LE SOUFFLE D'ANTIGONE

LE SOUFFLE D'ANTIGONE

« La tragédie d’Antigone procède d’un souci plus haut que toute philosophie : ce souci commun, engageant la décision d’un agir et d’un endurer, est

une insurrection de l'esprit – une "piété"."

(Jean Lauxerois)

 

C’est bien toi, ô Antigone ! qui me poursuis et me harcèles, en ces jours difficiles ? Car j'ai lu de toi. Et je me suis beaucoup attardée dans la lecture de ce petit texte ( [1]) que j’ai beaucoup apprécié et aimé, mais qui m’a aussi beaucoup impressionnée, et qui (cette nuit même) m’a aussi hantée. Là où il est question de toi, et de ta parole, et de ton geste empreint de piété, le tout relu par la tentative d’une remémoration pour ainsi dire, réellement grecque de toi (si grecque dans ton amour de la vie !), et de ta place dans cet ancien monde grec, et de ton (dirions-nous) geste dénonçant ton être qui se niche librement dans « la justice démonique [qui] appartient à la sphère de morts ». (Des « morts et non [de] la mort. » ) De toi qui – par ce geste, voulais et d’une façon têtue jusqu’à la déraison – bien relier nos deux mondes. Celui des nous les vivants (faudrait-il, mieux s’appeler les « mortels », comme ce livre nous l’indique ?), et celui des morts. Et cela, en faisant acte de piété : d’eusèbeia.

 

Car, cette nuit, mieux, à l’aube, une « chère tête » (comme tu le dirais, Antigone) m’a visitée, s’insurgeant de Hadès. (Mais, dans mon songe, je ne le réalisais pas.). Une « tête » amicale. La tienne, Béatrix, et reliée, dans un voyage de retour par le train, à toute une bande sortie de La Borde. (Un voyage provenant d’où ? Se dirigeant où ? Dis-moi, Béatrix : d’où, nous éloignions-nous ? vers où nous dirigions-nous ? vers la vie ? vers la mort ? vers une fiévreuse folie, peut-être ?).

 

Ton beau visage, Béatrix, était à jamais présent. Mais les paroles, les paroles que nous échangions, étaient difficiles à saisir, à comprendre, à renvoyer les unes les autres, selon un chemin, un trajet, qui irait toujours, pour ainsi dire, droit au but.

 

Je me souviens qu’il y avait eu (de ma part) des tentatives extrêmes d’éclaircissement (et à tout prix !) de notre dialogue. Moi, je me tournais vers toi, et tentais désespérément (avec un réel désespoir, j’entends par là) de te raisonner, comme l’on aime dire. Mais toi, les sourcils froncés, tu t’entêtais à la nier, ma parole, et à reprendre le fil de ton discours, que je reconnaissais finement ficelé, mais qui pourtant – à mes yeux nocturnes – paraissait également comme décousu. Décousu ? Oh, non ! Tout à fait déraisonnant !

 

C’est alors que je pensai, dans mon songe vécu avec autant de violence : « Je l’ai de nouveau et à jamais perdue ! », et que je me suis réveillée au son de ces paroles. Hantée de désespoir.

 

C’était toi, Béatrix, ou c’était moi, le sujet du rêve, comme l’on dit ? Moi qui, comme Antigone, n’arrête pas d’enterrer mes défunts ? Ou peut-être ce n’est pas vrai, ou, mieux, ce n’est pas tout à fait cela. Moi, qui ai un échange continu avec ce monde que certains appellent le Monde de l’au-delà, où tant d’êtres qui me sont si chers, se sont abrités. Et si nombreux que je ne pourrais même pas les compter. (J’étais en train d’écrire les conter !). Si nombreux que – à propos de certains – je me demande, en ouvrant, ou en feuilletant mon vieil agenda : – Mais lui (/elle), est-il (est-elle) mort(e), ou encore vivant(e) ?

 

À mon difficile, si irréel réveil, ce matin je me suis aperçue être entravée, dans mes mouvements, par le poids des couvertures. Ne pouvoir plus du tout bouger. C’était peut-être ça, la cause première de la désespérance de mon cauchemar ? Car, en réalité, jamais, Béatrix, je ne te vis, ni ne t’entendis délirer, bien que t’étant réfugiée à La Borde. Là où moi… Or, ce cauchemar, mon cauchemar – si réel – m’accompagna, et m’accompagne encore. Oui, à l’heure présente. Et il me dit, dans une parole tout à fait nouvelle, et pour la première fois, le sentiment de désespérance de ceux qui vous entourent, lorsque, d’un pas décidé et si souvent « motivé », vous vous décidez à vous en éloigner, les abandonnant loin. Loin derrière vous…


[1] SOPHOCLE, «Antigone », Traduction, présentation notes et postface de Jean Lauxerois, éd. Pocket.

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