Refus de certains ‘Conseils Locaux de Santé Mentale’ par des usagers de la psychiatrie, la FNAPSY.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux                                   le 6 juillet 2012

Refus de certains ‘Conseils Locaux de Santé Mentale’ par des usagers de la psychiatrie, la FNAPSY.

(ce texte est une modification des deux précédents de ce jour, la récusation et sa rectification, qu'il synthétise)

La FNAPSY ne veut pas que ces Conseils ‘déballent leur vie en public’. Elle dénonce en même temps la dérive opérée ces dernières années disqualifiant la psychiatrie et lui substituant la notion floue et sans bornes de ‘santé mentale’.

J’ai retenu ces deux critiques des propos tenus le 2-7 par la FNAPSY, mais ce que j’écris n’engage que moi. Je les prends clairement à mon compte car mon expérience des conseils de secteur de 1978 à 1984 et de 30 ans de chefferie de secteur dans le 93, enrichie de l’écoute des usagers m’a engagé à attirer notre attention sur les dérives possibles dans cette formidable ouverture à faire avec les administrations locales.

C’est une forte opportunité pour nous tous d’exiger que l’Etat redonne son sens plein à la PSYCHIATRIE. Nous voulons que ce terme désigne la réponse à l’ensemble des besoins des malades, associant soins et compensations sociales, et qu’une seule enveloppe budgétaire existe correspondant à la totalité de leur financement. Je pense avoir compris que c’est ce que demande aussi la FNAPSY. Nous allons pouvoir ainsi ensemble mettre un terme à la volonté de déshumanisation de la psychiatrie du précédent gouvernement et aider les nouveaux élus du Parlement à reconstruire une psychiatrie humaine et compétente dans un climat de confiance retrouvée.

Tous les soignants vont se retrouver dans cet appel, ils vont pouvoir sortir de l’état de stupeur dans lequel les a plongés la violence de Nicolas Sarkozy (son discours stigmatisant de 2008 à Antony, sa loi de 2011 imposant le traitement chimique sans consentement, son plan santé mentale de 2012 déployant une surveillance des malades par de faux soignants : aidants familiaux et pairs-aidants). Espérons que cet appel permettra aussi aux familles en détresse de se libérer.

Nous allons examiner pourquoi ces conseils locaux peuvent être un piège et comment la notion confuse de ‘santé mentale’ qui en est le centre a des effets pervers, puis proposer de restaurer les anciens Conseils de Secteur.

Ce CLSM réunit sous l’autorité d’un élu local 20 à 50 personnes représentant les diverses institutions de la commune concernée, depuis les autorités, police, pompiers, services sociaux divers, administrations, maison du handicap, jusqu’aux divers acteurs sociaux, acteurs de la santé, généralistes, hôpital général, maisons de retraite, psychiatres, bailleurs sociaux, usagers de la psychiatrie ; ce groupe est imprécis.

Ce Conseil se réunit autour de tout ce qui peut concerner la dite ‘santé mentale’ des malades et de l’ensemble de la population de la commune : le logement, les ressources, l’alimentation, les services publics divers, communication, soins divers généraux et spécialisés, la recherche d’emploi, les lieux de travail, les diverses formations, les services sociaux, la culture, le sport, etc. …  Les facteurs qui peuvent influer sur la santé mentale sont sans limite et couvrent donc tout le champ des actions humaines.

Ce Conseil de santé mentale, qu’il se réunisse en plénière ou en commissions, va vite, on peut le prévoir sans hésiter, se concentrer sur deux ordres de questions : -soit des questions de personnes précises qui par leur comportement troublent la Cité, -soit des questions générales qui tendraient à montrer que tel ou tel aspect des conditions de vie des citoyens porte atteinte à la ‘santé mentale’ d’un groupe ou de l’ensemble de la population (logement mauvais ou insuffisant, ressources insuffisantes, services divers emploi -formation insatisfaisants, harcèlement dans telle entreprise ou telle administration, accueil de mauvaise qualité, etc…., sans limite aussi…)

Deux conclusions seront tirées de ces échanges :

-pour les personnes dites en difficulté, des solutions vont être proposées à leurs ‘troubles’ : d’emblée nous serons en contradiction avec les règles de la société : des personnes vont être désignées en public comme soit en mauvaise santé, soit perturbant la ville ; ce Conseil va vouloir établir un bilan, proposer des réponses, initiés à partir d’un trouble de l’ordre ! Nous constatons que -soit cette démarche se fait sans avoir besoin de la psychiatrie, celle-ci en sortira disqualifiée, -soit cette personne est connue de l’équipe, le Conseil va la considérer comme malade ; de ce fait le débat qui s’instaure constitue une violation publique du secret professionnel, ce qui est condamnable ; de plus dans les deux cas ce débat a lieu sans que la personne concernée ne soit prévenue ni qu’elle ait donné son avis. Ceci est « absolument inacceptable » a dit la FNAPSY.

-pour les conditions de vie paraissant défavorables à la ‘santé mentale’ d’un groupe, le Conseil va désigner tel aspect de tel service comme devant être modifié ; ce pourra être le logement (qui est en effet la condition de vie actuellement la plus problématique, la responsabilité des communes est profondément impliquée, mais chacune cherche à se désengager !) -en fait comme l’élu local préside le Conseil on évitera cette question brulante et on s’attachera plutôt à désigner tel ou tel autre service comme responsable de la ‘mauvaise santé mentale’ du groupe concerné. La conséquence est double : -soit le service concerné a la capacité de se modifier, il se reconnait déficient mais se sent alors disqualifié par le jugement porté par ce tribunal social, cela n’est pas bon pour son image, et c’est peut-être faux ; -soit le service communal concerné est sans ressources financières, et comme le débat se déroule sous l’étiquette de la psychiatrie car cela concerne des troubles psychiques en devenir (alors qu’il s’agit là de services sociaux) c’est vers les finances de la psychiatrie que le Conseil va se tourner sous prétexte de ‘prévention’. Le budget des soins va donc être utilisé pour une prévention sans limites.

Ajoutons que sous couvert des notions de prévention et de santé mentale la vie politique va être modifiée de façon préoccupante : les services de la Cité seront jugés, non au regard de la satisfaction des citoyens, mais au regard d’une donnée échappant aux hommes politiques : la ‘santé mentale’ ! Les décideurs et les élus ne pourront plus décider des questions d’aménagement de la ville qu’au regard d’experts ( ?) donnant leur avis sur les conséquences ‘possibles’ de tel ou tel service sur la ‘santé mentale’ de la population !

Comment en est-on arrivé là ? Il est utile de constater la collusion entre le gouvernement Sarkozy et l’OMS, l’un et l’autre avaient le même objectif : disqualifier les soins psychiatriques en les limitant soit à la violence des soins sous contrainte, soit à la prévention des troubles. De toute façon le CCOMS s’est développé en totale collaboration avec le gouvernement de Sarkozy car la décision de création des CLSM a été prise bien avant sa défaite électorale, comme celle de développer les expériences de pairs-aidants et d’aidants familiaux qui disqualifient les soignants en donnant à quelques usagers des responsabilités démesurées, remplaçant les soignants !

Ce projet de conseil est aussi en continuité avec le rapport KosciuskoMorizet-Kovess en 2011, qui prônait à des fins politiques « la santé mentale positive, » annexée à la notion chère à l’OMS de ‘bien-être’, notion totalement factice et irréaliste, dérive totale.

Rappelons que pour l’OMS les soins, en particulier ceux concernant la psychose, coûtent trop cher ! C’est ce que pensent les USA qui ne les soignent que pendant un à trois mois, d’où leur dérive vers la ‘santé mentale’, qui est leur choix déterminé, suivi par l’OMS .

La France s’honore d’avoir construit avec la psychiatrie de secteur un outil remarquable, depuis 1960 (malgré l’anarchie dans lequel l’Etat l’a laissée se développer depuis 1990). Cet outil associe les soins et la prévention de toutes les pathologies, en étant très attentif aux psychoses, l’énigme centrale, ainsi mieux comprises et mieux soignées. Le cœur de cet outil est la continuité des soins toujours réalisés dans la proximité du lieu de vie du patient permettant leur appui sur son environnement humain.

On comprend que toutes les prétendues ‘recommandations’ de l’OMS ne peuvent que chercher à s’opposer à son extension.

L’objectif du CCOMS est de faire croire que la psychiatrie serait une donnée de santé publique dont le contenu essentiel est ‘administratif’, niant toute validité aux recherches de la psychopathologie ; la vérité sur la psychiatrie proviendrait pour l’OMS de données purement statistiques tirées d’enquêtes de population établies à partir de tests rapides réalisés par exemple au téléphone ; donc dénigrant tout intérêt aux réalités humaines établies à partir de l’étude des relations entre les personnes. Déjà lors de leurs premières enquêtes de population le Professeur Edouard Zarifian s’était élevé avec vivacité et netteté contre elles, dénonçant les pseudo connaissances qui en étaient tirées.

Enfin ce projet s’appuie sur la fausse idée de ‘démocratie sanitaire’, on ne peut mélanger la répartition égale des moyens et l’idée farfelue de décider par vote ‘démocratique’ de la réalité d’un trouble psychique et du traitement qui lui convient !

Ce qui devrait inquiéter aussi les équipes de secteur c’est de savoir qu’au nom de concepts philosophiques brumeux (comme ‘l’empowerment’, dont les malades d’après l’OMS devraient se saisir pour lutter contre les soins, et selon lequel ils devraient prendre le ‘pouvoir’ !), il est prévu que le CLSM s’entoure de toute une ‘organisation’ administrative, accompagnée par une grille et par des ‘recommandations’ ( !) de l’OMS (incompétente, nous l’avons vu, en matière de secteur) ; elle serait encadrée par des ‘coordonnateurs’ départementaux et régionaux.

Ainsi nous constatons qu’une nouvelle ‘machine’ administrative va à bas bruit, à la fois chapeauter les directions hospitalières et médicales, et substituer la logique gestionnaire à une réflexion sur la psychopathologie clinique, en prenant appui sur les élus, leur assurant que l’ordre va régner dans leur commune, comme le voulait Sarkozy !

Au total nous assistons à une disqualification de la psychiatrie et à une manipulation politique. En effet la plus grande confusion s’installe, les rôles et les fonctions sont mélangés, la générosité affichée cache en réalité une volonté de tout maitriser de façon occulte et donc arbitraire, non contrôlable.

Face à ce projet confus il est essentiel de faire une proposition constructive :

La FNAPSY a évoqué aussi l’importance jouée par le CONSEIL DE SECTEUR aux débuts de la Psychiatrie de secteur entre 1970 et 1985, officialisé par une circulaire en 1976 ou 78.

Il est urgent que nous revenions à cette belle idée conçue par les promoteurs de la politique de secteur, Lucien Bonnafé et ses collègues, et dont le fonctionnement et le but se démarquent nettement du CLSM.

Le Conseil de Secteur se refuse à  examiner des ‘cas particuliers’, il se veut une simple instance de dialogue et ‘d’information générale’, sans pouvoir décisionnel. Il est sans hiérarchie, en effet la forme de la table du Conseil est triangulaire afin de faciliter la fluidité que provoquent les échanges à trois entre les trois partenaires d’un même secteur : les usagers de la psychiatrie et les élus locaux, l’administration locale et les tutelles, l’équipe soignante. Sa présidence est alternée entre les trois acteurs. Tout ceci évite le rapport de force entre soignants et directions, il diminue progressivement la stigmatisation de la psychiatrie en la faisant connaître et en la construisant autour d’une réelle solidarité. Le Conseil de secteur a essentiellement une fonction pédagogique. L’équipe de secteur lui soumet ses projets et ses rapports d’activité annuels, les remarques des usagers et des élus lui permettent de se réajuster au mieux à la lumière de leurs besoins, le commentaire de l’administration aide à le rendre conforme aux règles du moment. Une telle instance à l’écoute des trois partenaires permet de dépasser les conflits classiques de gestion en mettant en évidence la pluralité des besoins et la diversité des réponses possibles, tout en stimulant l’imagination de chacun.

Surtout il partage une même inspiration avec la politique de secteur, son appui sur la solidarité de la Cité ainsi que sur les compétences de chaque acteur.

Certesil faudra simultanément ne garder de la loi de 2011 que ce qui concerne le contrôle de la justice, et examiner l’ensemble de la psychiatrie afin d’élaborer un « Plan Global de Psychiatrie »  s’appuyant sur les principes de la politique de secteur, laquelle, malgré toutes les attaques dont elle a été l’objet, a survécu, preuve de ses potentialités.

Nous pensons, comme l’a évoqué la FNAPSY, que la psychiatrie doit retrouver son sens,  celui de toujours, celui d’avant la fâcheuse loi du 30-12-1970 (qui a divisé la psychiatrie en deux, l’aigu pour l’hôpital et le chronique pour le social). Les usagers savent très bien que cette division d’une part entraine des déchirements néfastes entre acteurs du soin et acteurs du social pour une même personne qui se sent de ce fait divisée, et d’autre part est source de pertes budgétaires considérables.

Le précédent gouvernement n’a pas cherché à faire en sorte que la loi 2005, créant le handicap psychique et réparant les méfaits de la loi de 1970, établisse un lien fort entre le social et les soins. La division persiste donc. Nous croyons avec certitude à la suite de l’appel de la FNAPSY que la ‘continuité’ doit être assurée entre soins et action sociale et que leur financement doit être intégré dans « une enveloppe globale ».

Certains d’entre nous, comme votre serviteur, avaient cru naïvement, après la loi de 2005, qu’il suffirait de demander au gouvernement la réunion des deux champs constitutifs de la psychiatrie, sanitaire et social, en nommant cette nouvelle entité ‘Santé Mentale’ et écartant ainsi un concept flou. Cela est resté un vœu pieux que personne n’a soutenu. La stigmatisation propre à la mauvaise image de la psychiatrie s’est largement étendue entretemps du fait du climat de peur initié et entretenu par Sarkozy.

Nous voulons que les choses soient claires aux yeux des usagers, des professionnels comme de la société : la psychiatrie n’a pas à cacher son existence, ni à se croire stigmatisante, elle doit être saluée comme un service rendu à la personne psychiquement troublée et à la Nation ; pour chacun ce service a une grande force du fait de la compétence de ses professionnels, même si la recherche de progrès nouveaux doit continuer à la faire évoluer. Nous pensons à leur suite que la psychiatrie a une densité « humaine » absente de la santé mentale. La psychiatrie se construit sur la confiance mutuelle et non sur des abstractions même si elles sont chiffrées. N’est-ce pas cohérent ? Nous demandons clairement que l’on parle seulement de « psychiatrie », en sachant que soins et action sociale gardent leur pertinence et leurs différences à l’intérieur de ce même champ intitulé psychiatrie, et qu’ils doivent enfin être coordonnés. Nous demandons qu’une seule enveloppe budgétaire globale regroupe ‘tous’ les financements (soins plus social). Nous pensons par ailleurs qu’une cohérence nationale de la psychiatrie doit être établie grâce à une référence générale par la restauration du Bureau de la Psychiatrie au sein du Ministère de la santé ; au lieu de la laisser évoluer selon le bon vouloir des administrations locales il pourra jouer un rôle de veille sur le développement de cette politique.  Cette ‘veille’ est un objectif essentiel, car la société évolue constamment, et le service public de psychiatrie doit accompagner cette évolution pour adapter ses moyens et sensibiliser la générosité et la solidarité à l’échelon local comme à l’échelle de la nation.

Auparavant procédons à une relecture très large du champ de la psychiatrie aux côtés des usagers et de la FNAPSY, et espérons-le aussi avec les familles ayant retrouvé leur confiance, pour reconstruire ensemble cette psychiatrie sur des bases humaines. Enfin.


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.