Les familles se disent culpabilisées par les psychiatres ? Elles ont raison. (2)

Les familles se disent culpabilisées par les psychiatres ? Elles ont raison. (2)

Les psychiatres sont aujourd’hui à même de fonder une nouvelle clinique psychiatrique en tenant compte de cette grave mise en cause

C’est L’APPEL DE BRUMATH

(2 : réponse des soignants du secteur à la souffrance des familles)

 

L’APPEL DE BRUMATH serait ce réveil appelant à fonder une nouvelle clinique psychiatrique donnant une vraie place aux familles, mais une place discrète, gardant la priorité au patient.

« La psychiatrie, jamais sans la famille, mais avec discrétion. »

La psychiatrie peut-elle avancer aujourd’hui si, au préalable, elle ne convoque les raisons qui ont construit la stigmatisation de la folie, de la psychiatrie ?

Si nous pouvons accepter de dire que nous nous sommes trompés, nous psychiatres et que nous avions mille excuses pour cela -il nous fallait à la fois changer notre culture,  transformer l’asile, aider l’administration à ne pas appliquer d’abord des règles de gestion, et mettre cette gestion au service de la réflexion clinique- et que nous en sommes meurtris aujourd’hui, la psychiatrie pourra repartir sur de nouvelles bases, prenant appui sur la pratique et l’expérience des équipes de psychiatrie infanto-juvénile, peut-être même sur celle des personnes âgées qu’il serait temps de réintégrer dans la pratique de secteur ; le secteur est une pratique qu’il ne faut pas diviser, une pratique qui n’est forte que sur une base ‘généraliste’, attentif à toutes les pathologies psychiques prenant appui justement non seulement sur la personne, mais aussi sur sa famille, ses racines (qui si elles sont éparses sont à renforcer : l’homme peut-il vivre seul ?).

D’abord nous avons au préalable à mettre en examen ce dogme de la séparation du malade de sa famille, ou de son tenant-lieu, dogme ‘a priori’, absolument injustifié sur le plan théorique. Au lieu de séparer, ne faut-il pas apprendre d’abord à vivre ensemble ? Nous savons aujourd’hui que les causes des troubles psychiques sont multiples, peu génétiques, peu organiques, peu relationnelles, et qu’en réalité la recherche d’une causalité est dans le concret quotidien secondaire par rapport à l’avenir à construire. Nous savons que ce n’est pas la famille qui produit le trouble, mais qu’elle donne la vie, et qu’elle reste la référence forte tout au long de la vie autour de laquelle tout se peut se construire. Nous savons que la maturité de l’enfant ne se produit pas par la séparation forcée de sa famille, menée par les soignants (cette opération chirurgicale n’est pas leur rôle), mais par une maturation mutuelle qui va lui permettre de prendre la distance nécessaire pour être lui-même acteur social à part entière et fondateur d’une autre famille ; la présence de trouble psychique va nécessiter non une séparation mais l’intervention d’autres acteurs (santé, pédagogie) autour de la personne et de sa famille. Nous savons que nous ne devons pas pour autant demander à la famille de se surcharger de ces rôles complémentaires, c’est comme le répète Misès, lui donner des responsabilités qu’elle n’a pas et qui vont la sur-culpabiliser car les mettant en situation de ne pas oser l’évoquer. Chacun peut jouer son rôle, famille, soignant, pédagogue, sans empiéter sur celui des autres. Il est injuste et faux de demander à la famille d’être co-thérapeute, ni même d’être un allié (nous avons fait l’erreur de proposer ces attitudes). Le rôle de la famille n’est-il pas de vivre l’amour qu’elle porte à son enfant ? Cet amour est irremplaçable ! Les familles et la société ont besoin de l’entendre.

Une psychiatrie où la famille est respectée, faisant partie intégrante du lien privilégié de la personne malade, où la famille est à sa place, solide, discrète, ‘hors soins’.

Quel peut être le rôle de la psychiatrie de service public (c’est elle qui est convoquée en raison de la faillite passagère de l’esprit de la personne, laquelle convoque l’Etat pour jouer son rôle de médiateur –et non d’inquisiteur- en impliquant la solidarité de la société) face au doute des familles?

Au niveau de chaque équipe il s’agit d’être totalement disponible à la famille dès la première rencontre, laquelle passe par un temps d’accueil avant tout diagnostic et tout traitement ; il suffit de lui expliquer que la politique de secteur est l’installation d’une « continuité d’attention » apportée par cette équipe, inscrivant cette première rencontre dans un processus d’emblée « au long cours ». La famille est très sensible à cette première présentation et pourra exprimer sa souffrance, son premier besoin, parler.

Il suffit que l’équipe soit attentive pour saisir l’occasion de mettre à plat le sentiment de culpabilité inconscient qui a le pouvoir de faire perdre à la famille sa liberté, car sa pensée est bloquée par la stigmatisation, la honte. La famille est d’abord soulagée de percevoir que ce sentiment de culpabilité existe chez chacun, lors de toute perte. La confiance devient possible, de ce fait la famille est prête à entendre et accepter que, dans ce qui va se dérouler, elle ne pourra en connaître de toute une partie du soin, celle qui est de l’ordre psychothérapique car il concerne l’intime de la personne et sa propre vie psychique interne ; par contre des liens pourront être établis avec elle autour des expériences créatrices de la personne malade, car elle va trouver là une continuité avec sa créativité quotidienne dans sa vie personnelle dans les soins comme dans sa vie. Là des échanges seront possibles, si elle y prend du plaisir.

Entretemps la famille a besoin que l’équipe affirme que ce n’est pas la famille qui est à l’origine des troubles psychiques graves, que ‘la famille n’est pas a priori malade’, que nous ne cherchons pas à classer, catégoriser les familles de diverses façons, soit ‘fusionnelle’, ‘rejetante’, anxieuse ou … , lui dire que tout cela est faux et aurait comme seule justification, de chercher à les ‘manipuler’. Au contraire elle doit savoir que nous savons que la famille constitue le lien essentiel, et reste l’appui indispensable pour l’avenir, et que nous restons à ses côtés à chaque fois que le soin est nécessaire.

N’est-il pas essentiel de souligner que ces échanges sont utiles à la famille, mais que son rôle de famille ne saurait faire l’objet d’aucune formation (contrairement aux avancées de certains laboratoires qui prennent appui sur la souffrance des familles pour établir une dépendance en leur faisant croire qu’elles doivent suivre un ‘apprentissage’, là où il s’agit d’information, cette formation leur sert à faciliter la diffusion de leurs produits !) ?

L’entretien avec l’équipe de secteur est en réalité simple et a un but essentiel, c’est une fois la culpabilité banalisée de montrer que la famille peut créer en son sein un climat d’échange nouveau, « une ambiance » d’écoute, terme choisi par les acteurs de la psychothérapie institutionnelle, grâce à laquelle chacun trouve sa liberté, sa liberté de penser, de s’exprimer, sans pour autant accepter que les conflits prennent un tour destructeur, cette ambiance donne accès à une meilleure compréhension de chacun.

D’un côté les soignants amorcent un processus d’accueil permettant la rencontre simple, humaine, préalable incontournable de tout soin.

De l’autre c’est cette ambiance neutre dans sa famille qui va permettre à la personne ayant des troubles de prendre de l’intérêt à ses propres soins, de ne pas devoir se défendre contre des ‘pressions extérieures’, de vivre là plus de liberté, et d’y prendre appui pour la suite.

Nous voyons la place importante que peut jouer la famille comme appui de son patient, et percevons qu’elle ne peut être que « discrète » par rapport aux soins.

En dehors de ces échanges la famille doit savoir à quel point il peut lui être utile de faire partie de mouvement où les familles se rassemblent entre elles, tel l’UNAFAM. Tout comme nous devons témoigner de l’importance pour les « usagers » de la psychiatrie (les personnes en traitement elles-mêmes ou l’ayant été) de Fédération d’associations locales d’usagers, telle la FNAPSY ; avec le même résultat de ces deux côtés, familles et usagers sortent de la stigmatisation, perçoivent qu’ils ne sont pas un cas singulier, que ces maladies, ces souffrances, sont des réalités qui ne les mettent pas au banc de la société ; elles perçoivent que des réponses « humaines », d’abord, doivent être exigées tant de l’Etat que des soignants et acteurs sociaux, avant les réponses techniques, ainsi ils peuvent refuser les traitements qui ne s’appuient que sur ‘un’ registre : l’éducatif seul, la chimie seule, la psychanalyse seule, le comportementalisme seul, entrainant à chaque fois une réduction de l’humain. Les ‘groupes de parole’ pour les familles dans le cadre de l’UNAFAM ou en dehors, comme les ‘associations locales d’usagers’ de la FNAPSY jouent un rôle irremplaçable diminuant souffrance des familles, et vulnérabilité des usagers.

Ces deux grandes associations en s’unissant en 2000 sur la scène politique ont beaucoup apporté au champ de la psychiatrie et de l’action sociale complémentaire, élaborant un Plan Santé Mentale France en 2001, soutenant la reconnaissance de la nécessité de compenser le handicap psychique (cad les conséquences sociales des troubles graves).

Cela ne nous empêche pas de dénoncer la dérive extrêmement grave de l’UNAFAM survenue en 2011 l’amenantà rompre avec la FNAPSY et à soutenir la loi destructrice pour la psychiatrie du 5-7-2011 dite « d’obligation de soin », traitant le malade comme un délinquant de qui est extorqué l’aveu de sa maladie, faute de quoi lui sont imposés internement et lavage de cerveau par absorption ou injection de médicaments infligés, enfin l’irruption dans l’espace le plus privé qui soit, le domicile, pour y prolonger l’internement mis sous la responsabilité de la famille, et ouvrant la porte à la délation par le voisinage et la menace de retour à l’hôpital, si rupture de soin (certes aucun de ces termes ne sont dans la loi ! Elle maquille habilement la réalité). Dérive qui se poursuit dans le Plan de Santé Mentale de janvier 2012 où la proposition du Président de l’UNAFAM se voit consolidée : l’Etat va recruter les familles comme « aidants-naturels » (là encore le choix des mots est clairement pervers), les rémunérer sur le budget des équipes de secteur pour leur faire jouer un rôle de ‘surveillant’ des malades tout au long des soins, à la botte de l’Etat, car en dehors du service public. Dérive consolidant un autre projet de ce plan utilisant des patients appelés « pairs-aidants » ou médiateurs de santé pairs, triés sur le volet parmi la masse, pour jour le rôle de « bons malades » venant dans les services mal tenus expliquer aux malades rétifs comment ‘bien’ se soigner et rappelant à l’ordre les soignants qui à leurs yeux ‘soigneraient mal’. Perversité totale.

Ces dérives très préoccupantes sur l’aveuglement sécuritaire qui anime les décideurs actuels de l’Etat, et leur absence totale d’humain, sont confirmées par les dernières décisions de la Haute Autorité de la Santé, puisque doutant de l’efficacité de la psychanalyse et des packing, celle-ci a lancé en mars à la pâture de la vindicte populaire les acteurs de ces soins ; ceux-ci depuis quelques jours sont déjà l’objet de la délation de familles qui ‘exigent’ des ARS leur interdiction d’exercer !

Malgré la violence de ce contexte nous osons dire que ces excès tant de l’UNAFAM récente, que des associations de parents d’autistes, sont la suite de l’absence de liaison entre la psychiatrie et les familles, même si des exceptions existent, nombreuses. Certes nous savons que la souffrance d’un certain nombre de familles est telle que beaucoup ne peuvent entendre les liaisons que les équipes proposent, et que certaines familles ne peuvent diminuer leur agressivité ni leur désir de tout maitriser, et d’abord leur proche.

Nous osons affirmer que ces attitudes s’expliquent du fait de leur souffrance non écoutée. Ce qui est inacceptable, inadmissible, condamnable jusqu’au bout, c’est le choix de l’Etat qui s’appuyant sur ces souffrances les utilise pour mener à bien une politique « autoritaire », et sécuritaire, par pure démagogie, se montrer le sauveur pré-électoral !

Les soignants dans ces cas ne peuvent méconnaitre la stigmatisation féroce de la société, ni le sentiment de culpabilité des familles, c’est sous le coup de cette souffrance non écoutée que surviennent « les dérives anti-psychiatriques » évoquées ci-dessus.

Aussi devons-nous expliquer aux futurs élus l’urgence et la nécessité d’abroger ces textes (Loi et Plan) en mai prochain et d’élaborer un nouveau plan de santé mentale.

L’APPEL DE BRUMATH propose de construire une nouvelle clinique psychiatrique.  La cinquième. La première étant la clinique « classique » celle de l’asile de 1838, encore utilisée aujourd’hui. La seconde, 1942, celle de la psychothérapie institutionnelle autour du collectif et du lien soignant-soigné. La troisième, 1972, celle de la psychiatrie de secteur et sa continuité d’attention autour de l’histoire de la personne, se centrant et s’appuyant sur son contexte relationnel. La quatrième a été le mélange intime des deux dernières. Des obstacles internes et externes ont freiné son évolution depuis 1990 jusqu’au désastre de la loi de 2011 imposant le retour à la clinique classique faite de contraintes et de chimie.  La cinquième, 2012, doit pouvoir se construire en opposition, reprenant les acquis des précédentes, enrichies par ce qu’ont apporté familles et usagers comme témoignage de souffrances non écoutées, et comme compétence non reconnue, montrant comment la famille doit être restaurée dans son rôle social, s’appuyant sur la disponibilité des équipes soignantes, retrouvant ainsi sa liberté, « présente et discrète » à côté des soins, mais dans leur continuité. Jusqu’au moment où l’enfant-adulte usager de la santé mentale peut, tant dans son esprit que dans le concret, prendre envers ses parents la distance qui lui plait ; il se sent alors pleinement adulte, il va jouer un rôle social, et fonder s’il le veut une famille à son tour.

(la famille, ce groupe d’origine, puis d’adoption, qui entoure la personne, et où chacun a son statut, mère, père, conjoint, sœur, oncle, grand-mère…)

 

Edmond Perrier, Sarah Sananès, Philippe Amarilli, Yves Carraz, Guy Baillon, psychiatres, Alain Castera cadre sup de santé

Signer auprès de  « edmond.perrier@ch-epsan.fr »

 

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