L'homme de la folie

 

« Connais le masculin,
Adhère au féminin.
Sois le Ravin du monde.
Quiconque est le Ravin du monde,
La vertu constante ne le quitte pas.
Il retrouve l’enfance.
»
(Lao-tseu)

 

Ce n’est pas vous non ! ce n’est pas vous, Lucien Bonnafé, l’homme de la folie ! à savoir cet humain qui s’approche, s’approche, et se courbe (pour ainsi dire) sur la folie, et qui la « vit », comme vous le dites dans votre « Personnage du psychiatre ». Un homme qui se pencherait à l’écoute du redoutable verbe de la véritable folie, par vous estimée « sacrée », sans en craindre les noires fulgurances. Sans trembler devant le vertige qu’elle, cette folie, vous donne, qu’elle provoque à jamais chez l’autre (chez autrui ?), et sans jamais s’épuiser. Bien que vous soyez, bien que vous restiez –aux yeux de vos malades, ou de la foule (cela, encore aujourd’hui ? de nos jours ? en ce siècle d’aussi fausses Lumières ?)– le puissant sorcier capable de côtoyer les aussi secrètes, aussi mystérieuses démarches du fou. De le suivre, ce fou, –le devancer sans doute ?– en son pas douloureux, mais aussi et souvent trébuchant, tout au moins à partir du moment où l’on choisit de l’enfermer.


C’est vrai. Cet écrit, mieux cette parole, vous la prononçâtes en 1947, et elle peut donc apparaître – à certains yeux tout au moins – comme ancienne. Le Temps ayant lourdement glissé (glissé ? non ! non ! s’étant lourdement déroulé, déployé) sur ces années lointaines, vécues sur cette Terre, en en changeant mœurs et coutumes : en les métamorphosant. (En croyant les métamorphoser ?) Et dans quel sens ? En pire ? En mieux ? Ca dépend, ça dépend, dirions-nous. Il faut y regarder de près, de très près, du bout de la lorgnette, afin de bien pouvoir les observer, les différents champs, les différentes cultures, aux deux sens que savent si sagement prendre ces deux mot, bien mieux : ces deux paroles.

 

En tout cas je le répète, à mes yeux ce n’est pas vous, l’homme de la folie. Un homme dont l’action, la parole, s’habilleraient d’un sens, d’une signification somptueuse, et également d’une dignité et d’une grandeur sans faille. Sens et signification que d’autres humains ne sauraient pas saisir. La lumière, la glorieuse lumière qui suivrait, en les accompagnant, votre démarche et vos pas, s’étalant totalement sur vous, en tant que « médecin de l’âme », n’illuminant que vous, en tant que « sorcier de l’âme ». Et vous la réclamez, sans gêne aucune, cette lumière. Vous l’affirmez. Et par des si beaux mots, qu’on ressorts de la lecture de vos pages absolument troublé. (Et même conquis.) Oui. Oui. Terriblement troublé et conquis.

 

Néanmoins, lorsque vous déposez sur votre feuille cet aussi bel exergue, qui sait si bien parler aux cœurs, et qui dit :

 

"Chevalier, qui que tu sois, qui contemples ce terrible lac,
si tu veux obtenir le trésor caché sous ses sombres eaux,
montre la grandeur de ton noble courage, et précipite-toi
dans ces ondes brûlantes : Sans quoi tu n'es pas digne
d'admirer les merveilles renfermées dans les sept châteaux
des sept fées qui gisent sous cette masse obscure",


vous oubliez de dire que le pâle Chevalier de la Manche, en son magnifique délire, ne se frotta à aucun sorcier-guérisseur. Qu’il ne fut pas enfermé, qu’il ne dut pas se battre contre les grillages de cet enfermement extérieur. Que libre ! il partit, que libre ! il chevaucha sur sa dérisoire monture, et que – seul —, il sortit de son Immense Songe. Humainement seul, quoique accompagné par son fidèle Pancho.

 

Oh non ! L’homme de la folie est – à mes yeux – le fou. Bien que ses dires, bien que ses paroles toutes, puissent vous paraître (comme vous le dites), en elles-mêmes entortillées , confuses : en quête d’une autre parole qui le désenlacerait, pour ainsi dire, à savoir qui les libérerait de leur incarcération. Bien que cette même parole ne puisse – à vos dires – qu’attendre (qu’elle ne fasse autre chose que attendre ?) la prononciation de la vôtre, afin de pouvoir tenter de reconquérir la lumière : la dignité de l’humain.

 

Car – toujours à mes yeux – le fou aussi est un sorcier. Et il est même le sorcier, le magicien premier. L’alchimiste qui, aux temps dejadis, était immolé, corporellement brûlé, par les flammes des bûchers, car il (ce fou, ce sorcier, apparemment ne se sachant pas) savait, dans l’obscurité de sa parole, et lorsqu’on lui en laissait la liberté, transformer, échanger la boue en or. (Egalement l’or en boue ?) Lui qui, aujourd’hui – diminué, et à jamais enfermé –, parcourt de par les mots de ses poèmes (lorsqu’il y a poème), et peut-être afin de pouvoir rêver de se sortir de son ghetto, il parcourt donc davantage les plaines enchantées de la féerie, que les abîmes scabreux, ou les montagnes âpres de la sorcellerie.

 

Mais, aujourd’hui, en ces temps-ci, en nos temps, on peut souhaiter (choses et événements étant ceux qu’ils sont), que s’ouvrent – devant les pas du fou – les portes de l’asile. Tout à fait comme, en principe, il existe, il doit persister à exister « le droit d’asile », pour ces « étrangers » combattus en leur pays d’origine, et qui cherchent un refuge, une véritable « patrie » en d’autres terres, parlant langues, et tablant sur mœurs et usages différents. Ces mêmes « étrangers » qu’aujourd’hui on se complait à refouler. Car la patrie, la vraie patrie est celle qui vous accueille et héberge, et non pas la terre dans laquelle le hasard des événements et des rencontres vous a vu naître. Oui. L’asile donc, comme il a été dit, au sens ancien du mot. Un lieu qui serait censé être un terrain où pouvoir se poser, où pouvoir se réapproprier de son propre souffle. En un mot, le lieu où pouvoir exister. (Se laisser exister ?) En attendant …

 

Oui. Et je me souviens de vous, Mario. L’être que couramment on appelait (que l’on appelle encore ?) « l’idiot du village », avant qu’un écrivain tel que Dostoïevski redonne ses lettres de noblesse à la parole « idiot ». Je me souviens donc de ces moments lorsque, encore enfant, je vous regardais – en souffrant –, de la fenêtre haute de ma chambre, vous tortillant, debout, sur cette place ancienne, dallée et en pente, que ( dans cette horrible, petite ville de province d’Italie) on appelait piazza della Tomba, car sur elle surgissait, sévère, l’église de la Vierge au Tombeau. Et non pas Piazza del Plebiscito, comme pourtant elle avait été nommée dans des temps historiquement plus récents.

 

Je me souviens de vous donc, Mario, au centre d’un attroupement fourni de vitelloni, qui vous entouraient étroitement, pour pouvoir à leur aise, librement, vous moquer. Je ne sais pas (je ne me souviens plus, l’ai-je jamais su ?) ce qu’ils disaient (vous murmuraient ? affirmaient-ils ?) à votre oreille sourde, pour ainsi dire, bien que cruellement aux aguets. Ce que je sais c’est que je les écoutais, vos cris. Ces cris de désespoir que vous lanciez haut et fort dans les airs, sans pouvoir/savoir vous défendre. Et vos vaines tentatives d’arriver à mordre rageusement vos coudes. Et de même, je me souviens et souviendrai à jamais que, lorsque vous étiez chez vous, passant le long du Corso, je les ai parfois entendus encore et encore, ces cris, se levant de la maison où vous habitiez, et le fracas, le furibond fracas de chaises et autres objets que, dans vos terribles colères vengeresses contre votre famille, vous jetiez violemment par l’escalier raide de votre froide, moyenâgeuse habitation.

 

Or, je voudrais simplement ajouter ces mots : sans les fous, vous, Lucien Bonnafé, vous n’auriez pas pu exister en tant que « sorcier des âmes » et, peut-être, vous n’auriez pas pu écrire ce que vous avez écrit de si inspiré, et si hautement marqué du sceau d’une âme digne et passionnée, et si profondément humaine.

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