Psychiatrie: l'inadmissible mise à mort des groupes d'entraide mutuelle

Avec l'inadmissible mise à mort, en février 2010, des groupes d'entraide mutuelle, salués par tous comme le diamant de la psychiatrie depuis 2005, l'Etat, à la veille des régionales, vient de se faire un terrible «croc-en-jambe». Il vient de détruire un espoir «formidable» qui tient à cœur des familles et des usagers de la santé mentale (représentant tout de même plus de 2 millions de personnes), et des acteurs de la psychiatrie et de l'action sociale (plusieurs centaines de milliers de travailleurs).

Avec l'inadmissible mise à mort, en février 2010, des groupes d'entraide mutuelle, salués par tous comme le diamant de la psychiatrie depuis 2005, l'Etat, à la veille des régionales, vient de se faire un terrible «croc-en-jambe». Il vient de détruire un espoir «formidable» qui tient à cœur des familles et des usagers de la santé mentale (représentant tout de même plus de 2 millions de personnes), et des acteurs de la psychiatrie et de l'action sociale (plusieurs centaines de milliers de travailleurs).

Ceci au moment précis où chaque année a lieu la Semaine d'information sur la santé mentale (SISM), du 14 au 21 mars: occasion où dans toute la France, tout ce monde se rassemble en diverses manifestations pour faire connaître à la population française la progression de la lutte contre la stigmatisation dont la folie et la psychiatrie sont l'objet, et comment les soins s'améliorent.(en pleine élection !)

En effet, une lettre du 22 février émanant de la nouvelle Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), remplaçant celle de l'action sociale (DGAS), adressée à tous les départements, donne ordre de diminuer la subvention annuelle de chacun des 330 Groupes d'entraide mutuelle (GEM) de 4.000 euros.

Elle précise que le montant global de cette réduction sera attribué aux grandes associations nationales qui en sont les «parrains» (Fnapsy, Unafam, Croix Marine) et à deux autres (n'ayant aucun rapport avec les GEM). C'est semer l'opprobre sur ces associations : de l'argent est retiré à leurs filleules pour que les parrains en profitent ! Ces associations ont aussitôt réagi en exprimant leur colère. Mais la lettre est déjà diffusée à toutes les DASS.

Les GEM vont perdre cette somme ! Cela vaut la peine d'expliquer ce que cela représente : leurs 75.000 euros annuels sont prévus pour payer deux animateurs, acteurs essentiels pour stimuler le dynamisme de ces personnes isolées et abandonnées hors des soins et des actions sociales ; les GEM doivent en plus se trouver un local (dans les grandes villes cela peut aller pour 50 m2, ce qui est minuscule pour 40 à 80 personnes, jusqu'à 18.000 euros) y ajouter électricité, eau, assurances, téléphone, un peu d'alimentation, quelques fournitures pour habiller l'espace et les activités quotidiennes : les 4.000 euros vont supprimer l'essentiel de ce qui fait là les miracles pour les rencontres quotidiennes.

Par ailleurs, cette décision, cinq ans après la création des premiers, va provoquer «l'insécurité» chez les associations gérant les GEM, voire la panique : qui peut assurer que chaque année une raison ne sera pas trouvée pour justifier que l'Etat n'ordonne de «rogner» un peu plus ?

 

Qu'est-ce que les GEM ? C'est une belle histoire dans la psychiatrie, cette même psychiatrie pour laquelle on construit maintenant des prisons. Là c'est tout le contraire.

Les GEM sont nés dans la continuité de l'histoire de la psychiatrie française, tout en en étant une étape nouvelle. C'est en effet autour de son ancêtre, le club thérapeutique, que la psychiatrie française a commencé à secouer les chaînes de l'écrasement de la folie par la machine hospitalière.

Ce club a été inventé à Saint-Alban entre 1940 et 1945. C'était à la fois une arme défensive contre l'occupant (alors que 45.000 malades mentaux mouraient de faim dans les hôpitaux psychiatriques français), et un instrument thérapeutique d'une haute valeur. C'est en effet en accompagnant les patients hors de l'hôpital que les soignants les ont sauvés de la famine en organisant avec eux un club pour coordonner avec la population environnante la maîtrise de leur alimentation, les patients avaient des rôles clés dans le club et faisaient preuve d'adresse et de compétences.

C'est grâce à cet outil (la psychothérapie institutionnelle, PI) que les soignants ont compris qu'en permettant aux patients de participer à la vie de la collectivité, hors hiérarchie, en partageant avec eux les différentes tâches de la vie quotidienne, ils donnaient accès aux patients à leurs propres ressources psychiques, les mettant en place «d'acteurs» et que cela avait une grande valeur thérapeutique (ceci donc avant l'apparition des neuroleptiques). Sous l'influence de ces acteurs, l'Etat a défini en 1960 « la politique de secteur » comme une « pratique de soin » s'appuyant sur les ressources «psychiques» de l'environnement social des patients. En fait, un décalage s'est introduit entre cette politique et l'invention des clubs qui allait beaucoup plus loin, puisque la politique de secteur modifiait seulement les rapports entre les soignants et la société, mais les patients n'obtenaient pas dans la gestion de l'hôpital la co-responsabilité obtenue avec les clubs, facteur de guérison.

Il a fallu attendre 50 ans ! 50 ans pour que les familles et les usagers fassent à leur tour la même découverte. Comprenant que les soins des troubles psychiques d'un côté, les compensations sociales des handicaps psychiques de l'autre, étaient encore insuffisantes pour accompagner un certain nombre des patients-usagers dans leur recherche d'une place dans la société (car persiste pour ces derniers un sentiment de dépendance très profond), familles et usagers ont puisé tant dans l'expérience des clubs thérapeutiques que dans celle des Clubs-house inventés aux USA vers 1960. L'Unafam (familles) et la Fnapsy (usagers) associées à la Croix Marine (fille de la PI) ont convaincu l'Etat (certains de ses agents étaient particulièrement ouverts à la vulnérabilité et aux potentialités des malades psychiques) qu'il était opportun, avec la loi de 2005 reconnaissant le handicap psychique, de créer les GEM (1).

En février, survient cette décision brutale, inattendue. Est-ce un coup de Jarnac ?

Serait-il dû au fait que la loi 2005-102 reconnaissant enfin l'existence du handicap psychique, c'est-à-dire des conséquences sociales des troubles psychiques graves, a été promulguée grâce à l'action déterminée et personnelle de Jacques Chirac ? Ce serait machiavélique à la veille d'élections. Non, c'est plus simple, mais d'une certaine façon c'est pire. Cela s'est produit en janvier, à l'occasion d'un changement d'agents ministériels. Cela veut donc dire que ce qui a été réalisé du temps de Jacques Chirac n'a aucun intérêt aux yeux du ministre. Plus simplement, nous sommes obligés de constater que cette avancée remarquable des GEM est d'une extrême fragilité, car en réalité ni le ministre, ni aucun responsable n'en a compris la valeur, la richesse et la portée. Qualités rares et du coup exceptionnelles, surtout lorsqu'elles sont rapportées à leur coût infime par rapport au budget de la santé. L'indifférence et l'incompétence en matière de santé mentale règnent-elles en maîtres au ministère de la Santé en France ? Est-ce vraiment pour faire des économies ? Pendant ce temps-là, l'Etat ouvre en grandes pompes de nouveaux centres de rétention pour malades mentaux dits dangereux, et élève à nouveau de plusieurs mètres les murs des hôpitaux, tout cela à prix d'or. Car cela coûte cher les murs. De qui se moque-t-on ?

N'y aura-t-il personne pour oser dire au Président qu'il a dans les GEM un des plus beaux diamants de la santé mentale, hors cadres habituels, et qu'en raison de l'ignorance de ses agents, ce diamant va être sauvagement abandonné ? Brisé. N'y a-t-il vraiment personne dans l'entourage du Président pour lui expliquer ce qu'est la folie, ce que peut faire la psychiatrie, ce qu'en complément les patients entre eux sont capables de s'apporter ?

L'originalité de ces GEM, c'est que pour y entrer les usagers n'ont pas besoin de passer par le sigle du handicap, la connaissance mutuelle de la souffrance psychique grave leur permet de reconnaître celui qui souffre et peut entrer. La subvention met à leur disposition le recrutement et la compétence de deux animateurs à qui ils indiquent les activités qui leur plaisent le plus. Ceci est assuré par le fait que l'association qui coordonne le GEM est composée à la très grande majorité d'usagers ; il s'agit donc d'autogestion, amplement contrôlée par le bilan d'activités annuel. C'était un exploit que d'avoir créé ces espaces créatifs. La fin de cette expérience serait une catastrophe, car elle apporte un témoignage sur les potentialités des patients, redonne un espoir fou aux familles, et en retour éclaire d'un jour nouveau les apports de la psychiatrie et de l'action sociale dont elle devient un complément d'une rare qualité.

Ce rêve est fini ? Il aura duré à peine 5 ans. Il a été accompagné avec timidité puis émerveillement par les familles, et aussi par des soignants. Il a mis en évidence la validité des associations d'usagers, et de leur fédération, la Fnapsy. Il a suffit d'un changement d'acteur au ministère pour que tout soit cassé. N'y a-t-il donc vraiment personne au gouvernail ?

Est-ce que ce bateau France n'est pas en train de naviguer «en pleine insécurité» ?

Mais non ! Voyons ! D'ailleurs nos médias, comme à l'habitude, vont aussitôt crier que la psychiatrie ne fait pas bien son travail, que les fous sont dans la rue, surchargent les prisons. C'est tellement plus facile de casser ! Alors que construire patiemment dans la solidarité, cela demande en effet du temps, de la confiance mutuelle, de la patience, un peu d'humanité.

Solennellement, il pourrait être affirmé au Président (au risque de nous contredire puisque nous n'aimons pas sa politique sécuritaire), que s'il doublait la subvention des GEM pour en créer 300 de plus en un an, il serait sûr d'augmenter de dix points la sécurité dans le monde de la psychiatrie, donc dans la société entière. Cette dépense serait dix fois plus modeste que l'une des quatre forteresses qu'il construit. Mais cette sécurité là est d'un niveau supérieur, ce n'est pas la sécurité contre le crime, c'est la sécurité de l'âme.

Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux

 

(1) (circulaire du 29 août 2005). Marie-Anne Montchamp, secrétaire d'Etat aux handicapés, obtient de Bercy en 2005 la somme de 24.000.000 € assurant la création de 300 GEM. En deux ans 330 étaient ouverts. Ils ont aussitôt prouvé que les promoteurs et l'Etat avaient inventé un outil qui est reconnu comme un des joyaux de notre Santé Mentale (hors structure de soin ou sociale). Les personnes, anciens patients, et patients actuels, préférant se nommer usagers, pour refuser l'étiquette de malade, et afficher leur indépendance, découvrent là ensemble, comme dans le club de St Alban, qu'ils ont gardé une capacité d'invention, de goût à la vie, de débrouillardise dans la vie quotidienne, à tel point que peu à peu ils retrouvent du punch pour affronter la vie sociale moderne (dont on peut constater qu'elle n'est ni accueillante ni généreuse). Dans leur petite association ils font comme dans toutes les associations 1901 la découverte et l'apprentissage de la démocratie. Certes ces usagers, qui préfèrent s'appeler membres, se disent ‘pairs' dans ces GEM, mais ont aussi besoin d'appuis divers, de conseils, tant pour la gestion que pour certains aspects du fonctionnement. Les trois grandes associations qui ont permis leur naissance restent proches, veillent sur leur évolution et les protègent de deux formes de prédateurs -les uns cherchant à se faire passer pour usagers, se disant pairs-aidants, attitude perverse des joueurs de flute des contes, -les autres agents officiels ‘grincheux' critiquant les ‘écarts' que certains GEM auraient dans leur gestion, veulent demander au ministère de les surveiller de si près en les évaluant qu'ils leur feront perdre leur autonomie. Mais jusqu'à janvier 2010 l'Etat a joué son rôle de soutien et de coordonnateur avec vigilance et pertinence.

 

Troublante, n'est-ce pas, cette parabole de St Alban ! À ceci près qu'elle est vraie : pendant que les hauts murs de 80 asiles protégeaient la société de la folie, 45.000 malades mentaux enfermés y mouraient de faim ; dans un asile au centre de la France, à St Alban les 600 patients se jouant de ces mêmes murs non seulement sauvaient leur vie, mais inventaient cette merveille thérapeutique, le club, dont leurs soignants faisaient une théorie la Psychothérapie Institutionnelle qui allait révolutionner la psychiatrie française.

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