Billet de blog 15 mars 2010

Bugsy Pinsky à tout-va contre le racisme et la bêtise

Un abîme de perplexité teinté d'une pointe d'inquiétude envahit le lecteur dès la première phrase du roman d'Y.B. et Abner Assoun: «Quand Bugsy Pinsky alla en prison pour le casse d'une grande enseigne de commerce équitable, il mangeait kasher. Libéré dix-huit mois plus tard, il mangeait halal.» Et pourtant cette entame, le lecteur s'en apercevra assez vite, rend exactement compte des intentions des auteurs, qui s'en expliquent en vidéo.

Gérard Desportes
Journaliste à Mediapart

Un abîme de perplexité teinté d'une pointe d'inquiétude envahit le lecteur dès la première phrase du roman d'Y.B. et Abner Assoun: «Quand Bugsy Pinsky alla en prison pour le casse d'une grande enseigne de commerce équitable, il mangeait kasher. Libéré dix-huit mois plus tard, il mangeait halal.» Et pourtant cette entame, le lecteur s'en apercevra assez vite, rend exactement compte des intentions des auteurs, qui s'en expliquent en vidéo.

Tout est là. Caché. Par un travail souterrain. D'abord ce nom idiot de Bugsy Pinsky. Parmi les fondateurs de Los Angeles, Bugsy Siegel fut certes un voyou juif américain de légende, mais il est resté inconnu sous nos contrées. Au début des années 70, dans le quartier du Marais, à Paris, un certain Pinsky fut longtemps le seul enfant de toute l'école publique à porter les papillotes propres aux orthodoxes, mais il n'a jamais plus refait parler de lui et –à part Abner Assoun– personne ne se souvient de lui. Quelles références se cachent donc derrière ce patronyme et pour quels effets, si ce n'est celui de ruiner tout esprit de sérieux? S'agit-il d'une pochade? D'un hommage à l'humour américain? L'action se situe-t-elle en France? Quand? Quels sont les ressorts idéologiques qui concourent au choix de la figue du héros, juif lamentable et braqueur terminant sous les verrous, alors que dans le monde entier c'est plutôt l'autre figure du juif dominateur et impuni qui fait florès ? Pourquoi s'en prendre au commerce équitable, si ce n'est pour rajouter d'emblée une dose de provocation facile à l'encontre du politiquement correct à la mode? Pourquoi multiplier les cibles ? Et qu'est-ce qu'un livre qui affiche si outrancièrement son goût pour le désordre? La petite goutte littéraire qui fait déborder le vase de l'intolérance, déjà passablement bien rempli ? Ou une autre façon, par l'exagération, de se placer à l'écart du concert furieux, antisémite et islamophobe, tel qu'il s'installe en France?

Non pas qu'il soit absurde de se convertir à l'islam quand on est en prison ici ou ailleurs –«99,9% des détenus étaient d'origine antisémite» estiment les auteurs ,et puis être juif ne lui avait jamais «réussi», révèle au passage Bugsy– mais chaque phrase en suivant cette première permet au lecteur de comprendre qu'il entre dans un univers singulier. Un champ de ruines voulu par les deux auteurs, un foutoir complet, aux confins du délire, avec les Bee Gees en fil rouge et l'actualité mondiale en toile de fond. C'est que Bugsy ne perd pas son temps en prison. «Une fois refermé Les protocoles des sages de Sion, Bugsy qui avait déjà avalé le Coran façon trou normand, décida de franchir le pas. Mafia pour mafia, autant miser sur l'avenir, rejoindre la nouvelle équipe qui montait depuis quinze siècles. Si la bande à Moïse, alias Momo le feuj, contrôlait la finance mondiale, la mystique hollywoodienne, l'équipe de Chelsea et les putes russes, la bande à Mohamed, alias Momo le beur, avait la haute main sur le terrorisme international, la culture du pavot, l'équipe de Manchester City et les gitons de Marrakech.» Après cette prise de conscience, Bugsy embarque ses compagnons de cellule dans une action aussi vengeresse que désespérée qu'il serait coupable de dévoiler ici.

Le monde d'Y.B. et d'Abner Assoun est-il à l'image du multiculturalisme, de la mondialisation, de la confusion des valeurs et du brassage des certitudes, à l'image aussi des incompréhensions et des heurts qui procèdent du repli communautaire dans nos sociétés occidentales ouvertes aux quatre vents? A cet égard, le livre est sans équivalent, un livre farceur dans sa narration mais sérieux dans son propos, sans limite dans la provocation mais où les excès stylistiques servent à dynamiter le racisme et la bêtise. Si le monde d'Y.B. et Abner Assoun annonce celui qui vient, alors il faut s'inquiéter. Il n'y a que les mamans –la mère de Bugsy admirable d'abnégation et de compréhension pour son fils, celle de la fiancée de Bugsy, formidable d'opportunisme– qui tirent leur épingle du jeu. Le reste, tout le reste, les êtres humains, hommes et femmes, leurs croyances et leurs folies, passé à la centrifugeuse de l'humour, se retrouve éparpillé aux quatre coins des pages. Un jeu de massacre comme rarement. La déraison procède de l'engrenage; pas des faits. Et c'est là, très loin dans la folie romanesque, au cœur de la loufoquerie, qu'il y a lieu de s'arrêter: et si ce monde inventé à quatre mains par un juif et un arabe, tous deux natifs d'Algérie, était sous nos yeux? Et si le récit était déjà à l'oeuvre dans la vraie vie? Parce que, si le nom est grotesque, la situation, elle, ne l'est pas. «Bugsy Pinsky et le complot juif» raconte une histoire parfaitement crédible, documentée et de notre époque. Une histoire courante. Soudain, le rire se fige. On ne rit plus. Ou jaune. Bugsy Pinsky n'est pas un livre drôle. A y réfélechir, c'est un livre d'amour, oui, mais désespéré.

De ce point de vue, il va être intéressant d'observer comment le livre va être accueilli par la critique et le public. Suffit-il d'être sans équivalent pour gagner sa place sur l'étagère des livres prisés ? L'intention sera-t-elle comprise ? Compliquons les intrigues a cru bon de donner la parole aux auteurs.

© compliquonsintrigues
«Bugsy Pinsky contre le complot juif», par Y.B. et Abner Assoun, 17€, Ed. Léo Scheer.

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