Billet de blog 11 juin 2022

À propos du livre - Les arrangements de la mémoire -

À la demande de mon ami le Dr Guy Baillon cet article à propos du livre de Jacques Hochmann: "Les arrangements de la mémoire" - Autobiographie d'un psychiatre dérangé.

Yves Gigou
Infirmier désaliéniste
Abonné·e de Mediapart

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MEMOIRE ET J HOCHMANN.              Paris le 10/6/22

livre: Les arrangements de la mémoire © Jacques Hochmann

Un grand psychiatre et de surcroit très modeste

« Les arrangements de la mémoire » - Autobiographie d’un psychiatre dérangé-, 310 p, Odile Jacob, avril 2022 (Écrit d’avril à août 2021 entre Lyon et Le Chambon/sur Lignon).

Le titre déjà résume admirablement tout le livre :

L’auteur décrit d’emblée la mémoire comme ‘construction’, donc illusion, création …

Quand au psychiatre il ne peut que rester dans le doute dans ce travail de mémoire, comme dans sa profession.

Le style et la présentation du livre, souple, fluide, très contrasté dans le récit, comme dans la densité différente de chaque chapitre, si simple au début de ce roman, puis devenant très dense avec les chapitres majeurs du soin, en particulier autour de l’autisme, voire prenant l’intensité dramatique qui convient avec le sujet !

C’est une véritable prouesse que de réussir un alliage aussi harmonieux entre de si nombreux matériaux différents, à l’image de la vie, laquelle n’hésite pas à renverser aussi tous les tabous quand elle se déploie.

L’enfance comme matrice de ce qui va advenir, ses violences et ses joies, ses mystères et donc ses découvertes et ses ombres.

La dominante affective est là du début à la fin comme matériau de base que les efforts de la raison vont s’efforcer de comprendre et éclairer de façon diverse.

Le travail de mémoire enrichit sa construction, de ses allers et retours tant avec l’actualité d’aujourd’hui avec diverses lectures théoriques, philosophiques et autres, qu’avec des lignes de force clairement politiques, mais aussi religieuses et spirituelles.

La vie affective avant d’être décrite travaillée se déploie grâce à la mémoire encore dans le vécu précis et attentif, intime de l’auteur.

L’habileté que constitue le choix de faire parler indirectement cet auteur, lui permet de mener cette autobiographie en quelque sorte de l’extérieur en le désignant par son prénom Jacques, comme si l’auteur était extérieur à lui-même. Cette mise à distance de soi se montre un outil remarquable, permettant un regard kaléidoscopique constamment variant et riche en surprises.

L’un des tours de force est le travail pédagogique ainsi mené, certes d’abord sur la psychologie, puis la psychiatrie et la psychanalyse, mais aussi sur la philosophie, la politique. En gardant un lien constant avec l’histoire dans toutes ses acceptions, comme l’un des phares essentiels de ce parcours.

En fait, et nous en sommes avertis très tôt et discrètement le récit est bâti comme un roman et en a l’architecture. Ce qui autorise la liberté de style, de sauts dans le récit, mais aussi une continuité qui nous tient en haleine, alors que les divers domaines abordés sont souvent si complexes et vont au centre de l’humain.

Comment en si peu de temps peut-on parcourir tant de chemin et découvrir en perspective tant de domaines différents ?

Et de fait le lecteur comme dans un roman d’aventures, découvre peu à peu la force matricielle de la diversité de nos origines familiales, de ses étapes, tant dans la succession des faits que dans les découvertes successives de nos affects et de ce qui en résulte.

Ses origines dans l’Europe de l’Est, la Pologne, la race et la religion, ce que c’est que de se découvrir juif, la capacité alors de différencier origine et choix religieux. Le refus ainsi de vivre la vie comme une suite de fatalités, la possibilité de toujours choisir, hésitation qui va devenir axe de vie et accès à la liberté de pensée et d’agir. Grande leçon parmi tant d’autres.

L’importance de connaître ses ancêtres, d’apprécier les chances données par la vie communautaire des premières années et les attaches aux espaces premiers que la vie va lui offrir, se montrent comme les axes de pensées qui peuvent en résulter.

(‘Le château des souvenirs’ -bonheur de ce titre encore !-). Chambon/sur/Lignon. Auvergne Haute-Loire.

Les 13 chapitres résumés par leurs titres, sont les étapes qui scandent bien l’histoire de l’auteur. Né dans la Loire en 1934. La guerre, réfugié à Chambon, et son lendemain, la puberté dans la vivacité et la douceur de ses émois, à la fois vécus, et théorisés, début timide des amours. La formation, ses amitiés indéfectibles et pour la vie (Marcel Sassolas, son mentor jusqu’en 2018), les aléas des choix. Winnicott et l’espace intermédiaire. Les auteurs classiques. Freud. Internat des hôpitaux. Gauchiste. Balint. Guyotat, Balvet, Tosquelles, Fedida. … autant d’étapes marquantes.

La richesse de l’année de formation en Amérique (avec sa femme Colette et ses trois enfants), comme amorce de sa carrière, la curiosité insatiable et attentive qui va amasser là des acquis éclairant aussi tout son parcours. Cette perspicacité de choisir des hommes et de créer des rencontres si fécondes. Carl Rogers à La Jolla, groupe toxicomanes, Palo Alto, T groups, thérapies familiales, moréniens, vers Bethel la côte Est, Clinique Menninger haut lieu de formation des psychiatres. Soulignons à quel point chaque occasion est, ici comme depuis le début du livre, bonne pour apporter au lecteur en termes clairs l’essentiel des appuis théoriques de la plupart (en particulier Carl Rogers, sa non-directivité, psychologie sociale).

Le retour à Lyon le lance dans la vie professionnelle. La présence de sa vie familiale et affective qui est constamment en soutien, et présentée clairement ainsi du début à ‘aujourd’hui’.

Commence alors un long parcours de 60 ans qui sera émaillé de constants projets, échecs, espoirs, désillusions, sans jamais l’abattre ni le fourvoyer dans une voie solitaire. Une psychanalyse personnelle de 7 ans. La dimension collective et solidaire l’autre axe le plus fondamental du début à la fin de sa vie s’appuyant d’abord dans son intérêt au travail de groupe. Son attachement immédiat aux malades, son fil conducteur. Mises en actes successives de ses expériences, et autour de la psychothérapie institutionnelle, constamment modifiées au vu de ses conséquences, tout en formant sans cesse ses collaborateurs. Il prend une part active dans l’élaboration des réformes sur la psychiatrie après 1968. En filigrane, guidé par son intelligence le choix d’une carrière bâtie sur le désir et la volonté de former.

Nous pourrions résumer ainsi : « un immense talent, mis au service des autres », sans négliger le désir intime et avoué du plaisir à être aimé en retour.

Plutôt que de choisir d’être d’abord homme d’action, comme tant de psychiatres, ce sera d’abord l’élaboration théorique et le désir d’enseigner. D’où le choix de la carrière universitaire pour y trouver le tremplin nécessaire à la réalisation de ses objectifs et devenir professeur de psychiatrie infanto-juvénile (tout en refusant un clivage entre enfants et adultes) sans jamais y chercher un confort narcissique, ni un retrait.

Mais au contraire déployant à partir de là une succession de choix de réalisations psychiatriques et psychanalytiques.

En particulier celui de « La psychiatrie communautaire » (« Pour une psychiatrie communautaire » Le Seuil 1971), recouvrant les ‘therapeutic community anglaises’ avec leur vécu en commun patients-soignants, et la ‘community mental health d’USA’, avec son partage des soins par l’ensemble de la communauté. Complétant sa formation à Paris : le XIIIème, Paumelle et Lebovici, Diatkine, Woodbury, PC Racamier, et participant à la transmission de la psychanalyse à Lyon.

Il met en acte ses choix dans son service hospitalier, dans la communauté ( amusante implication du commissaire de police), dans l’Associatif (comme le XIIIème) avec le foyer du Cerisier (créée par Michel Sassolas), puis dans ITTAC.

Son récit se nourrit tout au long du partage qu’il fait de la rencontre avec les patients qui marqueront l’évolution de ses connaissances et leur suivi, avec les découvertes que cela entraine pour lui et qu’il tient à transmettre. Mentionnant aussi quelques uns des invités qu’il reçoit : dont André Green, Bruno Bettelheim, Rosenfeld, ainsi que ses amis du Québec Arthur Amyot, Georges Aird, Marie Guertin, Yves Lecomte.

Nous percevons aussi tout au long de ce parcours les diverses luttes qu’il aura à affronter, par exemple la jalousie locales des responsables de la psychanalyse classique (à distance certes des lacaniens) qui lui a refusé la possibilité d’essaimer sa transmission officielle à Lyon et dans sa région ! L’autre affrontement parmi les plus lourds sera celui de l’Administration et des Ministères, étanches à toute réalisation s’appuyant sur des idées analytiques, et donnant leur préférence au domaine comportemental, avec lequel pourtant il avait su se montrer capable de négocier. Le dernier affrontement et certainement le plus douloureux fut celui qui se leva de plus en plus de la part de familles de patients totalement hostiles à la psychanalyse puis à la psychiatrie, et celui avec des associations de patients, en particulier à la fin de sa carrière...

Il eut suffi que chacun d’eux aie la patience d’échanger avec lui et de connaître les diverses approches proposées par les divers psychanalystes et psychiatres !

C’est dans la dernière partie de son livre que l’auteur relate ses joies, ses difficultés, ses émerveillements dans la compréhension progressive de ce trouble, le plus inquiétant, car le plus obscur de la psychiatrie, l’autisme. Celui-ci a été l’un de ses premiers champs de travail et d’élaboration, il n’a cessé de l’approfondir par la suite. Il souligne d’abord à quel point ce champ nécessite d’emblée de l’aborder « en équipe » à plusieurs, des compétences différentes. Ce n’est pas un hasard s’il noue dans l’intensité de ce soin un nouveau lien affectif et amoureux avec l’une de ses collaboratrices (Annette d’où leurs deux jumeaux), tout en restant fidèle toute sa vie à sa femme.

Ce constant aller et retour entre l’intime et le collectif est bien le centre de toute vie active, mais reste en général dans l’ombre alors qu’il en est une clé, l’auteur tient à le souligner avec discrétion mais avec fermeté et clarté, élément de rigueur nécessaire à l’authenticité du discours. Ce travail sur l’autisme est centré sur les patients rencontrés successivement, puis peu à peu suivis en moments et espaces collectifs. Le tout s’appuyant constamment sur les ressources théoriques et leurs auteurs. En particulier Carl Rogers autour duquel il déploie ici son talent de pédagogue pour en faire saisir au lecteur en termes simples, la complexité, la richesse. Ce thème est aussi au centre de tout son récit. Comme le récit sera aussi pour lui tout au long de sa vie un outil majeur de la relation, de l’écoute, comme de la thérapie. Nommé chef de secteur de psychiatrie-infanto-juvénile en1981, il s’occupe d’abord des patients surhandicapés du service mais peut recruter de nouveaux infirmiers, et alors tout en multipliant ses contacts avec l’environnement.

Puis la création de l’ITTAC (avant 1994) où il développe la théorie et la pratique autour du récit intérieur et ses cinq conditions : -les activités régulières et leurs variations ‘à raconter’, -la différenciation des lieux de soin et des modalités de prises en charge, -les liens avec l’entourage à ses divers niveaux, -le récit ‘raconte-moi’, -le tout source de plaisir, garant essentiel.

Dans la conclusion avec une modestie extrême il nous fait le cadeau d’une partie de l’énumération de la multiplicité et la diversité de ses rencontres avec des personnes et responsables dont on connaît le rôle majeur dans l’évolution de la psychiatrie et de la psychanalyse, sans négliger les psychologues, et d’autres spécialistes, mais aussi les infirmiers, un de ses soucis de formation. On est éblouis. Pour le Cerisier et la rencontre avec la psychose, l’appui de Heinz Kohut, Hana Segal, PC Racamier. Sa désillusion à l’égard des institutions psychiatriques à Villeurbanne. Au passage son attention puis sa critique envers l’Anti-psychiatrie Laing et Cooper, Kingsley Hall (livre en 2015). Il évoque à plusieurs reprises et discrètement le terme de « porosité » évoquant avec adresse la subtilité des acquisitions mutuelles dans ces échanges. Il en est de même lorsque dans ces conclusions nous sommes à même de percevoir l’étendue, la diversité des acteurs (et aussi familles) auprès desquels il a transmis toutes ces richesses, sans jamais chercher à en faire, comme d’autres une « somme » personnelle, mais au contraire en la partageant sans cesse au maximum, avec le souci de la transmission (même sous la forme la plus modeste « La Psychiatrie pour les Nuls » 2015).

On reste pensif devant le nombre de ceux qui peuvent se targuer d’être parmi ses élèves. Fidélité, clarté, rigueur, honnêteté à l’écoute de l’autre, des autres et dans une recherche de partage, de solidarité comme dominante philosophique (sa reconnaissance envers Ricoeur), et politique, ses engagements constants. ‘Chacun et les autres’ toujours.

A notre surprise le livre se termine par une note pessimiste sur l’avenir de la psychiatrie. Pourtant une année plus tard en avril 2022 amené à participer à l’hommage à Philippe Paumelle dans le XIIIème, alors que la majorité se limitait à glorifier la passé, il est le seul des 12 intervenants à présenter une dizaine de propositions favorisant la renaissance de cette même psychiatrie à l’adresse des futurs soignants ! Il reste donc bien présent, résistant envers et contre tout !

Et pour terminer, deux très belles pages d’un épilogue mettant en exergue le récit et la construction du psychisme, … ses deux piliers.

PS : les livres tous aux grandes qualités pédagogiques :

« Pour soigner l’enfant psychotique ». Des contes à rêver debout. 326 p 1984. Privat.

« La consolation » 320 p. 1994. Odile Jacob.

« Histoire de l’autisme » 520 p. 2009. Odile Jacob.

« Une histoire de l’empathie » 220 p. 2012. Odile Jacob.

« Théories de la dégénérescence » d’un mythe psychiatrique au déclinisme contemporain. 2018. Odile Jacob.

Avec Marc Jeannerod « Esprit où es-tu ? Psychanalyse et neurosciences » 1991. Odile Jacob.

« Techniques de soin en psychiatrie de secteur » J. Hochmann et 12 auteurs. 272 p. 1983. PU de Lyon.

« Raconter avec Jacques Hochman » et 21 auteurs 310. 2002. GREUPP

Guy Baillon

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