Une France en état de nerf

Ce sont deux hommes en colère. Le premier, Jean-Claude Delgenes, réagit à la disparition d'un indicateur sur l'état des négociations concernant le stress au travail sur le site du ministère du même nom. L'affaire a fait grand bruit. Il s'agissait de stigmatiser les sociétés de plus de mille salariés qui ne font rien pour faire baisser la pression ; une pratique qui vient des pays anglo-saxons où ce genre de classement est courant (sous le label de « name and shame », « le nom et la honte »). Une sorte de pilori des temps modernes.

Ce sont deux hommes en colère. Le premier, Jean-Claude Delgenes, réagit à la disparition d'un indicateur sur l'état des négociations concernant le stress au travail sur le site du ministère du même nom. L'affaire a fait grand bruit. Il s'agissait de stigmatiser les sociétés de plus de mille salariés qui ne font rien pour faire baisser la pression ; une pratique qui vient des pays anglo-saxons où ce genre de classement est courant (sous le label de « name and shame », « le nom et la honte »). Une sorte de pilori des temps modernes. En rouge, celles qui refusent de parler bien-être avec les organisations syndicales et qui ne daignent même pas répondre au formulaire envoyé par la direction du travail. En orange, celles qui ont programmé lesdites discussions sur le sujet, mais ne les ont pas encore tenues alors qu'elles en avaient l'obligation avant le 1er février. En vert, les plus vertueuses qui ont engagé le processus. Le rouge et l'orange ont tenu 24 heures sur le site du gouvernement. Les pressions du patronat et probablement de l'Elysée (dixit «Le Figaro»), les menaces de procès, les erreurs contenues dans le classement ont eu la peau d'un indicateur pourtant promis par le ministre lui-même en octobre dernier à la suite de la vague de suicides chez France Télécom. Il se trouve que Jean-Claude Delgenes est le directeur général de Technologia, le cabinet qui s'est justement chargé d'auditer le malaise au sein de l'opérateur des télécoms, après s'être occupé de la vague de suicides qui avait endeuillé le Technocentre de Renault à Guyancourt entre 2006 et 2007. Et voilà la leçon qu'il tire de cette (éphémère) affaire : « La démarche était bonne, même si le classement était perfectible. Malheureusement, cette méthode n'est pas encore rentrée dans la culture française. Mais la situation est trop grave. On ne peut pas laisser les choses en l'état et rester sans rien faire. Si la pression sur les entreprises, via un indicateur public, n'est pas possible alors il faut légiférer. Le stress doit diminuer, c'est un poison qui s'est répandu partout. On ne peut pas laisser mourir les gens. Puisque les entreprises n'ont pas joué le jeu, j'attends de la commission parlementaire qui planche sur le sujet qu'elle rende obligatoire pour les entreprises de plus 500 salariés un accord entre les partenaires sociaux. Et pour celles qui ont moins de 500 salariés, que des mesures concrètes soient incorporées conventions collectives de branches.»

 

Le ministre, Xavier Darcos, a promis que le feu rouge allait bientôt revenir pour pointer celles des entreprises parmi les 47% qui n'avaient toujours rien programmé dans la troisième semaine de février...En attendant, les oiseaux se cachent pour mourir. Il n'y a pas de chiffre officiel, mais on estime entre 300 et 400 par an le nombre de personnes qui mettent fin à leur jour pour des raisons directement liées à leurs conditions de travail. Des études établissent par ailleurs que dès lors que le taux de chômage augmente de 1%, les tentatives de suicides (150 000 par an en France) augmentent de 4%. La France se vante d'avoir un des taux de productivité parmi les plus élevés du monde. Mais l'orgueil de la performance doit-il couvrir toutes les lâchetés et les hypocrisies ? Qu'il ait suffit de 24 heures et quelques menaces pour faire céder un ministre en dit long, en tout cas, sur l'indifférence qui règne au royaume de France.

 

Le second, Jean-Paul Delevoye, est médiateur de la République. Il vient, la semaine dernière, de remettre son rapport annuel. Un document qui rassemble l'ensemble des interventions faites par ses services pour tenter d'arranger les relations entre les administrations et les citoyens, en l'occurrence 76 286 dossiers débouchant sur 43 481 réclamations. A cette occasion, un journaliste du «Monde» interroge l'ancien ministre de Jacques Chirac, ancien président des maires de France: « Quel diagnostic portez-vous sur l'état du pays ? ». Et la réponse ne manque d'intriguer: « Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l'envie de vivre ensemble, où l'on devient de plus en plus consommateur de République plutôt que citoyen. Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement. » Tout au long des interviews (notamment sur RTL), le médiateur ne cessera de redire la même chose, que le projet collectif nommé République a du plomb dans l'ail et qu'en matière de plomb ce sont des semelles de cet alliage qui sont aux pieds de la plupart d'entre, nous tirant notre moral vers le bas. Du coup, on se plonge dans le rapport. Et qu'écrit encore ce haut personnage de la République ? Ceci : « L'époque où le vivre ensemble se fondait sur l'existence de règles communes, sur des autorités de proximité les faisant respecter, et sur des citoyens qui les connaissaient et y adhéraient semble révolue. Les espérances collectives ont cédé la place aux inquiétudes collectives et aux émotions médiatiques. Notre société gère son angoisse par une décharge d'agressivité là où nous attendions un regain de solidarité. (...) La loi n'apparaît plus comme le bouclier du plus faible, mais comme une nouvelle arme aux mains du plus fort pour asseoir sa domination contre le plus faible. » On se pince. Et l'on est convaincu de l'ampleur du problème à la lecture de la seconde partie du rapport, intitulée « Pacifier les relations, apaiser les tensions. des réponses à la demande de vivre ensemble».

 

Résumons. Un accord cadre européen de 2004 -que la France a bien entendu ratifié]- est en vigueur afin de sensibiliser les employeurs, les travailleurs et leurs représentants à la problématique du stress professionnel et de leur fournir un cadre d'action pour déceler et prévenir ou gérer le stress. Ce texte est ignoré des cénacles français. En juillet 2008, plusieurs entreprises hexagonales connaissant des vagues de suicides, les partenaires sociaux, et notamment les patrons, se décident à signer un accord pour transposer l'accord européen. Rien ne se passe. Les suicides augmentent, le ministère tente alors une opération à trois couleurs pour mettre la pression et précipiter le mouvement. En vain. Et non seulement, il est obligé de faire marche arrière, mais il ne se trouve de surcroît pratiquement personne pour se scandaliser du retour en arrière.

 

Le responsable d'une institution de la République éminente court les tribunes médiatiques pour dénoncer « la banalisation de la violence », décrit une France « fatiguée psychiquement » et tire la sonnette d'alarme... sans que personne n'y prête vraiment intérêt. « La qualité des rapports humains se dégrade avec des montées d'agressivité au sein des familles, des entreprises, des espaces publics.»

La période serait pourtant propice à de grands débats sur les ravages de la productivité forcenée dans le monde du travail depuis trente ans ou l'éclatement du modèle républicain sous les coups de la précarité et de la misère. Mais de quoi entend-on parler au cours de cette campagne électorale? D'une petite phrase de Georges Frêche et d'une attaque particulièrement tordue contre un candidat socialiste dans le Val-d'Oise. Rappelons que l'emploi et l'éducation sont deux compétences des régions. A croire qu'il y a quelque chose qui ne tourne plus très rond.

 

Combien faudra-t-il de morts ? Combien d'autres rapports de médiateurs? La France championne de l'absorption médicamenteuse, recordwoman de la consommation de cannabis pour ses jeunes, bien placée sur le podium de l'alcool et des suicides, cette France qui -il y a peu- était invitée à débattre de son identité paraît marcher, ahurie, vers un enfermement mental généralisé et convulsif. Etrange résignation. Et scandaleuses complicités. Mais qui s'en soucie ?

 

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