Une psychiatrie sans liberté?

Les psychiatres se révoltent de voir les ministres porter atteinte à leurs prérogatives de protéger les droits de leurs malades. Ils ont tout à fait raison.Mais ne voient-ils pas que l'Etat leur dresse en même temps un piège terrible?

Les psychiatres se révoltent de voir les ministres porter atteinte à leurs prérogatives de protéger les droits de leurs malades. Ils ont tout à fait raison.
Mais ne voient-ils pas que l'Etat leur dresse en même temps un piège terrible? Il les amène à défendre l'intérêt des sorties d'essai lors des hospitalisations sous contrainte et à imposer un nouvel espace pour la contrainte. Mais se sont-ils demandé si c'est le souhait des malades? Se sont-ils mis à leur place? Enfin savent-ils qu'ils ont ouvert la boite de Pandore?

En effet, ces mêmes jours, jeudi dernier et lundi 15 février, le ministère jette les bases de la prochaine loi sur l'internement qui doit remplacer celle de 1990, cela lui permet de faire passer le désir du chef de l'Etat en priorité: ce sera une loi sécuritaire. De ce fait, sans qu'il y ait le moindre débat démocratique nos élites décident: une loi va remplacer la loi de 1990. Nous savons tous qu'elle ne peut être que pire ayant la même alternative: soit le malade accepte d'être soigné, soit il refuse, dans ce cas il est hospitalisé sous contrainte, la loi explique par le menu comment faire. Cela a eu pour effet d'augmenter sans cesse les hospitalisations, alors qu'elles diminuaient régulièrement depuis 1972, début de la sectorisation. Il est en effet plus facile qu'avant d'hospitaliser un patient contre son gré, à la moindre difficulté, une pénurie de moyens, un manque de temps, hop, la contrainte!

Que va faire la prochaine loi? Chercher à trouver plus de garanties, le résultat est prévisible, grâce à elle on hospitalisera sous contrainte plus aisément encore. Elle aura la même conséquence que l'actuelle: les directeurs pour renforcer l'hôpital, pour mieux "surveiller" et "contraindre", vont continuer à fermer plus de CMP, et de CATTP, ces lieux de soin qui permettent de soigner en ville les malades et d'éviter les hospitalisations en leur apportant un meilleur soin fait de vrais liens psychothérapiques. Plus les directeurs ferment ces espaces, plus les malades vont mal, et plus ils sont hospitalisés. Ce mécanisme est bien huilé, fonctionne très bien: le ministère pourra montrer sa courbe de chiffres au chef de l'Etat qui sera très content, il aime les chiffres et leurs courbes croissantes. Entretemps les médias ayant pour tâche de se saisir de tout incident feront habilement monter la pression pour "chauffer l'opinion", en donnant une portée nationale à la survenue régulière de quelques malheureux évènements, elles savent faire et obéir au chef, elles l'ont déjà fait pour les banlieues.


Mais l'Etat est plus malin, il garde en réserve une arme redoutable: il s'appuie sur l'intérêt accordé aux sorties d'essai, relancé par la circulaire honteuse sur les HO, pour imposer dans la loi future l'extension de la contrainte à «l'obligation des soins au domicile».


Personne ne dénonce que c'est la remise en place de l'asile qui se profile, mais pire car étendu au domicile. La psychiatrie sera réduite à la «distribution obligatoire des médicaments à domicile». Plus besoin de psychothérapies! C'est une telle perte de temps, et on n'y comprend jamais rien! L'arsenal de la main d'œuvre est là sans coût. Quel gain de personnel! En effet on n'a plus besoin des équipes de secteur! Car on va pouvoir faire intervenir les généralistes, ces psychiatres aux pieds nus, pour faire cette distribution, et on aura aussi comme relais pour tout cas compliqué les équipes mobiles pour venir faire les fameuses injections tous les 15 jours à domicile. S'il le faut avec l'aide de la police «Vous prenez tout de suite vos médicaments! Monsieur, sinon, on vous réhospitalise, et sur l'heure, je n'ai qu'à donner un simple coup de téléphone!».

Ah! Enfin une vraie psychiatrie qui obéit, «sur ordre». Car pour hospitaliser il ne sera pas nécessaire de faire une quelconque enquête, ni un examen minime: non la menace est là, toute prête à être appliquée. N'est-ce pas la barbarie, l'esclavage qui sont en cours?

Mais non, voyons l'Etat est seulement malin, il veut montrer aux psychiatres et aux familles qu'il est possible de diminuer les durées d'hospitalisation, c'est plus économique et de plus cela va dans le sens apparent de la demande d'alléger les soins lourds. En fait il délègue un outil de pouvoir considérable, incontrôlable aux médecins avec cette arme redoutable qui va tout pervertir, car à peu près sans limite (qui est en fait la généralisation de la sortie d'essai, car il y aura toujours au préalable le piège des 72 h d'hospitalisation contrainte): si le patient n'observe pas l'un des points prévu pour ses soins (activités, entretiens, prise de médicaments), il suffit de lui dire que la mesure a tout prévu! Il sera hospitalisé à la moindre contestation, mais hospitalisé dans la pire des conditions: dans le cadre de l'hospitalisation sous contrainte c'est-à-dire avec privation de liberté! Le traitement se réduira peu à peu aux médicaments et à la contrainte, c'est tellement simple.

La contrainte est une atteinte à la dignité humaine. L'étendre au domicile, c'est installer dans les esprits de chacun, du malade d'abord, ce doute, puis cette certitude qu'il est entré dans une position sociale de dépendance, ou plutôt d'infériorité, stigmatisé.

Nous avons appris par un communiqué de presse du 2 février que le débat qui a commencé au ministère a montré que l'Etat avait l'accord des représentants des psychiatres, et des familles. Hélas on comprend les familles, prises pour partiellement responsables des troubles de leur enfant, elles continuent à ne pas être considérées au niveau de la réalité de leur souffrance, «les psychiatres n'ont pas le temps de les recevoir et n'acceptent pas de voir le patient à leur demande». Alors elles veulent des certitudes. Mais les psychiatres??? à quoi pensent-ils?
C'est ainsi que les usagers représentés par la FNAPSY se sont retrouvés seuls au ministère à refuser l'obligation de soins à domicile, dont ils savent trop bien que c'est l'installation sans limite de «l'enfermement hors les murs».


Cela va être confirmé lundi 15 février. Allons-nous laisser s'installer la destruction complète de la pratique de la psychiatrie de secteur? C'est la mise en place d'un contrôle social que nous n'avons encore jamais connu. Une psychiatrie "sans liberté" se prépare.

Ceci avec l'accord total des différents syndicats de psychiatres! Cela arrive à bas bruit, sans débat démocratique. Mais où avons-nous la tête? Lucien Bonnafé! Reviens parmi nous clamer ta colère! Cette stigmatisation, contre laquelle tu as passé ta vie à te battre, s'installe.

N'y a-t-il aucun psychiatre qui puisse se mettre à la place d'un patient? Dire ce qu'est pour soi l'atteinte à la liberté? Ressentir ce que va être cette contrainte en pointillé, qui en fera un paria à domicile. Car cela se saura vite: «Vous savez cher ami, un tel, vous avez compris! Il est sous ‘obligation' – Ah bon? C'est pourtant un homme si brave, je n'aurai jamais cru! Mais comment on fait pour ... ‘obliger'? –Oh c'est simple, un certificat de psychiatre, j'en connais un très gentil, là justement. –Ah, merci! Cela va me faciliter les choses».

Mais oui, la psychiatrie, c'est une réalité «hyper complexe», et d'abord pétrie d'humanité!
France, terre de liberté! As-tu perdu toute conscience?

Paris, le 5 février 2010.

Docteur Guy Baillon
Psychiatre des Hôpitaux

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