Une grande dame de la psychiatrie nous a quittés.

Paris le 5 septembre 2010 Une grande dame de la psychiatrie nous a quittés.Je propose un dernier message à tous ses amis de la psychiatrie, patients et familles d’abord, amis ensuite et tout acteur du champ psychiatrique.Dans ce grand déchainement de passions, d’agressions du fait de l’Etat, de discours emportés, de violences de tous ordres nous agitant jusque dans le champ de la psychiatrie où chacun au moins en ce lieu devrait trouver asile, dans ce tourment une parole calme, sereine, vient de s’arrêter, une dame toute simple vient de nous quitter.Hélène Chaigneau, née le 12 octobre 1919, psychiatre des hôpitaux d’abord à Niort, puis Prémontré, ensuite dès 1954 à Ville-Evrard, enfin à Maison-Blanche de 1971 à 1984, a su avec chacun de ceux qui l’ont approchée, et en particulier les membres de ses équipes, travailler l’exigence que nécessite la capacité d’assurer une « présence à l’autre ».Sans jamais employer un discours dogmatique, sans prise de position théorique, mais armée d’un sens clinique précis et de l’éclairage constant mais tacite de la psychanalyse, elle nous a montré que ce qui lui importait d’abord c’était que la personne « dite schizophrène », ou « prétendue hystérique » (car le diagnostic, comme les signes, étaient pour elle une réalité secondaire venant bien après la dimension psychique humaine) puisse accepter la rencontre avec elle et de là avec les membres de l’équipe.Elle savait allier avec simplicité deux démarches qui paraissent antinomiques : une exigence première à pouvoir s’affirmer dans sa personnalité, d’avoir une estime de soi bien enracinée (au point de parfois pouvoir être taxée d’égoïste), condition essentielle pour ‘être présent à l’autre’ et constituant ‘la capacité de soigner’, alliée avec la ‘capacité d’être soignant’ faite au contraire de l’oubli de soi pour mettre en valeur l’équipe, le groupe, … jusqu’au syndicat. Hélène Chaigneau a su admirablement synthétiser ces positions pour rendre possible la rencontre avec la personne qui souffre, cet ‘autre’ qui s’appuie toujours sur une constellation de personnes, d’où la présence nécessaire de l’équipe autour d’elle, s’impliquant à créer ‘l’ambiance’ adaptée et à tenir un chant polyphonique. Il est alors possible que la personne advienne à elle-même. Dans ses équipes chacun se sentait respecté à la fois comme personne et avec sa spécificité professionnelle : infirmier d’abord, psychologue, AS, médecin en dernier car l’exigence était là aigue, permettant à chacun de comprendre qu’il ne doit tenir compte que sur lui pour évaluer ses actes.Dans ces affirmations, la ‘patronne’ était forte, au point d’intimider plus d’un ; elle restait modeste et solide, d’abord dans le respect de l’autre, des autres. En même temps, sans jamais aucun prosélytisme (ce qui m’a toujours sidéré) elle s’est toujours engagée dans différents groupes, jamais en spectateur passif, toujours en acteur modéré, s’impliquant parmi les fondateurs de la Psychothérapie Institutionnelle où Jean Oury est resté une rencontre forte et fidèle ; puis dans les groupes scientifiques où l’un de ses premiers collaborateurs, Jean Garrabé devint un compagnon de route dans « l’Evolution Psychiatrique »en particulier. D’emblée aussi elle s’est engagée dans le Syndicat des Hôpitaux Psychiatriques, le SPH (dont elle fut longtemps membre du bureau), ce syndicat fondateur de ‘La Psychiatrie de Secteur’, nouvelle politique issue de la résistance, auprès en particulier de son fidèle ami Lucien Bonnafé (je ne cite pas tous ses amis, ni tous ses élèves, car ils sont très nombreux). Enfin Hélène ne craignait pas d’affirmer que la psychiatrie «’est politique’ », et elle disait ces dernières années qu’elle aimerait bien écrire un livre sur ce thème, tellement la question de la ‘Cité’ était pour elle fondamentale, mais les troubles qui l’ont brutalement limitée depuis 6 ans ne lui permettaient plus d’écrire, sans pour autant restreindre sa capacité critique, ni sa conscience attentive à l’évolution de la psychiatrie.De ce fait tout au long de sa carrière, beaucoup d’entre nous aimaient l’inviter à diverses rencontres, colloques, séminaires, car dans des interventions courtes elle savait éclairer le débat par des remarques pointues et précises, nous aidant à nous décentrer pour aller vers l’essentiel.Certes l’exercice n’était pas sans risque pour l’auditoire, et plus d’un d’entre nous s’est retrouvé « le cul par dessus tête » à vouloir commenter ce qu’Hélène venait de dire : « Mais de quoi je me mêle ! » rétorquait-elle aussi sec, avec un léger sourire, nous précisant ainsi que sa parole était à elle seule.Elle savait en effet manier l’humour avec dextérité, plus d’un s’en rappelle.Tout ceci explique pourquoi ceux avec qui elle a travaillé tout au long de ces 50 ans (un demi siècle !) aimaient l’appeler familièrement ‘Patronne’ (son amitié était indéfectible, même si elle avait parfois la critique aiguisée), ce mot la faisait sourire, comme elle a souri d’un air moqueur lorsqu’elle a appris en janvier dernier qu’un groupe d’amis avait décidé de réunir une grande partie de ses écrits (articles et conférences) pour les publier en fin d’année et pour lui demander son accord. Elle en riait, ajoutant avec malice qu’elle aimerait les lire avant de mourir. Elle savait alors ponctuer certains de nos échanges sur son ancien travail en affirmant simplement sans aucun orgueil : « C’est du bon travail ! ». Chacun prendra un grand plaisir à ces écrits toujours finement ciselés.Si je me suis permis de prendre la plume ici, c’est pour témoigner de la force et de la pertinence de « sa façon d’être avec l’autre qui souffre, et de d’abord le respecter pour le rencontrer et pour qu’il advienne à lui-même » (vous avez compris que ce ne sont pas ses termes, mais les miens).Il me paraît évident aujourd’hui que dans notre psychiatrie (reflet de notre société) où tout est occasion de division, dans un climat de rivalité, chacun ayant pourtant le désir authentique de chercher à soutenir au mieux les patients, tout ce qu’Hélène nous a transmis peut être fondamental pour chacun.Elle nous a montré (sans jamais nous demande de faire comme elle) qu’il y avait une autre position possible, une position fondamentale, forte, dans la rencontre avec l’autre : «d’abord construire une présence à l’autre ».Ne pensez-vous pas que la psychiatrie qu’Hélène a si clairement défendue tout au long de sa carrière, ne soit pas encore la nôtre ? et la vôtre, celle de demain, des jeunes générations qui arrivent ? Cette question est la vôtre. Avant de terminer ici ce modeste témoignage, je ferai une annonce. A ceux qui sont militants, je précise que nous accompagnons Hélène une dernière fois, en pleine grève, ce qu’elle respectait, sans manifester, ce mardi 7 septembre de 9 h précises à 9 h 45 face au Père Lachaise, au 55 Bd de Ménilmontant (près de son secteur) à la Chapelle de Notre Dame du Perpétuel Secours dans le 11ème à Paris.Sa famille, ses amis, en particulier deux de ses grands compagnons, Jean Garrabé, et Jean Oury, les membres de ses équipes, ses amis comme Dimitri Karavokyros, Yves Buin, … seront avec nous.Bien cordialement. Guy Baillon

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