Ils parlent de leur métier, de l’usine, de leurs gestes, de leur vie. Et soudain, la question revient lancinante, s’impose : depuis combien de temps n’avons-nous plus entendu ces paroles d’ouvriers ? Pas celles de désespoir ou de colère,  retransmises en une minute lors de quelque journal télévisé, à l’occasion de quelque fermeture d’usine ou de délocalisation. Mais ces témoignages  d’hommes qui parlent de la dureté, de la fierté d’être ouvrier. « On pensait qu’on servait la société, qu’on faisait quelque chose ».

De mémoires d'ouvriers Bande-annonce © toutlecine

 

 

 Le film de Gilles Perret ,  de mémoires d’ouvriers,  parrainé par Mediapart, c’est d’abord cette histoire : celle d’un effacement volontaire de la mémoire ouvrière, de la disparition de toute référence à ses luttes, à ses espoirs, à ses réalisations.  Même les habitants  de ces cités, qui vivaient au rythme du fer et de l’acier, des grands chantiers, de la sirène de l’usine semblent ne plus se souvenir . Tout a été gommé.

 

 

 Tourné exclusivement en Savoie, région de grande tradition industrielle, le contraste entre cet effacement des mémoires et la réalité est encore plus frappant. Car ces ouvriers en ont abattu des montagnes, au sens propre du terme. Leurs réalisations sont là, sous les yeux , immenses colossales. Mais qui connaît encore le prix humain qu’il a fallu payer ?

 

 

Et ces voix oubliées surgissent de partout, redonnent vie à ce que nous n’avons plus voulu entendre.  Avec fierté, avec rudesse, ces ouvriers parlent de ce temps prométhéen, où ils étaient voleurs de feu,  et défiaient les dieux. Ils racontent l’épopée des grands barrages, où à plus de 2000 mètres,  coupés de tout, ils montaient à main d’homme des citadelles de béton , perçaient des kilomètres de montagnes pour capter l’eau.  Le vertige les prenait, la mort pouvait être à chaque mouvement  et pourtant ils avançaient.

 

 

 Ils se souviennent du moment, où après avoir appris à maîtriser le bruit, la peur, ils maniaient les lourdes poches d’acier ou d’aluminium en fusion, avec le doigté d’un cuisinier. « Ceux qui avaient appris à faire le reblochon étaient plus experts que les autres. Ils avaient l’œil », se rappelle l’un d’eux.

 

 

 C’était une de ces curieuses alliances  où la terre et l’industrie se nourrissaient l’une de l’autre. L’industrie profitait de la générosité de la nature, des  savoir- faire ancestraux,  pour prospérer. Mais elle donnait en retour à ces paysans de montagne les moyens de rester. Ils faisaient deux journées en une, le matin à l’usine et  l’après-midi dans les champs, ou l’inverse. Mais ils étaient là, sans être obligés de partir. L’industrie fut libératrice, parfois.

 

 

 Dans ces vallées reculées, l’industrie apportait le monde. On y parlait russe, polonais, italien. Les échanges étaient parfois vifs, les  explications  viriles quand les étrangers acceptaient des salaires inférieurs aux locaux, ou jouaient les briseurs de grève. Mais il y avait aussi ses élans de fraternité, cette entraide. Le soir, chacun racontait son monde. Et derrière les montagnes,  les petits rêvaient qu’il y avait l’Amérique.

 

 

 L’Amérique, ils la voulaient pour leurs enfants. Ils étaient fiers d’être ouvriers. Mais l’usine, c’était pour eux , pas pour leurs enfants. Dans leur foi dans le progrès, ils voulaient qu’ils connaissent un autre sort. Meilleur, forcément meilleur. La voix brisée, cet ouvrier avoue aujourd’hui son angoisse : « Nos enfants vivent moins bien que nous ».

 

 

 La mondialisation a fait irruption dans les montagnes de Savoie. Les usines ont fermé, trop chères par rapport à la Chine ou à l’Inde. Pechiney , le monstre industriel des lieux, a été éparpillé en mille morceaux . Il a changé trois fois de nom. Et le destin des salariés dépend désormais de dirigeants australiens, qui ne savent pas où mettre Saint Jean de Maurienne ou la Cluze sur une carte. Les usines ne sont plus que  colonnes de chiffres pour contrôleurs de gestion , à la recherche de profits.

 

 

 La Savoie s’ empresse aujourd’hui  d’effacer ce passé. Les vestiges industriels sont détruits et cachés. On y construit désormais des chalets pour millionnaires en quête de neige et de nature. Un univers blanc fabriqué sur une mémoire blanche.  

 

 

 

 

 

Sortie du film le 29 février. Le film projeté à l’Espace Saint Michel  à Paris  sera suivi d’un débat avec le réalisateur Gilles Perret à 20 heures  ce jour –là.

 

 

 

 

 

 

 

 

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