La « rencontre » en psychiatrie, nécessité oubliée des protocoles

La psychiatrie est tiraillée entre les tendances sécuritaires et les volontés de soigner à échelle humaine. Les infirmiers qui travaillent dans ces services ont une place centrale à prendre dans la réflexion sur les pratiques, parce qu'ils occupent une place très importante dans le déroulement des soins. Christophe Malinowski invite tous ses collègues à réfléchir dans son livre.

Les grandes révolutions commencent par de petits changements. Infirmier de psychiatrie depuis une quinzaine d'années, Christophe Malinowski est de ces soignants qui sèment le changement dans les hôpitaux psychiatriques. En interrogeant sa propre pratique, en posant des questions à ses collègues, en mettant les patients au cœur de ses préoccupations. Son livre Etre soignant en psychiatrie – Un papillon sur un roseau(1) est un indispensable de la réflexion qui agite la psychiatrie depuis quelque temps. Dans un contexte où des médecins agissent contre les restrictions de libertés, et où l'on montre (enfin) les dérives, il donne toute leur importance au rôle et au regard des soignants qui vivent le quotidien des patients de psychiatrie : les infirmiers.

"Etre soignant en psychiatrie", de Christophe Malinowski "Etre soignant en psychiatrie", de Christophe Malinowski
Dans la première partie, l'auteur nous fait vivre l'hospitalisation en psychiatrie d'un homme, en nous mettant réellement à sa place. Nous vivons ses questions sans réponse, ses doutes, ses incompréhensions, ses inconforts. Puis la violence de l'isolement et de la contention, conduisant à celle de la nécessaire pleine adhésion à des soins qui n'en sont plus vraiment. « J'ai choisi le point de vue du patient, pour que l'on n'oublie pas qu'il est un être humain, avec des émotions et des ressentis. »

« Ils l'avaient rendu fou »

Le récit d'hospitalisation, et en particulier de la contention, est cru(2). Bien que fictif, il est réaliste. Surtout, en nous plongeant dans les yeux du patient, il pose de vraies questions. Comment réagirions-nous aux bruits constants, à l'absence d'intimité, aux repas en réfectoire, dans un moment où nous serions justement au plus mal ? Comment serions-nous jugés de ne pas être en capacité, dans un moment de souffrance, de nous adapter à ces contraintes ? Comment supporterions-nous une mesure dite thérapeutique qui, alors que nous serions seulement en demande de dialogue, nous isolerait avec sédation, et nous maintiendrait attaché à nous en faire mal partout ? « Ils l'avaient rendu fou. Ils ne l'avaient pas apaisé, ils l'avaient maltraité et humilié. » « Ils avaient seulement oublié de lui parler et de l'écouter. Ils avaient oublié d'aller à sa rencontre. »

Le patient (et l'infirmier, et nous-mêmes) s'interroge : « Combien d'hommes et de femmes avaient-ils enfermés derrière cette porte blindée, puis contentionnés, sanglés, pour ne plus se rendre compte de l'abominable et de l'incroyable violence de la méthode ? » L'acte, mais aussi son déroulement protocolaire ont totalement déshumanisé l'homme. « En même temps, je m'interroge aussi, confie Christophe. Cela m'est-il arrivé, de déshumaniser un patient ? Par exemple lorsque l'on est entre nous et que l'on discute, devant le patient : il n'existe plus. »

« L'assouplissement n'est pas du laxisme »

La deuxième partie du livre permet d'analyser ce qui a pu conduire à cette rencontre ratée. Christophe Malinowski interroge la rigidité des protocoles, des institutions. « Ce n'est pas au patient en souffrance de s'adapter, mais à l'institution de l'accueillir, estime-t-il. C'est difficile mais pas impossible, et c'est notre travail. » Chaque petit détail peut contribuer à une bonne prise en charge, à court, moyen et long termes : c'est le fameux effet papillon. Chaque fois que l'institution est capable de souplesse, elle tend au nécessaire sur-mesure : c'est le roseau qui plie pour ne pas rompre. Les règles sont fixes, le bon-sens permet de les appliquer avec justesse. « Le cadre doit être adapté et adaptable. Le cadre doit avoir du sens. Le cadre doit pouvoir s'assouplir […]. L'assouplissement n'est pas du laxisme, il est un choix. » Créer un lien thérapeutique de qualité aura des bénéfices immédiats (mieux-être, adhésion aux soins, climat détendu), mais aussi plus tard (le patient viendra de son plein gré demander de l'aide).

Sans oublier les contraintes de personnel, de moyens, de locaux parfois très anciens, Christophe souligne l'étendue des possibles. Autoriser une cigarette, proposer un entretien, décaler un repas ou l'autoriser en chambre, entendre les réticences autrement que comme des signes d'opposition ou de pathologie... « L'infirmier de psychiatrie a beaucoup d'autonomie. C'est une responsabilité et une chance, explique-t-il. C'est à nous de créer la meilleure relation possible avec les patients que nous apprenons à connaître au quotidien. Nous pouvons choisir notre approche des situations et ainsi avoir une influence sur la suite. »

« Notre fonction est ce que nous en faisons »

Parce qu'ils sont ceux qui peuvent agir sur les petits détails, les infirmiers ont une grande importance dans le parcours de soins en psychiatrie. « Notre fonction est ce que nous en faisons. Nous devons la défendre et la porter vers l'humain. » « Je ne sais pas ce qu'il faut faire dans l'absolu, mais je pose des questions sur ce que l'on fait. C'est comme cela que je travaille », raconte Christophe. Il ne dénonce pas, il interroge. Il ne condamne pas, il invite à l'optimisme. Chacune de ses questions est concrétisée par des exemples vécus dans tout service psychiatrique. Ses réflexions, nourries de concepts psychologiques comme de bon-sens, ont d'ailleurs été très bien accueillies par ses collègues. Reste à les diffuser largement, aux jeunes et moins jeunes soignants qui auraient le désir de s'interroger sur leur métier aux côtés des patients en souffrance psychique, y compris hors des structures dédiées aux soins psychiatriques.

 

 

  1. Etre soignant en psychiatrie – Un papillon sur un roseau, Christophe Malinowski (préface Dr Anne-Hélène Moncany), éd. Chronique sociale, septembre 2016, 14€90, 128 pages

  2. D'habitude, on lit Christophe dans des histoires plutôt poétiques faisant intervenir Germaine, cette infirmière à l'expérience, à l'empathie et à la capacité de remise en cause permettant d'assouplir une rigidité qui ne soigne pas toujours.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.