LES GEM, AUX MARGES DE LA PSYCHIATRIE, UN SUCCES CONFIRMÉ PAR LA MINISTRE

11ème JOURNEE DES GEMS CE 1er décembre 2015

Les Groupes d’Entraide Mutuelle ont été hier mis à l’honneur par la Ministre de la Santé, rendant aussi hommage à ses créateurs, Jean Canneva ancien président de l’UNAFAM et les familles, Claude Finkelstein présidente de la FNAPSY et les ‘usagers’ de la santé mentale, tous deux présents et ovationnés. La belle salle Laroque du Ministère était comble, confiée pour la 11ème fois à la FNAPSY pour cette célébration.

Cette journée, plus que les autres, s’est déroulée « sur le fil du rasoir », sur la crête (les commentateurs non habitués n’ont pas perçu à quel point), c’est-à-dire entre deux abimes, deux extrêmes, l’abandon et le super contrôle, faisant ainsi en quelque sorte « l’éloge du déséquilibre » dans une stabilité ‘douce’ ! Ni l’indifférence, ni l’illusion.

C’est la Ministre qui avec finesse et affection l’a le mieux exprimé par une image qui fera date, comme signant la maturité des GEM : « Nous avons compris que les GEM sont des OVNI,  des objets virtuels non identifiés, en fait ‘objets non institutionnalisés’ », ou même non-institutionnalisables ! (Au grand dam des institutionnels, je pense). Nous aurons tous à en tirer toutes les leçons. La Ministre soulignant aussi tout ce que ses services doivent à l’apport des usagers, ou ‘personnes concernées’, par leurs regards sur leur propre souffrance.

Qui aurait pu dire il y a dix ans que ces ‘personnes concernées’, victimes ‘à la fois’ des souffrances dues à leurs troubles, ‘et’ des violences de la société envers elles (peur de la folie, rejet, enfermement) allaient en dix ans dans ces GEM non seulement montrer leur savoir-faire dans l’entraide, mais aussi envoyer à une société si tourmentée un message sur la possible solidarité dans la Cité ? Une Cité si souvent intolérante, mais ouverte à la tolérance aussi.

Car si ces GEM existent encore c’est aussi grâce aux efforts faits par les institutionnels pour ne plus vouloir établir leur emprise sur eux ! Même si cela n’a pas été clairement formulé hier, c’était patent, et paradoxal (tellement contraire aux désirs des uns et des autres).

Nous sommes bien sur le fil du rasoir : au cours de ces dix années les familles d’abord dans l’UNAFAM ont su prendre de la distance avec leur désir de contrôler, ensuite les soignants au travers de la Fédération des Croix Marine, ont su être de plus en plus discrets dans leur attention et leur soutien, certes avec quelques tentatives de ‘noyautage’ de certains GEM par des acteurs non victimes mais assoiffés de pouvoir. Chacun a su écarter son désir d’emprise !

Jean Canneva après avoir témoigné de sa participation à cette longue histoire (nous avions vu sa pugnacité), a souligné cette nécessité en invitant à la création d’un « conseil de veille »( ?) Nous avons perçu que chacun des présents recevait cette demande « pour lui-même », cad là où chacun se situe : savoir penser à ces quelques GEM qui n’ont pas su encore trouver leur équilibre ni se rassembler là, penser à ces personnes qui tout en ayant besoin de ces GEM ne parviennent pas à y venir, penser à ces institutions diverses qui voudraient les contrôler ...

Claude Finkelstein qui a su « rester tout au long de cette journée sur le fil du rasoir » a été ovationnée à la fin ayant su par sa discrétion et sa clairvoyance rendre chacune des personnes présentes responsables de la qualité des débats, du maintien de leur « déséquilibre ».

Entretemps chacun a pu percevoir à quel point l’enjeu était difficile hier encore à tenir pour les ‘institutionnels’ présents : les soignants, les élus de la Nation, les acteurs de l’État.

Un soignant en effet a tenu à souligner qu’il aimerait bien participer à des « formations d’usagers » pour que ceux-ci soient plus ‘efficaces’ ( ??), voire même en les encadrant d’adhérents tirés du lot, ‘pairs-aidants’ (alors que, comme l’a dit C Finkelstein, par définition tous les usagers sont ‘pairs-aidants’ entre eux !), voulant les gratifier de ‘concepts’ nouveaux comme ceux de ‘rétablissement’ et pire ‘d’empowerment’, sans entendre que les usagers ne le demandent pas, ne les comprennent pas et s’en moquent ! Les usagers, en toute simplicité sont certains que leurs paroles propres et leurs mots sur leur souffrance sont assez clairs et percutants pour que le sens soit reçu, cela a été confirmé hier par les élus et l’État.

Ceux-ci, cependant à leur tour ont interpelé les usagers pour qu’ils viennent dans la Cité expliquer comment faire pour être solidaires ! Mais n’est-ce pas encore renverser les rôles ? Comme le voudraient aussi certains soignants ? Ces différents acteurs de la Cité n’ont-ils pas à apprendre « écouter » ? Et s’il faut former des gens, nous constatons que ce sont bien les soignants et les élus qui doivent continuer « ‘à se’ former pour écouter, accueillir et être solidaires ». Mais nous ne pouvons pas de tout cela rendre les usagers ‘responsables’ ! Écoutons-les plutôt.

De même le devoir et la volonté de l’État de « contrôler » l’utilisation de son financement (Nous reprendrons dans une chronique ultérieure le « parcours du combattant » que constituent le fonctionnement et la gestion d’un GEM, avec l’appui émouvant des animateurs), ont amené ses services à venir témoigner de leur désir d’établir une ‘évaluation’. Ils l’ont confiée à une Association expert l’ANCREAI et Jean-Yves Barreyre et son équipe, artisans experts de haute qualité, présents, aussi très appréciés. Pour être aussi discrète que possible celle-ci se réalise en un an grâce à un sondage portant sur 25 des 403 GEM dans 6 régions. Ce n’est guère facile car pour que les adhérents des GEM l’acceptent une telle enquête ne doit pas donner l’impression d’un contrôle des usagers. Les premiers retours montrent qu’il y a des ratés, mais que c’est possible et demande beaucoup de tact. Là aussi ce sont les enquêteurs qui ont besoin d’une formation spécifique à ce milieu (et non les usagers ).

« Le fil du rasoir » toujours, entre des extrêmes ! Comme l’affirmation que les GEM ont la vocation d’être « autonomes ». Aussitôt il a été rappelé que l’appui par des ‘parrains’ (UNAFAM, FNAPSY, CROIX MARINE) leur est indispensable, et possibles les conventions avec des grandes Associations permettant de créer une association 1901 propre à chaque GEM. Donc libres. Mais pas vraiment ! … L’autogestion comme perspective.

En seconde partie plusieurs GEM ont démontré leur créativité propre et leur dynamisme. Cela allait de la construction de simples distractions et du plaisir d’être ensemble, à la création de véritables entreprises.  …Libres et un peu fou, mais pas tant !

Le plus émouvant fut certainement la haute tenue de toute cette journée, ne cédant plus au désordre, aux violences, à la torpeur, ni aux idées extrêmes de tant d’autres échanges : hier une attention profonde et un débat ouvert. Comme un accord commun tacite pour affirmer la maturité de cette expérience. Sur le fil du rasoir encore ! Pour ceux qui connaissent ces échanges au Ministère.

Cette émotion contenue était présente à tout moment. J’ai eu ainsi la chance d’entendre lors des intermèdes plusieurs commentaires très forts d’usagers sachant exprimer tout à la fois leur souffrance psychique troublée et leur désir d’être acteur raisonnable, faisant partager avec discrétion leur émotion au cœur de leur présence. Ému ! Tout au long de la journée déraison et raison se sont ainsi montrées complémentaires. N’est-ce pas un message pour la société ?

La raison n’a-t-elle pas constamment besoin de prendre la folie à témoin pour agir ?

Au total comment ne pas apprécier là le font de ce message : une solidarité d’usagers qui souffrent, solidarité entre eux et avec leur environnement, est possible ! Comment ne pas s’en féliciter tous au moment où la Société tremble sous la haine d’un groupe, et son expression claire du ‘mal’, et non de la folie ? Alors ce serait un message fort, cette solidarité !

La tâche qui attend encore tous ces acteurs peut donner le vertige. Les personnes et les collectifs ont à établir une continuité avec l’avenir pour maintenir la vitalité et la créativité des GEM leur permettant de poursuivre l’émergence de ces valeurs citoyennes.

Après Jean Canneva et l’UNAFAM c’est Claude Finkelstein et la FNAPSY que nous pouvons chaleureusement féliciter pour ce chemin parcouru « sur le fil du rasoir » ! C’est si simple.

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