Schizophrène? Cest pas celui qui le dit qui y est...

Un regard sur l'utilisation des mots: à l'heure actuelle, tous les medias et leurs éminents intervenants passent un sacré bout de leur discours à se dire schizophrènes; entendez: "clivés (le mot à la mode), paradoxaux, ou simplement incapables de trancher sur une affaire ou une idée... Que savent-ils de tout ça? De tout ce qu'est la maladie de l'esprit? La souffrance dont ils utilisent de manière outrecuidante les signifiants?

 

Lorsque mon dernier "client" d'avant-hier m'a demandé: "mais comment faites-vous pour entendre tout ça?", parlant de l'écoute des gens dissociés et en souffrance dans leur rapport au monde et au langage, je me suis retrouvé dans une interrogation plurielle: comment fait-on, en effet, pour entendre le discours de l'autre, tant il nous renvoie au tréfond de notre propre noyau psychotique, ce "truc" qui réside en chaque humain comme un déni de sa sécurité ontologique et de ses croyances supposées rationnelles; et que répondre à cette question, d'une pertinence peu commune, dont la valeur heuristique convoque à la fois à maintes références théoriques et à la déclinaison hasardeuse de ce pourquoi on écoute.

 

Comment vous faites pour entendre tout ça? Si on se place du côté du psy, je dirais qu'on fait comme on peut, avec quelques efforts pour laisser de côté nos propres motions intérieures et leur prégnance parfois cruelle, parfois jouissive.

Si on se place du côté de la personne atteinte de troubles dits psychiques, on peut se demander comment il est supportable d'entendre si souvent des voix intérieures, perçues dans les oreilles ou dans la tête elle-même, qui prétendent gouverner votre pensée, vos actes ou "simplement" vos opinions sur le monde. Car, n'en déplaise aux babilleurs médiatiques, ces envahissements schizophréniques ne permettent même pas d'en parler avec langueur et complaisance; il s'agit de situations de contrainte et d'aliénation innommables.

 

Si on se place du côté de monsieur "tout le monde", la question s'inverse facilement: comment n'entendez-vous pas tout cela? Ne serait-ce qu'en constatant le désert des commentaires à l'édition "Contes de la folie ordinaire", je m'interroge sur une société qui, excepté quelques militants engagés et parfois prêchant dans le désert, ne semble pas prête à considérer l'héritage de Foucault et d'autres, Erasme, Voltaire, Guattari...

La parole du "fou" donne de nous-mêmes des éclairages dont nous ne saurions accepter l'étrange vérité, en ce qu'elle dérange trop nos habitus névrotiques et notre confort de certitudes et de croyances. Elle questionne notre être-au-monde de manière trop drastique, voire auto-inquisitrice, et en tant que telle, elle doit être rejetée, dans les limbes de la non-pensée et des compromissions avec les discours préfabriqués de ce que nous sommes supposés penser de nous-mêmes à l'aune d'une société "propre sur elle" et qui se croit civilisée.

 

Qu'il s'agisse des méthodes de soins appliquées aux fous, des théories non validées par la pratique, des intérêts financiers de la pharmacie, des groupes de pression qui "pensent que" et, donc, savent, des flemmes constituées de certains psychiatres, des compromissions avec la "sécurité publique", des anathèmes sur le fou dangereux, toutes sortes de discours paraissent à longueur de medias pour exalter la nécessité de refouler la folie dans ses bases arrières les plus "négationnistes"; les contempteurs de la souffrance psychique portée au rang de danger social s'en donnent à coeur joie dans des confusions (mentales?) entre violence et souffrance...

 

Et pendant ce temps-là...

Comme le dit Baillon, même s'il le dit parfois avec quelque amertume, mais il faut lui accorder le crédit du courage dans un monde illettré des références à la souffrance psychique, on laisse l'état (avec un petit é) matraquer les instances qui luttent pour un bout de droit à la survie, aux côtés des patients, pour toutes sortes d'associations, de groupes de réflexion et d'action; on clive les différents acteurs (familles, usagers, psychiatres, etc.) et on clive les modes de prise en charge. Le Secteur, né en 1960 d'une autre folie agréablement partagée entre des psys inspirés et une clique de personnes admirables au ministère de l'époque, est menacé, en sa cinquantième année qui eût dû être fêtée le 15 Mars dernier en grande pompe, de cloisonnements absurdes où la seule question qui vaille reste celle des financements séparés, en gros de qui paie quoi.

 

Il est donc loin, le temps où on pensait que l'accompagnement des psychotiques, je veux dire en fait des gens souffrant de psychose, paraissait à chacun de nature holistique, les valeurs de transfert et de dialogue soignant représentant le socle de la relation d'aide, et le suivi dans la vie matérielle et dans la vie psychique et relationnelle n'étant pas calibré à l'aune des coûts et des "attributions" administratives.

 

Comme il n'est pas question ici de plainte, j'ai juste envie de proposer aux lecteurs de devenir acteurs en rejoignant efficacement les invitations à l'engagement de mes collègues de cette édition, et en marquant de leur trace interrogative ou contributive ce petit travail de pensée que j'ai modestement mis sur la toile.

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