Certification: qui juge quoi?

Bonjour!

Iso 9000; accréditation, certification... Combien de professionnels se sont, sinon opposés, du moins levés en face des pratiques barbares qui nous sont imposées?

Comme une bouteille à la mer, je me permets de vous proposer ce que ça m'a fait, ces fariboles, en un courrier commis à l'époque:

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Madame et Monsieur les experts visiteurs, Je dois vous préciser que c’est au seul titre de citoyen, et sans « accréditation » de mon institution, qui probablement me réprouverait de le faire, que je vous adresse ce courrier. En tant qu’épidémiologiste, ancien Médecin inspecteur de la Santé, les données qui vous confèrent le droit d’intervenir dans les établissements de soins appellent de ma part quelques considérations que je tiens à vous confier. D’abord j’ai eu la honte d’assister, lors de la dernière visite, à quelque chose contre quoi j’ai toujours lutté en tant que médecin de la santé publique, à savoir le dévoiement des consignes édictées par la loi elle-même ; alors que selon les textes il était question, pour les visiteurs, de venir vérifier l’adéquation entre le dire et le faire d’une institution, rien de cela n’a été honoré, certain visiteur osant jusque dans mon bureau dénoncer avec énergie la nature même de nos pratiques de psychothérapie institutionnelle, les taxant d’ « archaïsme masquant une insuffisance de qualité des soins et servant d’alibi pour n’envisager aucun progrès thérapeutique ». Sur le plan de l’évaluation elle-même, cela fait vingt cinq ans que je la préconise comme une nécessité première du travail de soins, et comme médecin inspecteur je l’ai proposée à maintes reprises aux établissements, leur suggérant de bâtir pour eux-mêmes des canevas adaptés à chaque situation particulière, et leur en proposant ; c’est dire que je sais de quoi je parle.Aucune normativité générale, sauf à décider arbitrairement de la vie et de ce qui soigne dans un contexte donné, ne saurait être l’arbitre des pratiques, même si le « modèle ! » anglo-saxon semble séduire les quelques « barbouzes » de la politique actuelle de santé en France. Aussi nous ne saurions être trop prudents dans nos appréciations et nos jugements quant à ce qui est réellement efficace pour soigner l’homme malade dans sa tête. Les « autres références » proposées par une institution ne peuvent en aucun cas faire l’objet d’un jugement de valeur de la part d’experts visiteurs ; ils ne peuvent qu’en prendre acte, ce qui ne fut pas le cas lors de la visite précédente. Le rapport avantages / exigences formatées d’un certain nombre de pratiques n’a été envisagé qu’à l’aune de présupposés subjectifs énoncés tels quels par des visiteurs, qui sortaient là manifestement de leurs attributions légales. Sur un plan plus général, qui me fait m’interroger sur les discours politiques en matière de santé mentale, à savoir la pénurie de forces vives pour accompagner les malades, j’observe avec un certain recul ce que la « préparation de l’accréditation » a coûté en forces vives à l’institution pendant des mois, voire des années, au titre de la seule rédaction ésotérique de formulaires calibrés dans une langue qui n’est certes pas celle des soins. Vos responsables ne devraient pas ignorer –je parle avec l’expérience d’un fonctionnaire qui allait lui-même aider les gens à « rédiger les papelards »- que les exigences imposées par toutes les tutelles (accréditation, projet d’établissement, visite de classement, renouvellement de convention, sans compter les enquêtes diverses et les papiers infinis inhérent aux différents contrôles) obèrent lourdement le temps effectif de travail soignant dans nos institutions.Il me semblerait donc conforme à l’éthique de base que les vérificateurs aient eux-mêmes à leur propre égard des conduites d’auto-évaluation mesurant le rapport efficacité / nuisance de leurs interventions. Pour tout dire, et encore une fois sous ma seule responsabilité de citoyen engagé politiquement dans un combat contre la dérive technocratique de la pensée dite moderne, hors du champ de ce que vous êtes venus faire ici, je voudrais en appeler à votre conscience de professionnels pour que soient remises en questions des pratiques dont vous êtes les représentants, et dont l’avenir quasi assuré est la normalisation bureaucratique de tout acte humain, sans considération des réalités mouvantes qui font le sel et la pure réalité du monde où nous essayons encore, vous comme moi, de survivre. Dans l’espoir, bouteille à la mer, d’être entendu, je vous prie de croire, Madame, Monsieur, à l’expression de mes sentiments très militants en faveur de l’avenir de l’homme. Dr. JC DUCHENE, franc-penseur solitaire. C

 

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