Hommage au Dr Roger Gentis

La disparition du grand psychiatre Roger Gentis doit nous interroger sur ce que sont les pratiques soignantes actuellement, alors que les idées de la politique du secteur son dévoyées pour justifier de la fermeture massive de lits. Il faut bien admettre la psychiatrie, actuellement en crise, ne parvient pas à organiser le dispositif de soins tel qu'il l'aurait souhaité.

"Je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, cinquante à quatre vingt mille mentaux et arriérés, des millions de gens trouveraient ça bien et on parlerait à coup sur d'une œuvre humanitaire et il y en a qui seraient décorés pour ça, la légion d'honneur et le reste..."[1].                                                     

Cet ouvrage, de Roger Gentis, reçu par certains professionnels comme un cri de colère qu'il partageait, décrit les méthodes carcérales d'un "grand renfermement" qui perdurait dans les années 1970.

C'est cette publication qui a fait connaître Roger Gentis et lui a fait prendre une place essentielle dans un champ de la psychiatrie qui commençait à se médiatiser et dans un moment où, dans ces années de l'après mai 68, les méthodes thérapeutiques de réadaptation sociale faisaient peur à une partie de la population.

Sans doute, tout n'a pas débuté à St Alban, mais la rencontre intellectuelle, dans cet asile situé au milieu de la Lozère, des Drs Bonnafé, Balvet, Tosquelles, mais aussi Paul Eluard, puis après la fin de la guerre des Drs Gentis et Oury a constitué un élément déterminant pour construire le concept de "psychothérapie institutionnelle".

La psychothérapie institutionnelle va ré-humaniser les hôpitaux psychiatriques. Les gardiens de fous qui assuraient la surveillance des aliénés vont devenir des infirmiers psychiatriques.

"Il y a quelque chose d'extraordinairement faux, paradoxal et presque irréel dans cette situation de l'infirmier exécutant, considéré du point de vue de la psychologie médicale. Plus il obéit, moins il pense, plus il appauvrit son intuition, refoule ses sentiments, tient le malade pour un objet, plus il est bon "surveillant" moins il est bon "soignant". A la limite, il n'est rien, on peut le remplacer - on l'a souvent fait, historiquement - par des dispositifs matériels.

C'est de cette aliénation, de cette "inexistence" que le stage libère les infirmiers : et c'est la joie de cette libération, de cette existence retrouvée qui marque si profondément, si durablement, ceux qui y ont participé. Ici, le terme de rencontre (événement, avènement) tant usé retrouve sa pleine signification.

D'exécutant devenu collaborateur, l'infirmier découvre, mais aussi révèle ses possibilités méconnues, son savoir ignoré, son dévouement inemployé. Il les manifeste dans le stage par sa participation avide aux activités, aux discussions, au "collectif ", dans ses résolutions et ses projets à l'hôpital, lorsqu'il y est revenu, par une façon neuve de considérer toute chose et avant tout un mode différent de ses rapports avec les malades, jadis convenus, figés et comme morts devenus libres et vivants. Reconnu en tant que personne, il reconnait ceux qui lui sont confiés. On lui a donné la "parole", il la donne aux autres"[2].

Il s'en suivra un investissement important de Roger Gentis dans la formation des infirmiers psychiatriques : participation aux stages organisés par les CEMEA ayant pour thèmes, la vie quotidienne, la place du soignant...puis la visite à domicile...

  • Directeur du Centre de formation des élèves infirmiers au CHS de Fleury les Aubrais, il passera beaucoup de temps à superviser l'enseignement pour le faire évoluer : on sortait d'une période ou dans le manuel de l'infirmier psychiatrique le patient schizophrène était qualifié de dément précoce...
  • Conférencier dans une multitude de colloques sur l'ensemble du territoire
  • Intervenant dans des émissions de télévision
  • Critique littéraire

Roger Gentis avait une capacité de travail que l'on ne peut imaginer, lisant en permanence un nombre incroyable d'ouvrages, continuant son travail clinique auprès de patients, structurant son service pour passer des pratiques d'assistance asilaires à des pratiques de soins intégrées au cœur de la communauté, inscrivant sa démarche dans des collectifs de réflexion sur les pratiques soignantes...

Roger Gentis a inscrit sa démarche et sa vie dans une pratique militante au sein de collectifs. C'est ainsi, par exemple, qu'il défendra, en France, les thèses de Basaglia psychiatre italien qui a inscrit sa démarche dans un mouvement de psychiatrie démocratique, mouvement social qui s'étendra à toute l'Italie en collaboration avec les forces politiques communistes et le mouvement syndical.

Basaglia est convaincu, comme R Gentis que le malade mental a besoin de soins mais aussi de rapports humains avec ceux qui le soignent et le côtoient. Il veut rendre la folie à la société et la vie sociale à la folie. Il souhaite une prise en charge populaire, la souffrance de l'un est le problème de tous.

La disparition de Roger Gentis doit nous interroger sur ce que sont les pratiques "soignantes" actuellement, et il faut bien admettre que le bilan n'est pas bon.

Les idées de la politique de secteur ont été dévoyées pour justifier de la fermeture massive de lits. Les services d'urgence sont débordés et il ne s'y fait aucune prise en charge psychologique alors que de plus en plus de patients rencontrent des problèmes de souffrance psychique.

Ainsi, on peut facilement comparer, le fonctionnement des services sanitaires et médico-sociaux aujourd'hui, à la situation décrite par Roger Gentis dans les murs de l'asile. "Beaucoup de vieillards, il est vrai, sont expédiés à l'asile par les hospices ou maisons de retraite qui se vident par regorgement sur l'hôpital psychiatrique, lorsqu’on a besoin de lits : lorsqu'il a besoin de lits le service de médecine doit lui-même se faire de la place...".

La psychiatrie actuellement est en crise, le dispositif de soins est bien loin d'être organisé comme l'aurait souhaité Roger Gentis, comme nous l'aurions souhaité. On a de la peine que son combat, que notre combat débouche sur le marasme d'aujourd'hui. La psychiatrie militante a le drapeau en berne, on en voit le résultat.

Alors que depuis 1964, le Dr Gentis est médecin à Fleury les Aubrais, dans une lettre au Dr Tosquelles parue dans le livre "projet Aloïse"[3], il écrit :

Mon cher Tosq,

"Pas plus que le socialisme s'importe, ce que nous faisions en Lozère ne pouvait se transposer ici. Fleury avait certes, sous l'impulsion de Daumézon, acquis la réputation d'être un lieu de "psychothérapie institutionnelle" (ce sont d'ailleurs Daumézon et Koechlin, si je me souviens bien, qui avaient inventé ce terme). En fait, ce que j'ai trouvé à Fleury en 1964, c'est un organisme intra-hospitalier, l'Association Sportive et Culturelle des Bruyères, gérant des ateliers d'ergothérapie et les activités de loisir de l'hôpital. Cette association a été prospère, efficace et fort utile, mais elle n'a pas empêché une bonne partie de l'hôpital de fonctionner pendant longtemps dans le plus pur style asilaire ; d'ailleurs la représentation des malades aux différentes instances a toujours été symbolique...

Les choses ont commencé vraiment lorsque nous avons pu intensifier notre travail sur "le secteur"...malgré l'insuffisance notoire de moyens dont nous disposons, la présence de notre troupe (je n'ose employer le mot d'équipe) sur le secteur est certainement l'une des plus effectives, des mieux rodées et des plus intelligentes qui existent actuellement en France...il n'y a pas et il n'y aura jamais de quoi pavoiser. Une pratique intelligente de secteur, c'est pour moi une pratique consciente de ses faiblesses, de ses limites, de son impuissance à modifier les données fondamentales de quantités de problèmes, une pratique capable aussi de brider fermement ses fringales de technicité et de laisser par exemple au politique ce qui appartient au politique.

Tout ceci - je ne sais comment tu vas le prendre, mon cher Tosq - sur un fond de lent dépérissement de l'asile, de renonciation progressive et voulue de l'hospitalisation - tout ceci en laissant sombrer la nef hospitalière que tu as toujours tenue (je me trompe peut-être) pour indispensable à la navigation dans les hautes eaux de la psychose...

Ce que nous faisons au juste ? Nous avons d'abord installé des appartements collectifs - et c'est une association créée par des" soignés" qui a lancé le mouvement, mais elle a dû bientôt passer la main à des soignants...il s'est donc créée une association "le Lien" qui héritait de l'obligation de gérer des appartements, dans lesquels il y avait des hommes et des femmes qui payaient des loyers...Puis nous avons implanté dans la ville, dans les centres sociaux, un groupe de création scénique et un atelier d'Art Brut - nous avons multiplié les assemblées générales, éditer un bulletin de liaison, fait appel à d'autres concours (des amis qui n'étaient ni soignants, ni soignés) ...Nous avons mis sur pied une structure de psychothérapie institutionnelle...

Si je ne craignais pas l'emphase, je dirai que l'idée que tu as lancée était trop grande pour tenir entre les murs des hôpitaux. En poussant, elle a fait craquer les coutures - il lui faut maintenant plus d'air, plus d'aisance, plus d'espace pour se déployer. St Alban n'aura peut-être été qu'une matrice...

Mais tout ça, ce ne sont que des jolies phrases. Il nous faut aussi travailler.

Je t'embrasse".

 

 

Fait à Bourges, le 5 août 2019

Daniel Brandého[4]

 

 

[1]R Gentis, Les murs de l'asile, éditeur François Maspéro 1970. 90 pages

[2]R Gentis et H Torrubia Savoir médical et savoir infirmier propos construits avec le Dr Le Guillant. collection Recherches, les Centres d'Entrainements Aux Méthodes d'Education Active (CEMEA) et la formation du personnel infirmier - numéro de recherches coordonnés par Catherine Sachot-Poncin - mai 1970.

[3]Roger Gentis, Projet Aloïse, éditions scarabée CEMEA, 1982.

[4]Daniel Brandého a été élève infirmier au CHS de Fleury les Aubrais - infirmier et formateur à l'IFSI à St Etienne, - directeur dans le secteur médico-social et dans les secteur sanitaire. Ancien membre du comité de rédaction de VST. Il est l'auteur d'un livre "Usure dans l'institution" réédité trois fois aux EHESP Rennes. Les deux premières éditions ont été préfacées par Roger Gentis.

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