"De l'oubli à l'écriture?" Rencontre publique du Point de Capiton

           Le 11 avril dernier, s'est tenu, au CH MONTFAVET (Vaucluse) un colloque sur le thème de "l'oubli à l'écriture". Comme le souligne Simone MOLINA, psychanalyste et présidente du Point de Capiton, l'oubli convoque le sujet de l'inconscient, dans sa double dimension du déni ou du refoulement et réfère aux formations de l'inconscient, qui interrogent "l'insu", lequel opère en chacun de nous. L'écriture émerge alors comme un médiateur privilégié, assurant un travail de transmission, singulier et/ou collectif, de nos pratiques, expériences de vie et éprouvés traumatiques.

         Simone MOLINA insiste aussi sur la place de l'oubli dans le champ social, celle de "l'abandon ou encore du refus d'être enseigné par l'Histoire", blanc de mémoire où oeuvre le travail du négatif. Elle cite Michaël GUYADER dans sa préface au livre "L'abandon à la mort de 76000 fous par le régime de Vichy-Réponse à quelques historiens qui le nient", rendant hommage à Lucien Bonnafé, Max Lafont et Armand Ajzenberg (l'un de nos précieux contributeurs du site): "L'étude de la question de l'extravagante surmortalité à l'hôpital psychiatrique pendant la guerre ne saurait se comprendre autrement qu'à l'enseigne d'une étude attentive des conditions de l'oubli organisé des malades les plus fragiles par le régime de Vichy." Cet oubli historique trouve à s'inscrire dans la stratégie de l'idéologie eugéniste, prévalente dans les théories dominantes de l'époque et le programme de normalisation sociale selon un ordre de "purification" et d'effiscience préétabli, dont témoignent l'extermination des juifs et l'exclusion des minorités, elle-mêmes condamnées à l'éradication.

         L'écriture est alors ce travail de traces, dans sa confrontation à ce qui, en soi, résiste au travail de mémoire et tend à s'effacer, c'est un travail d'exhumation de ce qui a été oublié, nié, forclos par le "blanc de mémoire", l'oeuvre mortifère du négatif de la transmission. Ce double travail exige une vigilance particulière à "ne pas oublier l'oubli", à refuser le "ça va d'soi" qu'évoque Jean OURY, affirmant que les "ça va d'soi" savent la raison de leurs présences,  présences à rien, ni personne, même et si "ces pleins de ce qu'ils croient savoir, ils ne peuvent accueillir personne". Ainsi, la résistance de l'oubli à l'oubli, dans sa boucle paradoxale, implique le souci de l'accueil et l'hospitalité (au sens d'hébergement psychique) de la rencontre surprenante, inattendue.

        Cette problématique de l'oubli convoque aussi la question de la temporalité, du devoir de mémoire et son envers: le droit à l'oubli.

        André CASTELLI, co-auteur avec Armand Ajzenberg, de l'ouvrage précité a rappelé l'exhumation de vieux documents de l'asile de Mondevergues, qui reflétaient plus de cent ans de la vie sociale à l'intérieur de l'établissement et la prééminence de la pratique de l'écrit dans les modalités relationnelles: journaux et archives qui reprennent l'ensemble des échanges du Conseil de Surveillance de 1939 à 1945. Ces documents retracent la vie quotidienne dans l'établissement, la famine, le froid et la mortalité, faute de soins vitaux, élémentaires, échappés de l'enfouissement dans la mémoire collective et des fourneaux où ont brûlé des centaines d'autres documents, un pan de la mémoire de l'établissement réduit en cendres, parti en fumée. Rien que l'année 1942 recense cinq cents qurante décès et pour l'anecdote, les malades se mouillaient la pulpe des doigts pour ramasser les miettes de pain au sol et mangeaient les pousses de platane. C'est dans ce contexte que Camille CLAUDEL est morte de froid et de faim, dans cet asile où elle aura passé près de trente ans de sa vie, refusant obstinément d'y poursuivre son activité artistique, celle-ci ne pouvant se réaliser qu'en dehors des enceintes épaisses où l'avait exhilée sa famille et remplaçant l'argile, le marbre et le bronze, façonnés de ses mains en des oeuvres sublimes, par l'encre fluide de l'écriture épistolaire assidue, en particulier une correspondance avec son frère Paul, témoignages de son expérience singulière de l'internement, de la précarité de son quotidien, de sa solitude absolue.

          Il est utile de rappeler l'importance du caractère mémoriel de ces archives, témoins du processus de sidération saisissant les acteurs de cette tragédie silencieuse, et comme le souligne Simone MOLINA, "la soumission volontaire, mais aussi involontaire au déni.", la "lisibilité" impossible de ce qui est en train de se produire sous nos yeux, toujours d'actualité: la précarité, l'exclusion et la mort des plus vulnérables, orchestrées, dans le mépris cynique et le silence complice de tous les acteurs politiques et sociaux, par les politiques néolibérales d'austérité viennent réactualiser la stratégie de la loi archaïque des plus forts contre les plus faibles et leur sacrifice "inévitable".

         Le docteur René PANDELON, chef de pôle au C.H. MONTFAVET et responsable des ateliers de création à médiation artistique, a rappelé, à juste titre, la loi sur "l'obligation de soin", laquelle n'est plus associée à un espace géographique, un lieu de "soin", mais aux modalités restrictives du soin en lui-même. On constate aujourd'hui une augmentation des obligations de soin, conséquence de la politique sécuritaire, initiée par Nicolas SARKOZY, lors de son discours de 2008, à Antony, tendant à assimiler les malades mentaux à de "dangereux criminels potentiels", ce qui est démenti par les statistiques, le malade mental est plus dangereux pour lui-même que pour autrui. Cette représentation collective imaginaire de dangerosité est largement relayée par les medias qui  exploitent et amplifient, par le biais d'une loupe grossissante, sur la scène médiatique, les faits divers dramatiques de meurtres commis par des malades mentaux, ainsi exposés à la perversion voyeuriste que masquent les haines outragées.

 Dans cette logique sécuritaire, le soin ne porte plus que sur l'obédience médicamenteuse, la construction patiente d'une alliance thérapeutique avec le malade est sacrifiée à l'urgence médicale d'une temporalité qui ignore celle de l'autre, psychique.

        L'isolement en chambre sécurisée est devenu pratique courante, sans qu'on s'interroge sur les bénéfices thérapeutiques de l'isolement, qu'on en soulève les questions éthiques et théoriques, cette mesure répondant à des impératifs administratifs sur les modalités légales d'hospitalisation du patient et ses potentialités dangereuses. On continue de feindre d'ignorer les incidences pathogènes éventuelles de telles mesure de contrainte sur la perception subjective du monde (interne et externe) par le patient.

        On est passé d'une clinique de la parole et de son historicité à une lecture objectivante des symptômes, repérés comme "troubles", à éradiquer par des molécules chimiques. Les programmes codifiés d'éducation thérapeutique édictent les règles d'une "bonne adaptation psycho-sociale", remplaçant la question et l'analyse de la constellation transférentielle, outil de la psychothérapie institutionnelle. L'unicité du traitement médicamenteux a remplacé la singularité subjective de la rencontre soignant/patient et la continuité des soins (interchangeabilité des infirmiers, médecins, travailleurs sociaux...).

       Pour conclure, les dispositifs psychiatriques deviennent des rouages de contrôle et régulation sociales, soumis aux contraintes budgétaires, sous l'emprise de l'idéologie néolibérale d'adaptation socio-économique et d'efficience normative. Il n'est qu'à rappeler les conséquences destructrices de l'humain que la politique d'austérité européenne a imposées à la Grèce. Nous ne devons jamais oublier que les plus vulnérables, comme nous le rappelle le devoir de mémoire, sont les premiers sacrifiés, broyés par la machine infernale de cette nouvelle dictature totalitaire du Veau d'Or.

 

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