Club thérapeutique, une thérapeutique oubliée?

Il était une fois, le week end dernier, un groupe de quelques soixante dix personnes qui se sont retrouvées aux confins de la Sologne et du Val de Loire, pour une assemblée générale. Le lieu avait été prêté par une compagnie de théatre, laquelle avait acquis ce domaine à la mort d'une ancienne soignante de notre institution (le monde est petit!)

 

La terre était blanche, l'herbe verte, le ciel clair et le vent d'est glacial; des tables attendaient tranquillement le repas à prendre en commun du dimanche, même si, le jour venu, le froid a fait rentrer tout le monde dans les locaux du théatre, pas glacial lui aussi, mais presque. Des tulipes, des forsitias, des jonquilles, des coucous et des pâquerettes nous faisaient florilège de leur cour printanière.

 

De quoi s'agissait-il donc, qui vaille la peine d'un articulet dans cette édition sophistiquée, et surveillée par toutes sortes de redresseurs de torts psy? de l'assemblée générale du club "thérapeutique" d'une clinique du Loir et Cher. Assemblée générale annuelle, qui dure deux jours, et propose à tous les adhérents, qu'ils soient considérés comme en soins, en travail soignant, en amitié avec les précédents, de débattre de ce que ledit club a fait l'an dernier, et ce qu'il se propose de faire l'année suivante.

 

Pour faire durer le suspense de ce que je veux exprimer, à savoir ce que pourrait encore aujourd'hui être un club thérapeutique, après tant d'années, voire de décennies, de destruction des reliques d'une histoire du "mouvement de psychothérapie institutionnelle", je veux raconter les thèmes des ateliers qui se tiennent le dimanche matin:

Il y en avait un qui se proposait de revisiter les statuts et l'organisation du club, et qui a travaillé, en petit comité d'initiés, il faut bien le dire, sur l'aggiornamento nécessaire au regard du monde qui nous entoure; ça a produit des choses intelligentes, mais je vous les épargne. L'autre abordait sans vergogne la question suivante: pourquoi ma clinique m'embête avec un club, alors que je suis là pour me soigner?

 

Quarante personnes débattant, quel que soit leur statut, de ce pourquoi un club thérapeutique les "chatouillaiit" dans un lieu de soins, les incitant à se poser en acteurs, en citoyens du lieu, en force de réflexion et de proposition, voilà qui avait toutes les caractéristiques de l'improbable et du défi au bon sens des pratiques médicales consensuelles en vigueur. Maintes positions ont été prises, maints avis formulés, mais surtout plein de témoignages que, pour des gens venus se soigner, la participation à la vie démocratique du club était consubstantielle de leurs soin proprement dits.

 

Pour en venir au fait de ce que les lecteurs "non initiés" attendent, je voudrais essayer de dire ce qu'est, ce que fut et ce que devrait être un club thérapeutique dans une institution de soins aux malades en souffrance psychique. Et ça ne va pas être facile, tant, comme l'observent dans ce journal nombres de participants éclairés, les avis et positions des psy varient, plus par réactions de prestance que par divergences de fond le plus souvent.

 

Les clubs thérapeutiques émergent, après les expériences douloureuses et fructueuses de la deuxième guerre mondiale et de ses séquelles, comme une nécessité de restaurer la seule chose qui ait fait la preuve de son efficacité, en dehors des neuroleptiques dans un tout autre ordre d'idée et de fonction: permettre à des gens ci-devant asilisés et réduits au silence, à la passivité et à l'aliénation ad vitam aeternam, de retrouver une chance de redevenir sujets de leur histoire et de leur vie, dans des espaces non superposables à la logique des soins, dans des situations de transversalité (cf. Guattari et Deleuze notamment) où statuts et stigmatisations sociales disparaissaient au profit de situations de décisions et de débats collectifs au sens premier du terme.

 

L'idée des clubs, selon moi, était de rendre les gens responsables de ce qui faisait leur vie quotidienne, en les incitant à prendre parole et décisions quant à la vie collective des endroits où ils étaient en survie surveillée, de manière à retrouver la vie et la dignité de leur existence, rabattue par le discours ambiant sur la folie et écrasée par le seul discours de la médecine bienveillanto-aliénante. On ne saurait trop inviter le lecteur à se référer, pour plus de données mieux construites, à l'histoire de l'hôpital de Saint Alban, en Lozère, pendant la barbarie nazie.

 

Les clubs thérapeutiques ont eu dans l'histoire de la deuxième partie du vingtième siècle des fortunes diverses, et ont tremblé souvent sur leurs bases du fait de la pulsion moderniste de l'efficience soignante, fondée sur les "bonnes pratiques", la pharmacologie érigée en science exacte (sauf que les patients, eux, ne répondent pas exactement et de manière compliante aux vérités médicamenteuses...), et les consensus accréditables qui font le lit de (cela n'engage que son auteur!) la déconstruction du sujet dit "fou".

 

Les clubs se sont souvent donné pour axe, dans un réalisme humaniste à mon sens de bon aloi, d'intervenir dans les institutions, toujours menacées par définition de vitrification, pour en traiter l'ambiance, pour en déstabiliser les tabous et les habitudes, et pour travailler à la désaliénation exigible de tout ce qui est lié à la fois à la pathologie et aux soins dans leur acception la plus basique. Ils se donnent donc pour principe l'expression de tous, prise en compte et répercutée dans l'institution, la disparition des références statutaires et hiérarchiques, et la pratique autant que faire se peut d'une démocratie réelle dans les choix portant sur la vie quotidienne, les projets relatifs à la vie commune, l'exercice d'une solidarité non caritative et "bienveillante", mais portée par tous.

 

Le club de mon institution est bien loin, de nos jours, de ce que je dis plus haut; il est "superorganisé", ce qui veut dire souvent inaccessible, dans ses décisions, aux gens les plus paumés et/ou dissociés; il oublie souvent la dialectique nécessaire entre l'organisation et le bordel ambiant; il omet souvent, au nom d'une rationalité budgétaire, des suggestions folles mais créatives; il oublie parfois son rôle de perturbateur des logiques soignantes et des aliénations discrètes et toxiques, et il est peu rebelle à toutes sortes d'agressions contre la justice primordiale que constituerait l'écoute de toutes les paroles.

 

Mon club est un peu nul, un peu loin de ses constituants originels, mais il a un mérite incontournable: il existe, et on peut encore ne pas y être d'accord avec ce qui se fait, le dire, et y être entendu. Combien de lieux dits de soins pourraient se rallier à ce panache, même gris de vieilleries et d'oublis de la rénovation permanente que voulait représenter le "Mouvement pour une Psychothérapie des Institutions", comme ne l'ont pas dit en 1956 à Lisbonne Daumézon et Koechlin, mais comme ils l'ont pensé très fort (je tiens ce propos d'un des deux auteurs).

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