats de passage que l’on honora certes de leur temps puis qu’on oubliera très vite. Le parti pris qui sous-tend le titre Les Poilus d’ailleurs, est aussi de remettre symboliquement à égalité tous les combattants de cette terrible guerre.

Mais des cendres encore chaudes de l’oubli surgissent parfois de petites braises qui remettent en lumière ce que l’on croyait éteint. Étonnamment, il faudra attendre le début du XXIe siècle pour que des municipalités réactivent dans l’espace public des stèles ou des monuments en souvenir des Poilus d’ailleurs. C’est le cas de la Ville de Reims avec l’inauguration en novembre 2008 d’une sculpture en hommage aux soldats de l’Armée noire. Ainsi, on se souvenait du sacrifice de ces milliers d’hommes des bataillons africains dans la défense de la capitale champenoise en  juin-juillet 1918. En effet, la dernière grande offensive allemande, l’offensive Friedensturm qui attaqua les lignes françaises, se brisa sur le rempart de chair et de sang de ces bataillons coloniaux. Le monument d’origine (dont la réplique existe à Bamako) fut érigé en 1924 et démonté par les Allemands lors de leur entrée dans la ville en 1940. C’est le cas de la ville de Nogent-sur-Marne, où la kouba érigée en 1919 fut réhabilitée et reconstruite pour y être inaugurée en avril 2011. Ou encore de Menton et de Fréjus dans les Alpes-Maritimes. Fréjus, passée dans l’escarcelle de l’extrême droite xénophobe aux élections municipales de mars 2014, où un magnifique bronze composé de tirailleurs africains et inauguré en 1994 rappelle sur la promenade du bord de mer les mots de Léopold Sédar Senghor: « Passant, ils sont tombés fraternellement unis pour que tu restes français. »

Le cas du monument aux morts de Nouméa en Nouvelle-Calédonie est quant à lui édifiant. Durant quatre-vingts ans, seuls les noms des Calédoniens morts pour la France étaient gravés dans la pierre à l’avant du monument dressé en contrebas de la caserne Gally-Passebosc. Les Kanaks, eux, étaient relégués à l’arrière du monument, celui que l’on ne fleurit jamais, seulement représentés par le nombre de morts suivi du nom de leurs communes ou de leurs îles d’origine (l’inscription est encore visible de nos jours). C’est dans l’urgence et à la demande impérative des ministres FLNKS du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie que le maire Jean Lèque fit ajouter en 1998 des plaques de marbre (sur les côtés gauche et droit à l’avant du monument) où les Kanaks de la Grande Guerre morts pour la France sont enfin nommés. Il en fut de même en Guyane sur le monument aux morts de Cayenne inauguré en novembre 1922. Il fallut attendre 2009 pour que les noms des soldats cayennais y soient gravés dans le marbre.

A travers le livre Les Poilus d’ailleurs, nous réaffirmons l’importance pour tous ceux qui vivent dans notre pays d’être à égalité de mémoire car les descendants de colonisés réclament pour leurs anciens combattants oubliés, non pas des médailles et des citations posthumes, mais le respect. Simplement le respect.

Mehdi Lallaoui


Projection du film Les poilus d'ailleurs le lundi 10 novembre, à 19h00, à la Salle Jean Dame, 17, rue Léopold Belland, 75002 Paris.

Après la projection du film, un débat réunira Myriam Cottias, présidente du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, Mehdi Lallaoui, écrivain et réalisateur, Samia Messaoudi, journaliste, Gilles Manceron, historien et Edwy Plenel, directeur de Mediapart.

Cette soirée est en partenariat avec Mediapart et Radio Nova.

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

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