Lettre ouverte au directeur de l'hôpital Paul Guiraud

L’hôpital psychiatrique Paul Guiraud à Villejuif (94) est en grève depuis le 2 juin 2014. Une forte mobilisation s’est levée à la suite d’une décision unilatérale de la direction imposant une réorganisation du temps de travail

L’hôpital psychiatrique Paul Guiraud à Villejuif (94) est en grève depuis le 2 juin 2014. Une forte mobilisation s’est levée à la suite d’une décision unilatérale de la direction imposant une réorganisation du temps de travail imposant un passage à 7h36 la durée de la journée de travail, impliquant une perte de 9.5 jours de aménagement du temps de travail par an à chaque agent concerné. Cette attaque brutale entraînant une forte dégradation des conditions de travail, impactant tant la vie personnelle que l’organisation des soins a entraîné une colère forte et légitime du personnel, tout corps confondu, soignant, médical, cadre, technique, socio-éducatif. La réponse de la direction n’a été que répression, punition, intimidation, judiciarisation.  A la suite de l’occupation des bureaux et de la cour d’honneur pour installer le piquet de grève, puis à la suite d’un blocage des admissions d’une durée de 4h, symbolique donc, les représentants du personnel et les agents de l’hôpital se sont vus assignés deux fois devant les tribunaux administratif et même pénal pour certains d’entre eux. Le directeur n’a en  outre pas hésité à recourir à une jurisprudence de 1979 pour appliquer des assignations abusives de personnels dans les services, affaiblissant ainsi significativement les possibilités de mobilisation. En matière de sanctions, tous les agents de l’hôpital verront leurs payes de juillet imputée de tous les éléments variables (nuits, heures sup, primes etc.) ce qui correspond pour certains d’entre eux à près de 500 euros. Bref, criminalisation de l’action syndicale et atteinte au droit de grève avéré. La mobilisation tient malgré ces attaques et s’organise sur le long terme au moyen d’actions ponctuelles et d’un travail de fond tant à l’intention du personnel, qu’à l’intention des médias et des dirigeants. Cette lettre au Directeur que j’ai écrite le 10 juin a reçu un écho vibrant en chaque personnel qui semble s’y être retrouvé, dans cette évocation de colère et d’indignation. Le directeur de l’hôpital s’est engagé à y répondre. Nous attendons encore.

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Lettre ouverte au directeur,

Vous voulez savoir pourquoi je suis là ? Pourquoi je suis en grève ? Non ? Je vais vous le dire quand même. Je vais vous dire pourquoi je suis là jour et nuit, dans vos bureaux et au piquet (au piquet… c’est drôle d’ailleurs cette façon de dire… comme si on était puni….), pourquoi je suis en grève tous les jours au risque d’imputer mon budget vacances qui approchent, pourquoi je me ronge les sangs, pourquoi je bouillonne intérieurement au point de mal dormir et de fumer deux fois plus que d’habitude. Si je fais tout cela, c’est parce que je ne comprends pas…

Je suis tourmentée par un sentiment mélangé d’injustice et d’incompréhension. Pourquoi donc quand quelque chose ne fonctionne plus on s’en prend toujours et tout de suite aux plus faibles (le « petit » personnel de Paul Guiraud ?)

Aux plus faibles et pourtant aux plus précieux...

Pourquoi ne pas nous protéger, au contraire de ce que vous faîtes ???

Nous sommes (tout ce « petit » personnel, soignants, assistants, techniciens, thérapeutes de tout poils etc.) ce qu’il y a de plus précieux dans cet hôpital, le sang même de l’hôpital, sa vie, son quotidien.

Sans nous, votre hôpital, ça n’est rien ! Comment se fait il que vous n’ayez pas automatiquement le réflexe de nous protéger, de nous préserver, sachant que tout repose sur nous en fin de compte ?

Quelle  est donc cette drôle d’idée de nous taper dessus avec cette préconisation de l’IGAS et de l’ARS, au lieu de vous positionner pour nous protéger justement de leurs attaques ??

Qu’il faille changer des choses, peut être ! Certainement ! Mais pourquoi donc décider ainsi que c’est d’abord nous qui allons faire l’effort ?? Je trouve ça tellement injuste !

Alors que depuis des années pour la plupart et dans des conditions de plus en plus difficiles nous faisons notre travail avec conscience, éthique, bonne volonté. Travail de plus en plus difficile dans cette société en crise, de plus en plus intolérante, de plus en plus déshumanisante, dans laquelle il y a de toute façon de moins en moins de place pour la différence, la faiblesse, la marginalité… Travail de plus en plus difficile (mais vous le savez bien, vous venez souvent sur le terrain…..) au vu des diminutions de moyens, de personnels, de budgets. Et au vu des nouvelles exigences ! Parce que maintenant, il ne s’agit plus seulement de soigner, contenir, écouter la folie. Il faut réinsérer ! Réinsérer, et surtout ne pas rester trop longtemps à l’hôpital ! Et comment on fait pour réinsérer dans une société qui va mal, des patients qui vont mal ? Qui vont mal parce qu’on ne prend pas le temps de les soigner, de les entendre, qu’on les gave de médocs (en or) pour qu’ils ne fasse juste pas de vagues quelques temps….

Et vous dans ce contexte difficile, vous maltraitez le personnel, vous en rajoutez une couche en somme ! Une couche de va mal… Comment réinsérer, dans une société qui va mal, et quand on est un soignant qui va mal, un patient qui va mal ??? On ne sait pas…. Mais en tout cas, il faudra bien tout noter, traçer, compter, acter, rationaliser, nettoyer en sortant !

Arrêtez de traiter les patients et le personnel comme des machines !! Allez, on programme ! 7h36 pour la machine S, 17 gouttes et 4 cachets pour la machine P, 3 VAD, 1 hôtel et 3 logiciels ! Les comptes sont bons.

Arrêtez de nous traiter comme des machines, nous sommes la vie et le sang qui coule dans les artères de l’hôpital.

Nous sommes aussi la vie qu’il faut souvent réinsuffler dans le psychisme éteint de nos patients ……Car c’est ça le soin en psychiatrie. C’est redonner de la vie psychique, c’est tenter de rendre de nouveau sujets des humains devenus presqu’objets.  La moindre des choses c’est de traiter les salariés en sujets, et même de les bien traiter, les protéger ! Il faut de la bientraitance, du respect envers les soignants pour qu’ils soient bons soignants.

Pour qu’ils puissent faire leur travail, tout simplement. Travail qu’on aime, pour la plupart. S’il n’y avait pas un peu d’amour, on ne tiendrait pas !! De l’amour et… du repos…..

Ces nombreux jours de repos ne sont pas du tout du luxe. Ils sont indispensables. On travaille comme ça depuis des années et on fait du bon travail, le mieux qu’on puisse au vu des conjonctures, et compte tenu du fait que depuis ces quelques années, beaucoup de choses ont changées. Les équipes sont réduites, les contraintes qui pèsent sur nous sont de plus en plus fortes (exigences plus fortes,  projets de réinsertion à mener), il y a de nombreuses tâches supplémentaires (informatique, hygiène, « sécurité »…), personnel de moins en moins bien formé, soutenu,  entendu…. Ces jours de repos ne sont pas du tout du luxe !!

On a besoin de se ressourcer, de se divertir, de se remplir de bonnes choses, d’être heureux pour affronter ensuite de nouveaux l’inertie institutionnelle, le vide psychotique, l’agressivité mélancolique, la béance du désespoir, l’immobilité et la tenacité des symptômes, la pulsion de mort, les tensions permanentes, l’impuissance, le rejet de la projection etc…. On a besoin de se ressourcer pour retrouver la disponibilité psychique indispensable au soin psychique ! Il faut aller bien pour faire quelque chose de toutes ces difficultés, liées à la pathologie mais aussi liées de plus en plus aux contextes sociétaux, économiques, politiques ! Un soignant qui va mal, dans un hôpital qui va mal, dans une société qui va mal ne peut pas soigner un patient qui va mal….

Comprenez que nous sommes la matière première, la substance même du soin ! Et qu’il faut prendre soin de nous ! Il est hors de question que nous acceptions de nous laisser maltraiter, priver de nos acquis, de nos forces de cette manière et notre colère, notre révolte est légitime et plus que légitime, elle est  saine !! C’est la réaction saine de ceux qui refusent d’être traités en machine, en objet juste bon à produire ce qu’on attend d’eux, à exécuter, à subir des contraintes…. Donc si je suis là, c’est pour ça, pour sauver mon travail, et par amour aussi, pour mon travail, pour les patients, pour cet hôpital, et aussi bien sûr, pour mes enfants, avec qui je tiens à partager mes vacances……. Retirez ce projet de 7h36…. Passez à autre chose ! Laissez nous travailler tranquillement ! On a besoin de tranquillité et de respect. Et on se battra jusqu’au bout pour les obtenir ! Soignants broyés, santé menacée !

Voila ce que je voulais vous dire. Faites remonter si comme vous semblez le dire, vous ne vous sentez pas concerné !

Aurélia Khorkoff. Psychomotricienne, psychanalyste, Service 4.

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