Israël, Palestine: mon Dieu contre le tien

Rencontre avec Jean-Luc Allouche, ancien correspondant de «Libération» à Jérusalem, auteur des «Jours redoutables».

Rencontre avec Jean-Luc Allouche, ancien correspondant de «Libération» à Jérusalem, auteur des «Jours redoutables».

Deux rencontres parmi cent sur deux terres mêlées. Un jour, sans que l'on sache quand ni pourquoi, entre 2002 et 2005 –années que Jean-Luc Allouche passa à Jérusalem comme correspondant du journal «Libération»– le journaliste rend visite à l'historienne juive Idit Zertal et celle-ci lui tient ce discours: « L'histoire juive est empreinte d'une frayeur profonde, justifiée au demeurant. Le problème, c'est qu'Israël a instrumentalisé cette peur ou l'a même exploitée. Depuis l'école primaire jusque dans la famille, les livres, les médias, cette peur est constamment nourrie. C'est l'un des principes fondamentaux de l'ethos israélien. Nous sommes toujours entre Massada et Auschwitz.»

Le journaliste s'est-il servi de cette citation pour éclairer un de ses papiers de l'époque? Ou pour poser la question autrement, pourquoi quelqu'un qui travaille sur l'immédiat de l'actualité ressent-il, plusieurs années plus tard, la nécessité de reprendre les fils de ce qui fut sa besogne quotidienne pour en faire un livre? Idit Zertal poursuit: «Nous ne sommes jamais responsables de ce qui nous arrive! C'est l'un des socles les plus inébranlables de notre existence; «nous sommes condamnés à tuer», «cette guerre nous a été imposée», «nous n'y sommes pour rien»... C'est ce que nous avons sous les yeux en ce moment; tout en pratiquant pendant des décennies une occupation sans bornes, violente, au cœur de nos foyers, nous nous considérons toujours comme des victimes innocentes.»

Et l'on se reprend à espérer: tant qu'il y aura des consciences qui ne lâchent rien de l'analyse, rien du sens et des valeurs, la violence forcément reculera. Le blocus de Gaza, l'opération «plomb durci», l'assassinat récent d'un chef de guerre du Hamas par les services secrets israéliens, la colonisation de Jérusalem Est, tout ce qui attise la haine, toutes ces vilenies ne pèsent pas lourd devant le courage et la lucidité de ces justes au milieu de la tempête.

Un autre jour, l'auteur se rend chez Sari Nusseibeh, un Palestinien, de ces «intellectuels aux allures aristocratiques dignes d'Oxford ou de Harvard», qui lui propose une analyse propre à le faire passer pour un couard, voire un traître, aux yeux des siens: « Je crois que les Israéliens sont aussi bons et aussi mauvais que les Palestiniens. Les gens veulent une vie ordinaire et sûre, élever leurs enfants, les emmener à l'école, et je crois que lorsqu'on s'adresse personnellement aux gens, on trouve un bon nombre d'accords entre Palestiniens et Israéliens. C'est là-dessus que nous devons travailler: persuader les uns et les autres que, pour mener une telle vie, ils doivent faire des concessions l'un à l'autre.» Et là encore, on se remet à croire en l'avenir : si les jours sont redoutables, la patience des sages est sans limites.

Combien y a-t-il, de ces rencontres, dans ce livre? Cinquante, cent, davantage? Qu'importe. La plupart des gens que Jean-Luc Allocuche a mis ou remis en scène vous font aimer la subtilité et détester la guerre, aimer l'intelligence et vomir la simplicité des évidences; de ces évidences que l'Etat sioniste, comme le Hamas aujourd'hui et certaines franges parmi les plus corrompues hier de l'OLP, ont su et savent encore ériger en système. Petites gens de la rue et grands personnages des deux bords, moments accrochés, souvenirs ciselés, il y en a suffisamment en tout cas pour révéler Jean-Luc Allouche pour ce qu'il est, un menteur invétéré, c'est-à-dire un véritable ami du genre humain.

Oui, un menteur. Parce qu'on a failli le croire quand, en guise d'introduction, l'auteur croit malin de nous avertir en jouant les durs à cuire: «J'avoue avoir été assez vite insensible aux mélanges des costumes, des coiffes, des peaux, des langues et des fanatismes locaux. Je comprends qu'on puisse s'extasier devant une telle bigarrure lorsqu'on débarque de pays uniformes, atones, mais rien ne signifie la conciliation dans ces frottements et cette promiscuité obligée, alors que tout clame la haine, la revanche et la mort.» Et il récidive à la fin, la paix n'arrivera pas: «Trop de mémoires concurrentes, trop de mimétismes historiques, trop de postures guerrières, trop de traumatismes irréconciliables, trop de tout. Dans mille ans, peut-être.» Tu parles ! On serait tombé dans le panneau s'il n'y avait dans chacune des pages du livre ou presque un hymne à la coexistence, une ode à cet ordinaire de la vie que chacun semble vouloir retrouver pour lui et les siens et qui est le vrai des situations vécues de part et d'autre.

Le style d'Allouche, sec, chirurgical, avec une écriture parfois à la manière du meilleur des Hussards et un goût pour les détails qu'un Zola aurait sans doute apprécié, trahit d'ailleurs la véritable intention de l'auteur. Le style est là pour masquer que derrière des considérations pessimistes et la litanie des raisons de désespérer se cache en réalité une foi autrement plus sincère en l'avenir. La scène finale et très personnelle arrache des larmes. Les jours heureux viendront, les méchants s'effaceront et les murs tomberont. L'enfance et l'innocence ont de beaux jours devant elles. D'ailleurs, il n'est pas indifférent de constater que les religieux des deux bords n'ont pas trouvé placé dans la galerie des portraits qui nous est présentée, pas davantage que ce qui raccroche à la spiritualité; ce qui est parfaitement incroyable en ces lieux du Livre et des trois religions révélées. Comme si, en restant un conflit pour la terre, un conflit pour le pouvoir et les choses de ce monde, et non pas une guerre pour la religion, les déchirements actuels n'avaient pas franchi leur point de non retour.

Jean-Luc Allouche, juif français né à Constantine, en Algérie, éduqué dans l'arabe et l'hébreu, devait s'expliquer de cette tentative réussie de maquillage des sentiments. Compliquons les intrigues est allé trouver l'auteur afin qu'il se déboutonne.

Jean-Luc Allouche © compliquonsintrigues

«Les jours redoutables», Jean-Luc Allouche. Denoël. 22 euros.

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