Billet de blog 15 déc. 2009

Ceux qui savent, et ceux qui cherchent à comprendre

Antonella Santacroce
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« Mon ultime prière : ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. »

(Frantz Fanon)

Il m'a fallu tout de même attendre tacitement (mais aussi fiévreusement) quelque temps, avant de pouvoir me sortir de cette sorte de sentiment d'irréel qui m'a saisie, m'étreignant fort, et de pouvoir m'asseoir devant cet ordinateur, lui faisant face, et –ayant réacquise une certaine quietude – tenter de rechercher et retrouver, pour ainsi dire, ma propre, présente parole. Avant donc de pouvoir « digérer » (comme le dirait Nietzsche), toute la joie, mais aussi toute la satisfaction (c’est trop dire ?), éprouvées à la participation à cette journée organisée par La Nuit Sécuritaire autour du thème : « Quelle hospitalité pour la folie ? »

« Digérer », oui, corporellement assimiler, afin de tenter de les exprimer, cette joie et cette satisfaction affirmatives. Une joie, une satisfaction (et je ne me lasserai pas de le répéter, non !), qui – à mes yeux – n’ont pas été ressenties par moi toute seule, d’un seul coup libérée de ces douloureuses luttes, pour me faire reconnaître en tant que sujet, dans ce moyenâgeux Mystère qui serait la folie. Joie et satisfaction ont été également le lot de tous ceux et de toutes celles qui (dans ce si vivifiant jeu dramatique que cette même journée a eu la force et la volonté de déclencher et d’élaborer), ont participé, de leurs places à l’apparence tout au moins si dissemblables (quoique reconnues comme interférentes, interdépendantes), au plus creux de l’univers des humains.

J’ai pris soin de tracer consciencieusement des notes, au cours de ce débat. (Mais est-ce le terme exact, ici – celui de « débat » – pour exprimer cette parole si fortement nourrie d’enthousiasme et, en même temps, imbue d’un esprit combatif, mais aussi traversée par ce désir d’une profonde reconnaissance de ce qui trop souvent (réellement, cette fois-ci) apparaît comme étant l’« autre» absolu ?). Je les ai donc prises, ces notes, mais, tout à fait honnêtement, tout à fait sincèrement, je ne peux qu’avouer ne pas savoir, ne pas pouvoir m’en servir. Ne plus arriver à les relire. Car ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, m’a à ce point émue et bouleversée, que véritablement, et tout compte fait, je ne sais pas ( je ne veux pas ?) en discourir « raisonnablement ». Car même le silence qui m’entoure d’habitude, lorsque je fais face à cet écran lumineux, me paraît différent. Mieux encore, « étrange ».


Il est vrai. J’ai assisté à une sorte de mystérieuse et pourtant lumineuse dramatisation, qui remettait en question les rôles des humains. Je me suis retrouvée, étonnée, à faire face à une sorte de subtile, commune « révolution copernicienne ». La Raison (même la plus « tolérante », la plus « clairvoyante » des Raisons, pour ainsi dire), ne se courbant plus sur sa sœur diminuée (les deux demeurant à jamais Uniques, scindées, en leur genre), pour tenter de la saisir dans son obscur langage, d’en parler, et même de lui parler, de s’adresser à elle, déclarant œuvrer à cela afin de « l’aider ». (De l’aider à moins souffrir, à moins « déraisonner ».) Or, cette fois-ci, entre les deux (entre raison et folie) il y a eu « échange ». Un véritable échange, comblé d’un réciproque respect. Les différents « fous » (les différentes… folies ? les différents, imprescriptibles songes ?) étant là, présents. Se saisissant du micro, parlant, s’exprimant.

Comme si la totalité de ces grillages et de ces portes cloisonnées, à l’improviste s’ouvraient toutes grandes. Comme si la totalité de ces méprises et incompréhensions cadenassées, ou (pire !) de ces imperceptibles mainmises, s’écroulaient de par elles-mêmes.

Ai-je (aurais-je) rêvé ? Je me questionne encore : se poursuivra-t-il, sans crainte aucune, au-delà (et en deçà) de tout obstacle, cet état, mieux, ce mouvement de prises de position et de projets de luttes ? Et peut-on affirmer avec certitude que ce combat, qui a jailli sous nos yeux, s’enracinera d’une façon têtue dans la durée, et qu’il saura trouver ses propres moyens, pour créer et réaliser ses buts ? Des buts qu’il (ce combat) se propose d’atteindre, pour qu’on persiste, et l’on s’intègre de plus en plus dans l’humain, même là où il paraîtrait – à un regard ô combien obtus et superficiel ! –qu’on s’en écarterait ? Or les leçons que l’histoire nous offre, en les exhibant sous nos yeux égarés, sont dures, très dures à colporter, et elles pourraient, contre notre propre gré, nous inciter à la méfiance. Mais, lisant ces mêmes leçons d’un regard attentif, nous apprenons également que la méfiance peut être soumise à un travail, à un labeur inlassables, signifiés et marqués par une Patience et par une Constance extrêmes, jamais lasses d’elles-mêmes, et se renouvelant à tout jamais.

Il y a (et cela de tout temps), parmi les humains (mais ce processus semble de plus en plus s’accroître, touchant l'exaltation), il y a ceux qui SAVENT (et même – faut-il sans doute ajouter, ceux qui SAVENT à la place des « autres » ), et ceux qui, d’une façon têtue (dans ce grand brouillard qui enveloppe et traverse l’existence des vivants sur notre Terre), s’efforcent de lutter afin de pouvoir (de tenter de ?) comprendre. Comprendre (oui) les causes et les manifestations d’événements, de « faits » (comme il a été si justement dit quant à la parole déraisonnante), en les cueillant au plus creux de leurs racines.

Et cet a priori du TOUT SAVOIR ne se niche pas uniquement (comme on pourrait aisément le penser) dans certains domaines parcourus par des hommes politiques. Non, non ! Il se niche partout. Dans n’importe quel domaine ! Egalement (ce qui est particulièrement grave, à nos yeux), dans ces domaines qui touchent plus étroitement à la psyché des humains, et à ses, parfois, inépuisables, terribles Arcanes.

C’est ainsi que CEUX-QUI-SAVENT – en un seul mot, d’un seul revers de leur manche – font le vide autour d’eux, lorsque du noir, lorsque de ce qui à leurs yeux apparaît sous les couleurs sombres des ténèbres, surgit le questionnement dicté par d’aussi cruelles épreuves. Et ils lui répondent du tac au tac, feignant (mais ne s’agirait-il pas, chez eux, d’une gracieuse forme de Rhétorique ?) de ne pas comprendre cette parole, cette interrogation. Et même, se tournant vers leurs semblables (assis tout autour de la chaire), ils feignent de les interroger. De les interroger de la voix et du regard, afin qu’ils les soutiennent. Là où le regard et la voix de ces « autres » (de ceux qui doutent, de ceux qui cherchent à comprendre) ont l’allure et la parole modestes, et ne cessent jamais d’être visités par de multiples, douloureux questionnements.

Dans son article « La nuit sécuritaire se réveille », paru dans Libération du 30 novembre, Eric Favereau parle « d’ échanges passionnés, confus parfois (c’est nous qui soulignons), toujours chaleureux ». Confus, oui (dirons-nous), car imprégnés de vie. D’une vie palpitante, qui ne saurait pas être, avancer, cheminer, totalement vidée de son inépuisable désordre, et de sa riante confusion. Tout comme l’enfance nous le montre et l’indique, dans ses jardins verdoyants.

C’est ça. C’est bien ça. Mais alors, est-ce que ces murs qu’on est en train actuellement de bâtir d’une main sordide et hypocrite, autour du cœur même de la folie, pour la faire taire, et pour en prévenir tout éventuel, phantasmatique péril, se mettront-ils tacitement à se fissurer ? Et réussirons-nous, de par nos paroles, de par nos actions, à les faire s’écrouler ?

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