Madame la Ministre de la Santé, les usagers de la psychiatrie, la FNAPSY, font partie de votre patrimoine. Ils sont menacés, vous seule pouvez les sauver.

Docteur Guy Baillon, Psychiatre des Hôpitaux, Paris le 16 avril 2013

Lettre ouverte à Marisol Touraine

Madame la Ministre de la Santé, les usagers de la psychiatrie, la FNAPSY, font partie de votre patrimoine. Ils sont menacés, vous seule pouvez les sauver.

Cet appel est urgent, car vos services, Madame, en réduisant gravement sa subvention en 2012, en n’accordant à ce jour aucune avance en 2013 ont pris la décision de mettre fin ce mois-ci à cette originalité française remarquable, la Fédération Nationale des Associations de Patients de la PSYchiatrie, qui a tant apporté à la psychiatrie depuis sa création en 1992, et qui a ainsi pris sa place dans le patrimoine du Ministre de la Santé.

Vos services, certes, réalisent un travail de fond indispensable pour maintenir l’organisation de la santé, mais parfois certains semblent ne pas se soucier des valeurs humaines attachées à leurs décisions.

Pourtant depuis deux mois la Commission Parlementaire que vous avez créée avec pertinence pour refonder la psychiatrie sur de nouvelles bases (différentes des excès de violence et de non respect de la personne de la loi du 5-7-2011 sur les soins sans consentement de Nicolas Sarkozy), a reçu et écouté avec attention la présidente de la FNAPSY Claude Finkelstein, et aussitôt l’a félicitée de l’œuvre de la FNAPSY et de son rôle.

Paradoxalement et simultanément, certain de vos services, la DGS (qui semble donc ne pas avoir vu la vidéo publique de cette rencontre), a décidé brutalement de réduire à 70.000 € votre subvention à la FNAPSY, sans même en donner l’accord, ni une avance. Cette décision est d’une rare gravité. Cela va obliger la FNAPSY à licencier ses deux secrétaires (en situation de handicap) et son coordinateur. Elle n’aura donc plus aucune possibilité de faire face à ses rôles multiples : rassembler les 71 associations d’usagers qu’elle fédère, défendre leurs droits sur le plan national comme sur le plan local, représenter les usagers dans les multiples occasions où les patients sont malmenés (déplacements dans toute la France, colloques et rapports divers tout au long de l’année, dont plusieurs à votre demande expresse, participation aux différentes instances conseils de surveillance, d’administration, CRUQ, CDSP…). Rappelons que tous les membres de ses instances nationales et locales sont bénévoles, qu’ils ont par ailleurs de multiples charges à assumer (maladie et soins, famille, emploi, formation). La FNAPSY n’ayant pas de ressources propres, ses membres étant dans le dénuement ne sont pas en mesure de palier la réduction de la subvention pour faire face aux frais considérables d’une Fédération nationale, (contrairement aux associations de familles et de psychiatres dont les membres ont toujours des ressources), la FNAPSY va devoir signer sa disparition. Le pire a été de voir vos services espérer son étouffement direct en allant jusqu’à proposer 10.000 € à l’UNAFAM pour phagocyter la FNAPSY !

Nous sommes, Madame, très nombreux dans le champ de la psychiatrie à pouvoir témoigner  de la richesse des retombées de l’action de la FNAPSY dans le champ de la psychiatrie et de la santé mentale : ainsi c’est elle qui aux côtés de l’UNAFAM a su montrer le bénéfice que la société peut tirer de cette marque de solidarité qu’est le ‘handicap psychique’ grâce à la loi du 11-2-2005. C’est elle qui avec l’UNAFAM et les Croix Marines a réussi à obtenir après trois ans de concertation avec le Ministère la création de ces espaces de liberté que sont les GEM, Groupes d’Entraide Mutuelle, merveilleuse innovation où les patients-usagers sont à même de reconquérir leur autonomie grâce à leur solidarité propre. Ils sont 370 aujourd’hui.

Elle a diminué, même dans de nombreux médias, la stigmatisation dont la psychiatrie est l’objet. En effet la FNAPSY et les associations qu’elle rassemble ont montré aux diverses professions de la psychiatrie la richesse que représente pour tous la parole des patients-usagers, lorsque nous acceptons de les rencontrer hors soins comme homme et femme, hors dépendance comme acteur social : ils expriment un récit nouveau et irremplaçable sur les souffrances, sur la maladie, sur les traitements que nous avons proposés (ou imposés), sur les institutions que nous avons créées. A chaque fois ces propos sont frappés du sceau de l’authenticité.

Nous témoignons en même temps de notre admiration : que faut-il de courage (les mesures de rétorsion existent aussi dans les milieux psychiatriques surtout s’ils sont fermés), de lucidité, de modestie, de respect de l’autre, de solidarité pour qu’ils osent se rassembler en petites associations, malgré la diversité de leurs souffrances, associations où ils vont faire l’expérience de la force qu’apporte le groupe, et de la possibilité de tenir alors un discours collectif, vulnérabilité ? Les voici capables  de dépasser différences et dispersion pour créer une Fédération.

Dans cette période de refondation de la psychiatrie en laquelle nous avons retrouvé de l’espoir grâce à vos propositions récentes, leur parole authentique est aujourd’hui un repère indispensable.

Nous vous proposons encore deux arguments en faveur du sauvetage de la FNAPSY :

-plusieurs lois récentes ont demandé aux usagers d’être de plus en plus présents dans de très nombreuses instances sanitaires et sociales (sans aucune ressource en retour, ni financière, ni relationnelle) ; c’est certes très positif, mais vos services n’ont pas perçu que leur vulnérabilité n’est pas compensée comme pour les autres handicaps, par des béquilles, des sonotones, ou des fauteuils roulants dans ces rencontres, alors qu’ils ont besoin d’un appui relationnel qui est le plus souvent totalement ignoré. C’est là que l’existence d’une ‘Fédération’ a pris une force considérable car elle leur permet d’échanger leurs expériences et de prendre des positions non plus individuelles mais collectives, donc plus élaborées. De ce fait ils sont protégés des tentatives de manipulation (souvent inconscientes, mais pas toutes) par tel ou tel groupe influent de ces instances (on ne saurait passer sous silence le fait qu’en 2010 l’UNAFAM, fascinée par la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy a rompu son alliance avec la FNAPSY datant de 2001 et leur Livre Blanc, pour choisir de proposer de devenir acteurs et garants de la surveillance des malades, ce que la loi de 2011 a officialisé avec les soins sous contrainte à domicile ; ni oublier le fait que le CCOMS a proposé ‘d’enrégimenter’ un petit nombre d’usagers, leur faisant miroiter formation et emploi de ‘médiateurs’ en échange de la surveillance de leurs collègues malades, montrant jusqu’où il est possible d’aller pour user de la vulnérabilité des malades sous prétexte de générosité, plusieurs usagers pris dans ce piège se disent torturés)

-la reconnaissance officielle de ce regroupement qu’est la FNAPSY revêt pour vous aussi, Madame, l’intérêt considérable de pouvoir avoir accès ‘en direct’ et sans intermédiaire, donc sans déformation et hors de toute instrumentalisation, à la parole authentique des usagers en écoutant leurs propos grâce au propos de la FNAPSY. Cela vous donne la possibilité de vous appuyer sur leurs témoignages pour équilibrer les échanges avec les divers partenaires de la santé mentale, aux côtés des familles (qui ont leur désir propre, marqué par la responsabilité qu’elles veulent avec raison assumer, mais désir différent de celui des malades qui veulent acquérir leur indépendance), des soignants (qui soignent en intégrant les malades de plus en plus aux soins, mais restent décideurs), des acteurs sociaux (qui cherchent à leur donner accès à une pleine citoyenneté, mais avec parcimonie et sous contrôle). Aucun de ces quatre avis ne remplace l’un des autres, aucun n’est supérieur aux autres : ils sont tous absolument complémentaires, l’absence de l’un d’entre eux met l’ensemble en péril.

Au total, seule la consolidation officielle de la FNAPSY grâce à l’attribution d’une subvention suffisante lui donnera la liberté lui permettant de jouer pleinement son rôle de rassembleur sans en faire un ‘syndicat unique’ ; certes quelques associations papillonnent autour d’elle et veulent faire connaitre leur contestation extérieure à la fédération, bonne expression de la démocratie (une unanimité serait très suspecte, elle n’existe que sous la menace et dans les sectes), cette contestation est saine et prouve le dynamisme de la FNAPSY.

La gloire de la FNAPSY, des petites associations locales qu’elle fédère, des GEM, c’est d’avoir apporté sur la scène publique la parole authentique diverse des usagers de la psychiatrie, avoir permis à la société de constater elle-même, comme l’ont fait en leur temps Pussin l’infirmier et Pinel le premier psychiatre en 1800, puis Freud en 1900, que « la folie d’une personne n’est jamais totale, que persiste toujours ‘une part de raison gardée’ ». De plus ce sont ses témoignages qui ont permis d’illustrer l’indignité cruelle de certains ‘prétendus’ traitements (camisole, cellule, enfermement prolongé, traitements successifs sans consentement, au total les non-respects de la personne soignée), de comprendre que le refus de toujours écouter d’abord un patient avant de décider d’un soin est une erreur grave, comme le refus de toujours soigner en utilisant l’ensemble des registres modernes (biologie, éducation, comportement, institutions) en ayant le souci de les ‘encadrer’ par une démarche psychothérapique permettant à la personne de redevenir ‘acteur’ de sa trajectoire de vie.

Madame, nous sommes certains que vous serez sensibles à cet appel, au moment où il est question de patrimoine ; vous avez montré que vous acceptiez de jouer le jeu de la démocratie en exposant votre patrimoine personnel ; alors à vos côtés nous tenons à mettre en évidence le ‘patrimoine public’ dont vous êtes aussi la comptable aux yeux des Français dans ce domaine précis qui vous a été confié, celui de la psychiatrie et de la santé mentale, l’un des divers domaines que vous gérez avec passion.

La FNAPSY fait partie de votre, de notre, patrimoine national. Nous nous sommes permis d’attirer votre attention sur elle alors que sur le plan financier la dépense qu’elle représente pour le budget français est infime. Mais la valeur humaine qu’elle représente est sans prix pour notre démocratie. Nous vous demandons de la sauver, ceci exige du fait de la pression de vos services, d’être réalisé sans délai, avant la fin de ce mois d’avril.

La subvention de 70.000 € qui lui est proposée et l’absence d’avance ces jours-ci signe son arrêt de mort. Ne pensez vous pas qu’il est juste qu’elle soit multipliée par deux, plutôt par trois, et qu’elle soit accompagnée plus tard (comme vos services l’ont fait pour l’UNAFAM) de mesures d’appui d’acteurs sociaux dans les régions ?

A l’échelle de la France, qu’est ce qu’une somme de 200. 000 €, accompagnée des contrôles adéquates ? Alors que nous savons que le bénéfice tiré pour la France sera considérable, entre autre en termes de limitation de souffrances, de limitation de temps de soin, de limitation d’hospitalisations, de diminution de la stigmatisation, … Ce sera une façon profondément humaine et solidaire d’alléger le budget de l’Etat.

Et de là naitra un plus grand respect de l’homme et de la femme dans notre pays, pour des personnes si vulnérables, si souvent abandonnées ou méprisées, simplement parce que leur esprit est touché et concerné.

Nous vous remercions, Madame, d’avoir porté attention à leur vie.

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