Face à la nouvelle loi en psychiatrie : peut-on choisir entre soumission, collaboration, ou résistance active ?

Une question essentielle se pose à bas bruit chez tous les acteurs de la Santé Mentale (c’est à dire de la psychiatrie et de l’action sociale). Sommes nous conscients que depuis la loi du 5-7-2011établissant la contrainte du traitement obligatoire comme réponse à la souffrance il est devenu impossible de se croire « a-politique », et de refuser de prendre parti envers cette loi?

Il est donc urgent de dépister comment la « collaboration avec le pouvoir » s’infiltre facilement dans nos actes, nos paroles. Il est urgent de constater que l’application pure et simple de cette loi participe à la destruction progressive de cette psychiatrie de secteur, que nos anciens et nous-mêmes ont patiemment commencé à construire depuis 50 ans et qui a besoin de toute notre énergie pour continuer à se déployer en France, en lien avec la loi positive sur le handicap psychique de 2005. En réalité la simple soumission passive à la loi constitue un acte de collaboration active.

Une fois ceci démasqué il restera à préparer la « rénovation de la Santé Mentale » que nous espérons voir émerger des futurs élus de la nation dans les mois prochains.

Je me permets pour montrer la difficulté que nous avons à dépister notre propre collaboration à vous faire part de mon expérience personnelle récente dans le texte suivant.

Profondément blessé par la parution de la loi de juillet 2011, j’avais décidé de ne plus intervenir sur la psychiatrie. Un mois plus tard je tombais sur l’épaule droite ce qui m’imposait une immobilisation partielle, venant confirmer ma décision de ne rien faire. Pensant que ceci était bénin je le négligeais malgré la douleur. La persistance de celle-ci a provoqué des examens poussés. Ceux-ci ont mis en clair la nécessité d’une opération car il y avait une lésion importante, non apparente. Avec l’opération la réalité d’un handicap passager a ainsi rattrapé ma tentative de fuite dans l’insouciance et la dénégation. Mais je n’ai compris cela que pour la raison suivante :

Dans le même temps j’avais en mars accepté de participer à un colloque de la Croix Marine sur la souffrance des familles, en fait il ne s’est mis en place que fin novembre ; je ne pouvais fuir, d’autant que je pensais n’avoir rien à faire, reprendre mes propos d’avant la loi suffirait, comme si rien n’avait changé. Mais deux jours avant, un texte syndical récent et ambigu m’a montré que la collaboration au pouvoir et donc à la destruction d’une psychiatrie humaine s’infiltrait partout et même chez les meilleurs.

J’ai pensé qu’il serait peut-être utile à chacun de soumettre ma découverte à la discussion.

En effet depuis Août nous voyons comment de mille façons chaque acteur tente (ou non) de faire face à la destructivité de cette loi ; le plus souvent chacun croit s’en tirer, ce n’est pas si sûr, …

Vous excuserez la longueur de ce texte, son aspect contradictoire, mais il est indispensable de nous replonger dans l’ensemble de la situation de la psychiatrie pour lire la réalité de chaque fait que nous croyons isolé, et la réalité est pavée de contradictions (et de bonnes intentions) : à chacun d’entre nous d’apprendre à lire.

Le but de ce débat ne pourrait-il pas être de dresser une grille de lecture de notre collaboration et le projet commun d’une solide résistance à l’échelle nationale ?

 

Docteur Guy Baillon              

Annecy, colloque de la Croix Marine,                                      le 28 novembre 2011

 

De l’exclusion à l’alliance

 

Quelle place pour les familles dans le soin et l’accompagnement des adultes psychiquement fragiles ?

 

Enjeux  et écueils du travail avec les familles dans l’accompagnement médico-social :

Au lendemain de la loi sur les handicaps de février 2005, venant compléter la politique de secteur mise en place à partir de 1972, nous sommes nombreux à avoir travaillé cette question, soutenue par la dynamique des grandes associations de familles et d’usagers. La notion de handicap psychique était reconnue grâce à la mobilisation commune de ces Associations, l’UNAFAM (les familles) et la FNAPSY (les usagers) et permettait de construire enfin une continuité entre les soins et l’action sociale au service des mêmes personnes ‘patients-usagers’ de la Santé Mentale.

L’an dernier nous avons été très impressionnés par la remarquable enquête menée par Mesdames A. Ernoult et C. Legrand Sébille auprès des familles face à l’hospitalisation de leurs adolescents expliquant la complexité  du cheminement de ces familles et l’extrême douleur qui l’accompagnait.

Elle venait conforter avec force ce que nous avions écrit dans  « Les usagers au secours de la psychiatrie » sur la souffrance des familles, mais en apportant la donnée de l’authenticité du recueil de la parole directe de ces familles.

Nous étions quelques uns à avoir fortement milité pour faire reconnaître la convergence entre la psychiatrie de secteur et la loi de 2005 sur le handicap psychique. L’ensemble paraissait très clair

Hélas au début de l’été une catastrophe a tout bouleversé : la loi du 5 juillet 2011 sur l’obligation de traitement en psychiatrie.

Certes depuis deux ans les signes avant coureurs s’étaient accumulés, mais nous pensions que les différents acteurs de la Santé Mentale allaient l’endiguer

Nous pensions que ces acteurs allaient entrer en résistance et dénoncer cette loi.

C’est dans cet état d’esprit que j’avais préparé cette rencontre d’aujourd’hui. La question était simple, d’une part nous voulions décrire l’apport de la loi du 11-2-2005 venant compléter le secteur, d’autre part décrire le désastre de la loi de 2011, ignorant le handicap psychique et faisant régresser la psychiatrie d’un siècle !

Mais trois jours avant ce colloque du 28 novembre nous avons connaissance via internet d’un document de deux pages récent émanant d’acteurs de la Santé Mentale prenant une toute autre position vis à vis de cette loi et m’obligeant à modifier mon intervention.

Je vais donc dans une première partie résumer le propos prévu et dans une seconde prendre en compte le propos de ces acteurs qui ne parlent plus de résistance face à cette loi et nous obligent à nous battre sur deux fronts.

En introduction je tiens à faire plusieurs préalables

Deux portent sur des fait nouveaux, les 3 autres sont anciens.

Les deux préalables nouveaux :

-d’abord malgré mon amitié envers eux, je tiens à faire un reproche clair, sec, auprès des organisateurs de la journée (la seconde partie permettra d’en peser la gravité) :

Pourquoi la FNAPSY est-elle absente de cette journée ? Pourquoi, contre vents et marées, ne pas l’avoir imposée comme partenaire essentiel de ce débat autour des familles de patients ?

La FNAPSY est depuis 1992 la représentante incontestable de la majorité des usagers. Elle est actrice incontournable de tout dialogue sur la psychiatrie depuis 2001, date de son union surprenante mais forte avec l’UNAFAM. Nous avons constaté depuis qu’il ne peut y avoir un débat sérieux sur la Santé Mentale en son absence.

-ensuite un constat général : tout le débat sur la psychiatrie est profondément bouleversé et brouillé (la seconde partie le montrera aussi) depuis la loi du 5 juillet 2011.

Cette loi en effet instaure un climat de ‘sur-stigmatisation’, jamais atteint envers les malades psychiques. Elle s’accompagne d’un mépris total du travail accompli dans le service public grâce à la politique de secteur depuis 1972. Pire, chacun semble avoir perdu ses repères.

Les trois autres préalables étaient antérieurs à la loi, ils sont connus mais doivent être rappelés ici :

- le premier qui nous intéresse ce jour c’est l’ignorance qu’ont les psychiatres de la souffrance des familles. Cette ignorance était à la fois position de principe et attitude réflexe, elle a eu de lourdes conséquences : abandon des familles à leur propre souffrance, sans comprendre qu’une telle souffrance vient aggraver les troubles et que cet abandon est humainement inconcevable. Elle constitue une lacune grave sur la compréhension des phénomènes psychiques qui relient toujours la personne à son entourage, et montrent que les psychiatres réagissaient ainsi par peur de la folie, de sa complexité. La prise en compte de l’environnement humain d’une personne ne peut en réalité être ignoré dans l’abord d’un trouble psychique grave donnée. Cette ignorance est profonde mais inacceptable et constitue un obstacle à l’évolution de la psychiatrie.

-ensuite l’inachèvement de la Politique de secteur pèse lourdement sur le jugement négatif que portent beaucoup de français sur cette politique : les psychiatres ont là une lourde responsabilité car ils n’ont pas su être la force politique qui aurait pu faire reculer l’Etat et lui imposer une Politique cohérente et suivie. Les psychiatres de service public ont eu une influence déterminante de 1945 à 1984 sur la naissance et le début de cette politique parce qu’ils étaient rassemblés en un seul syndicat. Mais ils se sont divisés (sous la poussée démographique passant de 800 à 4000) en 1984 en 4 à 5 syndicats. Cet éclatement leur a enlevé toute capacité pour négocier avec l’Etat une politique de Santé Mentale appliquant la psychiatrie de secteur. Ils ont défendu en priorité leurs objectifs corporatistes. Ils ont depuis été divisés face à l’Etat. L’individualisme qui en est la cause s’est aussi développé dans la Recherche et ses applications. Au lieu d’avoir le souci d’accompagner chaque « recherche » du souci de montrer comment elle s’articule avec les précédents acquis, chacune s’efforçait de les ignorer en les supplantant  dans un climat conflictuel : le second résultat de cet individualisme a été la lecture impossible du champ de la psychiatrie par l’opinion et une image de chaos qui est très pénible voire insupportable pour la société et particulièrement pour les familles de malades.

On sait comment l’Etat a profité (et profite) de cette division pour abandonner la politique de secteur en appliquant une série de mesures qui l’ont progressivement écrasée, entre autre la disparition du cadre des infirmiers psychiatriques et l’absence de soutien du service public faisant fuir une majorité de psychiatres vers le privé, mais la liste est longue. Parmi ces mesures la plus catastrophique a été :

-enfin la loi portant réforme hospitalière du 31-12-1970, passée inaperçue pendant 30 ans, car intervenue avant la seconde circulaire d’application de la politique de secteur. Cette loi a voulu mettre de l’ordre dans la gestion brinquebalante de l’Hôpital à l’époque et a divisé ce champ en ‘aigu’ et ‘chronique’. Elle a confié « l’aigu » à l’Hôpital et le « chronique » à l’Action Sociale. Une telle division justifiée pour la médecine, était et reste « absurde » pour la psychiatrie. Les troubles psychiques évoluent tout au long de la vie entre des moments aigus et des moments non aigus qui ne peuvent être séparés ni distingués. En raison de cette division la psychiatrie de service public n’a développé que le soin, alors que l’appui social indispensable pour tout patient tout au long de ses troubles a été confié au champ social et l’associatif, sans cohérence avec le soin.

Ainsi les patients et leurs familles ont vu la trajectoire des patients écartelée entre le soin et l’action sociale. Jean-François Bauduret et M Jaegger l’ont montré de façon claire dans leur livre sur « La loi de 2002, Loi de reconnaissance sociale », 2003 chez Dunod, en soulignant : « L’Etat dès le lendemain de cette loi s’est rendu compte de son erreur, et n’a pas cessé aussitôt de tenter de la réparer jusqu’au projet de loi de 2005 ». Leur livre est indispensable pour comprendre ce fait.

Cette loi de 1970 n’a pas eu que des conséquences administratives nocives (séparation du soin de l’appui social) mais il a entrainé une division profonde des acteurs de la Santé Mentale (acteurs du soin d’un côté, de l’action sociale de l’autre), chacun ayant la conviction de répondre à l’ensemble des besoins de la personne qu’ils recevaient. D’où un quiproquo constant entrainant cloisonnement, confusion, cacophonie.

Une telle séparation est inconcevable pour la psychiatrie qui doit se s’élaborer sur la continuité entre ses différents acteurs qu’ils soient soignants ou acteurs sociaux au service de la même personne.

Elle a construit des oppositions à la place de l’estime mutuelle attendue de ces acteurs.

Ces préalables étaient nécessaires pour aborder notre sujet.

Ainsi pour ces raisons nous devons interpréter autrement le titre proposé à notre débat.

Il proposait de parler des familles dans l’accompagnement médico-social : après ce que nous venons de dire de cette loi de 1970 et du chaos que représente la psychiatrie, il ne nous est pas possible d’accepter la division amenée progressivement entre soin, et social, puis sa subdivision en social et médico-social (ces divisions sont absurdes sur le plan de la conception des besoins de la personne). Cette cohérence peut être retrouvée si nous parlons de l’ensemble que constitue « La Santé Mentale »  (comprenant soins, action sociale, et prévention générale). De ce fait nous évoquerons ensemble le soin et l’action sociale car il est grand temps de montrer leur continuité, car nous savons qu’aucun acteur de la Santé Mentale n’a une vision complète des besoins de la personne dite malade, ni des réponses à proposer. Chacun a besoin des autres acteurs et doit les connaître et les estimer.

Nous distinguerons l’époque récente et l’époque actuelle

Première partie : l’époque récente, la souffrance des familles, les enjeux jusqu’en 2011, et les espoirs jusqu’en 2011.

Rappel historique :

Au lendemain de la loi du 11 – 2 – 2005 il s’agissait de travailler l’estime que chaque acteur de la Santé Mentale devait avoir envers les autres et de permettre que se construise une solidarité entre eux : familles, soignants, acteurs sociaux, citoyens et élus,

-ceci autour des personnes qui avaient jusqu’à cette époque été privées de parole, alors qu’elles étaient les premières concernées par les conséquences des troubles psychiques :« les patients-usagers ».

(Alors que les familles s’étaient rassemblées en une Association nationale en 1962, l’UNAFAM, et qu’une majorité d’usagers se sont réunis en 1992 dans une fédération d’Associations d’usagers, la FNAPSY)

Nous savons tous ici, mais ce n’est pas le cas de l’ensemble de la société, que l’acte fondateur de cette évolution du champ de la Santé Mentale a été l’union de ces deux grandes Associations pour rendre public « Le Plan de Santé Mentale France » en 2001, plan clair, sobre en 6 points, solide, qui a abouti à la reconnaissance du « handicap psychique » et son intégration dans la loi du 11-2-2005, avec son joyau, les GEM, groupes d’entraide mutuelle.

Ces GEM devaient être créés par des associations d’usagers, triplement parrainées (par la FNAPSY, l’UNAFAM, la Croix Marine) pour se lancer dans une expérience d’autogestion, grâce au soutien généreux et confiant de l’Etat, leur attribuant une modeste subvention.

Nous avons alors tous fait cette découverte merveilleuse que placés dans une telle situation les usagers, contrairement aux discours convenus faisaient preuve de leurs potentialités, en s’appuyant sur l’entraide se déployant dans ces groupes.

Cette loi et soutenue par les usagers eux-mêmes et cette réalisation concrète montraient à tous ceux qui voulaient bien les voir et les écouter qu’à partir de 2005 les « usagers de la psychiatrie » avaient acquis un nouveau statut, confortant leur capacité citoyenne (j’ai eu la chance de suivre personnellement les différentes étapes de la construction des GEM de 2004 à ce jour).

Auparavant deux révolutions avaient eu lieu dans le champ de la Santé Mentale

-La première révolution a été celle du soin grâce à la politique de secteur : celle-ci reconnaît que les troubles psychiques sont durables et que la réponse donnée doit être elle aussi durable, mais surtout suivie par les mêmes acteurs, ceci tout en ayant comme préoccupation essentielle la dimension humaine et les liens humains de chaque personne. Elle institue la ‘continuité des soins’, réalisés par une même équipe dans la proximité, centrés non sur l’hôpital mais dans la ville, et s’appuyant, non sur les murs, mais sur l’environnement humain de chacun. Elle en finit avec la théorie de l’enfermement et l’asile.

La psychiatrie de secteur fondée en 1960 (mais reconnue par l’Etat comme sa politique en 1985 seulement), sera appliquée après 1972. Cependant l’Etat le fera sans planification, d’où son désordre, et fermera en 1990 le Bureau de la psychiatrie au ministère qui en garantissait le suivi, d’où son inachèvement. Dans l’ensemble pourtant elle se développera suffisamment pour démontrer sa force et sa pertinence.

-La seconde révolution a été celle du champ social promue par la loi du 11-2-2005 : l’Etat conscient des besoins sociaux complémentaires aux soins pour les personnes présentant des troubles psychiques graves, reconnaît qu’elles présentent des conséquences sociales de ces troubles et qu’il est juste et pertinent de compléter par des compensations sociales, des actions personnelles et des actions collectives d’accompagnement par des services (et non par des établissements) SAVS, SAMSAH, foyers divers, ESAT. Rappelons que cette reconnaissance a été obtenue de l’Etat par l’union UNAFAM- FNAPSY. Elle déploie la solidarité de la société autour des personnes en situation de handicap psychique.

Enfin je ne vais pas revenir sur deux points qui ont marqué de façon opposée cette époque récente :

-Le premier a été l’effort de mise en place de la loi 2005 et la démonstration de la continuité à installer entre la Psychiatrie de secteur et l’Action Sociale (longuement détaillé dans les deux ouvrages : « Les usagers au secours de la Psychiatrie »2009, Erés, puis « Quel accueil pour la folie »2011, Champs social édit.)

-Le second a été la lente dégradation de la psychiatrie de service public du fait de l’abandon progressif par l’Etat, confirmé par le discours meurtrier du 2-12-2008 tenu par le Président de la République, et contre lequel s’est dressé à peu près seul le « collectif des 39 » (cf. mes 40 textes dans Médiapart  ‘Les contes de la folie ordinaire’). Nous avons du mal à comprendre pourquoi ce discours est resté impuni alors que c’est une tentative de meurtre (il faut le relire).

Mais nous sommes réunis ici pour parler de la souffrance des familles de patients de la psychiatrie :

L’enquête de Mesdames Ernoult et Sébille en démontre de façon claire l’intensité.

Cependant dans un tel colloque il ne paraît plus possible de parler de cette souffrance sans auparavant décrire celle des usagers ! Elle ne saurait en être séparée.

La souffrance des usagers n’est en général entendue que dans le cadre de leur maladie alors qu’elle peut et doit s’exprimer clairement et en premier dans le champ social comme étant pleinement celle d’une femme, d’un homme.

Nous en connaissons les avatars :

-la parole des usagers a d’abord été confisquée par les psychiatres la recevant seulement comme expression d’un symptôme, et par la société comme n’étant pas crédible, parole dite folle,

-puis elle a été captée par les familles depuis la création de l’UNAFAM en 1962

-il a fallu l’entrée en scène de la fédération des diverses associations d’usagers, la FNAPSY, et son union avec l’UNAFAM, publiant leur Livre blanc de la Santé Mentale, pour que cette parole soit enfin prise au sérieux et non stigmatisée.

On a commencé à comprendre que cette parole témoignait de leur place sociale, qu’elle exprimait les ambiguïtés de leurs troubles et du clivage que ceux-ci entrainent dans leur vie, qu’elle témoignait à plusieurs titres de ce qu’ils ressentaient des traitements, de leur vécu des attitudes des différents interlocuteurs, …famille, soignants, acteurs sociaux, acteurs institutionnels, … de leurs aspirations, de leurs désirs, de leurs terreurs et de leurs craintes, de leurs difficultés pour entrer en dialogue, …

Il est alors possible de prendre en compte la souffrance de la famille, elle est considérable elle aussi, mais d’une toute autre nature :

-elle existe dès qu’elle envisage des troubles chez leur proche et ensuite accompagne toutes les étapes de leur évolution

-elle est encore trop souvent profondément aggravée par l’attitude des psychiatres rencontrés, évitant la famille et laissant percevoir qu’ils ne leur accordent qu’un rôle négatif

A l’exception de toute la psychiatrie infanto-juvénile où au contraire le lien avec la famille et son suivi sont la règle, comme le rappelle le Professeur Roger Misès qui a été convaincu d’emblée  que l’on ne peut soigner un enfant sans voir régulièrement sa famille, travailler avec elle pour accompagner l’évolution de l’enfant  (il a été le rédacteur de la première circulaire sur la psychiatrie I-J en mars 1972) il a vite entrainé ses collègues en leur montrant qu’en l’absence de ce lien l’enfant revenant dans sa famille après les soins, retrouvait l’ambiance contemporaine de l’apparition de ses troubles, et se réfugiait spontanément dans ses troubles antérieurs avec un surcroit de souffrance. Pourquoi les psychiatres ont-ils tellement de mal à prendre en considération la souffrance des familles ?

Beaucoup les ont considérés d’abord comme responsables, en partie au moins, des troubles psychiques.

Puis ils ont dit qu’ils étaient gênés par leur présence ?

Toute cette attitude a été provoquée par le parti-pris d’isoler et d’enfermer, parti-pris installé par la première loi, celle de 1838, et par le modèle médical du soin,  veillant par souci d’asepsie à écarter la famille lors de toute observation et a fortiori de tout soin, prétextant que l’environnement venait gêner tout soin.

Se sont surajoutés la distance due au piédestal où la société place le psychiatre, puis l’individualisme grandissant de la profession.

Par ailleurs les équipes soignantes sont malgré elles (comme les équipes du champ social concernées par cette population) mises d’emblée, dès l’accueil d’un patient-usager, en situation de rivalité avec la famille ; les uns comme les autres développent un sentiment de jalousie : le soin laisse croire (espérer) que des soignants « vont réussir là où les parents ont échoué » ! Chacun croit faire mieux que l’autre ou le refuse.

Certes il faut mettre des bémols à ce propos général : bon nombre de psychiatre gardent une sensibilité humaine et savent établir un dialogue sans se laisser prendre par ces pièges.

A l’inverse un certain nombre de familles ne comprennent pas ce qui leur est expliqué, voire le refusent catégoriquement. A cela il est possible de répondre que cela appartient au psychiatre et aux soignants de comprendre pourquoi les familles font cette appréciation et de continuer à établir le dialogue ; la méconnaissance fait partie des problèmes à résoudre, que ce soit celle des patients, de leur famille, de leur entourage même médical.

Quelles sont les particularités de cette souffrance, qui écrase les familles comme le dit l’enquête ?

-sa qualité : elle blesse les familles au plus profond de leur être, de leurs valeurs ; les psychiatres parlent de blessure narcissique pour souligner qu’elle les atteint dans ce nécessaire amour qu’elles doivent avoir d’elles-mêmes pour vivre et autour duquel elles se sont construites. En effet le trouble de leur enfant, de leur proche vient détruire tous les projets imaginés autour de lui. Elle laisse entendre qu’elles en sont au moins partiellement responsables et sont donc de mauvais parents ; elle les blesse ainsi dans leur estime d’elles-mêmes, les marque de la façon la plus dure, les excluant de la quête d’une société chaleureuse à laquelle il aurait dû participer,

-ses conséquences sociales : le trouble de leur enfant, de leur proche provoque une rupture de la famille avec son environnement social, le discours social sur la folie entraine leur exclusion concrète et les enferme dans une solitude croissante

-sa durée : trop souvent très longue sur au moins trois décennies avec des climats différents : -dix ans de méconnaissance de la réalité et de la nature psychique des troubles, période faite d’interrogations, de conflits, de quêtes sans réponse, n’ayant aucune certitude pour savoir à qui s’adresser, ni qui croire, -dix ans d’accompagnement dans le labyrinthe kafkaïen des soins, une incompréhension de la nature des troubles, de la diversité des discours soignants et des soins, une incapacité à comprendre comment suivre les étapes de l’évolution des troubles face à une diversité d’interlocuteurs, -dix ans de tâtonnements encore pour comprendre comment l’orienter dans sa recherche d’une place sociale, tout en recherchant quel doit être le signal d’un recours aux soins

-sa violence : de façon contradictoire il est demandé à la famille d’une part de reconnaître, d’accepter la perte de ce qui leur importe le plus (le bonheur espéré pour leur enfant, le projet dont ils habillaient cet enfant), d’autre part de ne faire en aucune façon le deuil de leur enfant, mais au contraire d’accepter de rencontrer de nombreux interlocuteurs dans le soin et dans le social pour ensemble co-reconstruire la personnalité de leur enfant, ses projets nouveaux, avec à chaque pas le rappel cruel du deuil à faire de leurs rêves, sans que celui-ci n’entame leur espoir autour de  cet enfant qui construit sa vie

-enfin le point le plus dur, le plus cruel : la honte perçue face à la société et surtout le sentiment de culpabilité qui envahit la famille. Combien de temps, combien d’interlocuteurs attentifs va-t-il falloir pour que la famille comprenne que ce sentiment de culpabilité est totalement injustifié. Nous restons très ignorants des causes précises des troubles psychiques. Nous savons que ce n’est pas une cause affective, ni une cause relationnelle, même si l’affect accompagne évidemment tout moment de notre vie. Nous savons que la part génétique et la part organique toujours présente est très modeste contrairement aux informations transmises régulièrement à grand bruit par les médias à sensation. Les causes sont certainement plurifactorielles, et notre sentiment de culpabilité nous vient du fond des âges, il s’appuie sur une confusion entre la recherche des causes et la nécessité que nous avons devant l’existence de troubles psychiques de notre proche d’assumer notre rôle pour l’avenir, et d’accompagner au mieux la personne dans sa trajectoire de soin et dans sa vie sociale, avec suffisamment d’intelligence et d’affection. Mais la famille n’est pas plus responsable de la survenue d’un trouble psychique que de l’arrivée d’une infection ou d’une lésion organique. La vraie question qui se pose est d’apprendre à vivre avec ce trouble.

Quels sont les enjeux et les espoirs ?

La première étape est d’aider la famille à sortir de son isolement qui est source de souffrances accrues. Elle doit trouver des appuis auprès des autres familles et auprès des professionnels de la psychiatrie.

Les groupes de famille sont des ressources remarquables. Le mouvement national qu’est l’UNAFAM en crée à peu près dans chaque département, auprès de chaque hôpital. Les familles comprennent qu’elles ne sont pas seules à affronter de telles souffrances, elles échangent leur expérience, elles s’appuient sur les identifications qu’elles construisent alors entre elles et sur leurs liens. Le sentiment de culpabilité commence à s’estomper ; en écoutant les autres elles se découvrent des capacités, prennent conscience de leurs compétences, et aussi de leurs limites. Certains qui se veulent des mentors, parlent maladroitement de ‘savoir expérientiel’, il est plus juste de parler d’expérience et de découverte de compétence ; mais ce n’est pas un ‘savoir’ que l’on pourrait enseigner ; l’expérience d’une souffrance ne permet pas de connaître les souffrances des personnes ayant d’autres troubles.

L’accompagnement de la famille par un psychiatre facilite considérablement cette évolution.

Encore faut-il que celui-ci descende de son piédestal. Les échanges avec lui permettent de prendre conscience de la rivalité qui s’instaure d’emblée entre équipe soignante et famille et redonnent accès à la confiance.  Ils trouvent ensemble des modalités d’échange où l’expérience de la famille construite par ses efforts pour se mettre au niveau précis de leur proche, devient une compétence reconnue par les soignants ; leur observation minutieuse de la vie quotidienne, de ses difficultés et de ses joies est utile aux soignants ; ceux-ci à leur tour apportent des données solides sur la reconnaissance des troubles et sur leur évolution.

Mais ceci n’est pas sans danger non plus. Le professeur Roger Misès insiste sur le fait que trop souvent dans ce climat de confiance les psychiatres se mettent à demander trop de vigilance et trop d’efforts aux familles. Celles-ci ne le perçoivent pas et, pliant sous le fardeau, se mettent à nouveau à se culpabiliser, et de ce fait à rencontrer des difficultés pour continuer les échanges avec le psychiatre trop exigeant. Là encore le groupe de familles est une aide, comme le travail d’équipe pour le psychiatre. Le temps, une fois de plus, est l’outil majeur pour consolider la confiance, indispensable.

Les échanges avec les travailleurs sociaux sont eux aussi occasion de découvertes et de difficultés.

Il est temps d’insister sur tout ce qu’a apporté la loi du 11-2-2005, et de le partager avec les familles, les soignants et les acteurs sociaux. Cette ‘triangulation’ n’est pas habituelle dans le paysage psychiatrique classique. C’est pourtant ce climat d’échanges auquel cette loi nous invite tous.

Il va se construire autour de deux raisons dont l’effet est convergent.

La première n’a pas été assez mise en évidence. De fait elle n’est pas habituelle dans la pratique des psychiatres : c’est la recherche et la mise en évidence des « potentialités » des usagers. Sur un plan général, ces compétences sont devenues évidentes avec la naissance des Associations d’usagers locales, et de leur Fédération, la FNAPSY : les usagers ont créé des associations 1901 un peu partout en France et ont déjà fait ainsi la preuve de leur pleine capacité sociale. Ils ont aussi montré leur possibilité soit d’union, soit de division (en même temps ils ont été aussi l’objet de convoitise de la part de membres de la société civile ; des dérives se sont mises en place sous l’impulsion de ces derniers se faisant passer pour malades psychiques et en réalité créant des associations où ils ont pris la parole à leur place, ces associations sont rares mais connues et font beaucoup de mal). Sur le plan national la FNAPSY a fait alliance avec l’UNAFAM. Ensemble ils sont devenus des interlocuteurs indissociables dans tous les débats avec l’Etat et dans les débats nationaux  concernant la Santé Mentale. Ensemble ils ont fait reconnaître le handicap psychique et c’est de leur combat créatif et commun qu’est né le projet des GEM. Le premier espoir passe donc par la reconnaissance des compétences des usagers de la Santé Mentale.

La deuxième raison c’est la révolution apportée par la loi 11-2-2005 qui a pris position clairement en invitant tous les acteurs de cette loi, des membres de la MDPH à ceux des diverses commissions créées, et par conséquent auprès des acteurs sociaux, lors de leurs rencontres avec les personnes en situation de handicap psychique, les invitant à se mettre à la recherche non seulement des difficultés des usagers, mais aussi de leurs « potentialités » diverses, les transformant en appuis positifs pour construire les axes de leurs compensations (recherche qui n’est pas l’objectif principal de la démarche médicale classique).  Nous ne détaillons pas ici le détail de tous les apports de cette loi.

Deuxième Partie

Le bouleversement provoqué par la loi du 5-7-2011 sur l’obligation des soins psychiques.

Sur le plan de l’histoire l’alliance de l’UNAFAM et de la FNAPSY fut pendant une dizaine d’années une lune de miel. Puis l’Etat agacé a pris la main peu à peu pour des raisons électoralistes usant d’arguments démagogiques cultivant la peur, tout en dépréciant le service public, s’appuyant sur les médias en quête de scandale

Nos deux alliés ont été pris diversement dans les rets du pouvoir  leur faisant croire à chaque fois qu’il veillait à l’amélioration de la psychiatrie, alors qu’il poursuivait sa seule politique sécuritaire :      

-la Commission Couty se réunit sur la psychiatrie en 2008 mais esquive le débat de fond à mener sur la folie et cherche à les séduire

-le Président de la République tient à la télévision un discours meurtrier contre une catégorie de malades et déconsidère le service public de psychiatrie le 2 décembre 2008          

-la Légion d’honneur est accordée à la seule FNAPSY (Claude Finkelstein) et pas à l’UNAFAM en 2009

-la loi HPST crée les territoires de santé et ne tient pas compte de la politique de secteur

-le rapport Couty en 2010 met en pièces la politique de secteur

Brutalement une crise interne est ouverte par l’UNAFAM en janvier 2011, celle-ci  rompt avec la FNAPSY en publiant ‘son’ Plan Psychique proposant à l’Etat d’utiliser les familles comme collaborateurs de sa politique aux endroits difficiles de l’organisation du service public de psychiatrie. Dans le texte de ce plan le mot usager est remplacé par celui de ‘malades’. Celui-ci devient objet de surveillance constant, mis sous tutelle constamment. La FNAPSY disparaît de la liste des partenaires des familles et semble ne plus exister. La soumission de l’UNAFAM à l’Etat évidente semble cacher un accord avec l’Etat.

La FNAPSY depuis se retrouve très isolée.

La Croix Marine qui avait été sa seconde alliée lors de la publication du Plan Santé Mentale de 2001 ne monte plus aux créneaux pour la soutenir.

C’est dans ce contexte que paraît la loi du 5 juillet 2011, recevant l’appui de l’UNAFAM, traitant les malades comme des objets dangereux et donc annulant le rôle de la FNAPSY.

Cette loi est un désastre humain pour la France, faisant reculer la psychiatrie de plus de 50 ans en arrière, au temps où l’enfermement était le seul soin, en réalité c’est pire.

Elle prend le parti de refuser de reconnaître la particularité du patient de la psychiatrie, celui-ci très souvent surtout au début méconnait ses troubles. De façon stupéfiante et scandaleuse cette méconnaissance est décrite par la loi comme un délit que le patient doit reconnaître, sinon il est traité comme un délinquant. Il sera donc l’objet d’une observation de 72 h en milieu fermé dans le but d’obtenir l’aveu de sa maladie. S’il refuse son diagnostic et les soins qui en découlent il sera hospitalisé dans un service fermé et traité contre son gré. Ce traitement sans consentement pourra par la suite être continué dans sa famille ; celle-ci est donc considérée comme un espace d’enfermement complémentaire de l’hôpital. En cas de rupture de soins le malade sera à nouveau hospitalisé contre son gré. La menace pèse donc constamment sur lui, sur sa famille et sur l’entourage !

Le malade a ainsi maintenant un statut de délinquant et il est traité comme tel.

La psychiatrie est donc réduite à des mesures d’enfermement et de surveillance. Le traitement est réduit à son aspect ‘biologique’ ; c’est le seul en effet qui peut être ‘obligatoire’. Tout traitement psychothérapique disparaît, et la parole des patients n’a plus aucun crédit.

La psychiatrie est vidée de toute dimension humaine.

Au total aux yeux de la société entière, médecine compris, les troubles psychiques sontstigmatiséstrès gravement, puisque la seule préoccupation est devenue le danger possible de ce trouble et la crainte qui en découle.

Nous ne détaillons pas toute la loi (nous l’avons fait dans les 40 lettres des Contes de la folie ordinaire de Médiapart).

Ce n’est pas tout. La loi a, comme nous allons le voir, des effets pervers parmi certains acteurs de la Santé Mentale, à leur insu.

En effet trois jours avant ce colloque nous prenons connaissance d’un document de deux pages datant de la mi-novembre (la date ne figure pas) circulant sur internet, il serait écrit par des syndicats de psychiatres (le document est sans signature), mais il est clairement adressé aux patients de la psychiatrie avec comme titre « Quels sont vos Droits et Recours ? ».

Ce texte décrit d’emblée sans autre préambule le déroulement des faits lors d’une hospitalisation en suivant la description de la loi (une mise en observation de 72 h donnant accès …  à des soins sans consentement pouvant être donnés en différents endroits, service fermé et autres)

Ensuite sont expliqués les différents recours auxquels le patient peut accéder tout au long des différentes étapes des contraintes diverses.

Enfin pour plus amples informations le texte conseille d’interroger trois associations d’usagers : le CRPA, Pairadvocacy, la FNAPSY.

Le lecteur lambda pense que ce sont les signataires. Le lecteur averti sait que seule la FNAPSY est constituée d’associations d’usagers, alors que dans les deux autres les usagers sont encadrés sous tutelle, différence suffisante pour que ces associations soient clairement hostiles entre elles.

Mais surtout la lecture de ce texte nous plonge d’abord dans la perplexité, puis dans l’inquiétude, car il ne met pas en garde contre cette loi qui traite si mal les malades et déconsidère la psychiatrie, et il semble ne pas tenir compte de l’attitude habituelle des usagers, tout en mélangeant des associations aux philosophies si opposées (une seule étant constituée d’usagers, les autres d’acteurs de la société civile se faisant passer pour des usagers. Que s’est-il passé ?

Ce n’est qu’en interrogeant ceux qui diffusent ce texte que nous apprenons qu’il a été rédigé, non par toutes ces associations, mais par des syndicats de psychiatres.

Et lorsque nous interrogeons la Présidente de la FNAPSY, nous apprenons qu’elle ne connaît pas ce texte, et que donc il n’a pas été signé par la FNAPSY. Aussitôt elle nous fait part de sa colère de se sentir ainsi utilisée et ‘conseillée’, affirmant une fois de plus qu’elle n’a de conseil à recevoir de personne, sa conduite n’est pas guidée par d’autres que par les usagers !

Nous en déduisons que les psychiatres qui ont rédigé ce texte, certes pour quelques uns avec de bonnes intentions, font preuve d’une méconnaissance profonde des usagers sur deux points essentiels :

-ce texte au lieu de dénoncer la gravité de cette loi explique qu’il est normal et bon de s’y soumettre ! De ce fait ce texte invite à la collaboration avec les auteurs de la loi qui installent la maltraitance des usagers ! De plus la présentation du texte laisse croire que ce sont les usagers qui sont signataires !!

-ensuite ces collègues commettent une grosse erreur clinique en faisant croire que les usagers auront la vie facile puisque les voies de recours qui pourraient desserrer l’étau de cette loi sont nombreuses et faciles, et ils les détaillent comme si ils peuvent ainsi s’en sortir (sans même dire que ces démarches sont complexes).

Mais nos 30 ans d’expérience de chef de service nous ont convaincus que les malades enfermés, contraints, internés, ne font jamais appel, et ne font aucun recours. L’UNAFAM elle-même reconnaît depuis plusieurs années que la particularité des patients de la psychiatrie est « d’être sans demande ». La FNAPSY ne fait elle-même des revendications que grâce à la dimension collective de son mouvement.

Monsieur JP Delarue, Contrôleur général des lieux de privation de liberté, dans son rapport de juin dernier, nous a donné une démonstration éclatante de la non utilisation des recours par les malades dans les services d’hospitalisation psychiatrique (après nous avoir expliqué qu’il avait observé que tant dans les hôpitaux fermés que dans les prisons l’objectif majeur de l’encadrement soignant ou carcéral n’était ni les soins, ni les activités stimulantes, mais la surveillance et la recherche du risque zéro.)

Au total ce texte nous en apprend beaucoup sur les effets pervers de cette loi, effets qui vont s’étendre de plus en plus sur les pratiques de soin, car nous connaissons plusieurs des psychiatres qui l’ont écrit (et se flattent de l’avoir écrit avec beaucoup de précautions !) et nous savons que leur intention était bonne.

En fait devant la gravité des conséquences inhumaines de cette loi ils ont choisi de donner des conseils, mais ont méconnu la liberté revendiquée par les usagers eux-mêmes, ils ont méconnu leur incapacité à croire en la bonne intention du législateur qui les maltraite ainsi.

Du coup ce que les auteurs laissent entendre, c’est qu’il faut se soumettre, ce qui laisse penser qu’au fond cette loi est bonne !

Notre réaction est de remercier ces collègues, car leur texte nous ouvre les yeux sur un danger que nous n’avions pas prévu avant, c’est la tentation de la soumission qui va s’étendre partout, s’infiltrer partout, faire perdre à chacun son sens critique.

Nous comprenons que où que nous soyons dans le champ de la Santé Mentale notre démarche sera faussée si d’abord, nous ne faisons pas une réflexion en profondeur pour nous demander comment nous nous situons par rapport à cette loi.

Ne rien faire c’est ‘se soumettre’ avec toutes les conséquences de cette attitude, c’est laisser la psychiatrie de secteur être détruite, c’est abandonner l’humain comme objectif essentiel du soin, c’est mettre la vie psychique sous la dépendance du biologique et de la violence, c’est perdre l’acquis de ces 50 années d’expérience de la psychiatrie de secteur, mettant au centre des soins le travail sur les liens entre la personne et ses proches dont sa famille, c’est laisser s’étendre la vague de la stigmatisation mettant aussitôt en accusation toute personne présentant des troubles psychiques, c’est inviter la délation comme seul acte de prévention d’un danger éventuel chez toute personne ayant déjà reçu des soins et susceptible  … de les arrêter, car qui peut être sûr qu’un patient prend son traitement ?, c’est accepter que l’expertise prenne partout la place du soin, c’est dévaloriser tout lien relationnel psychothérapique puisque seul le médicament paraît fiable écrasant toute référence à la vie psychique, c’est accepter que toute action sociale puisse être interrompue sous prétexte que le moindre ‘écart de comportement’ soit le signe d’une rupture du soin et nécessite  le recours aux ‘72 h ‘ pour observer tout en ‘enfermant’ et en même temps invalide toute perspective d’action sociale, … de toute façon ‘a priori’ le malade est toujours coupable (si l’on pouvait sourire, on penserait à Knock, ce qui nous montre que le danger existe bien enraciné dans notre profession).

La question fondamentale aujourd’hui est donc la nécessité pour tous les acteurs de la Santé Mentale de se ‘re-positionner’  pour dépister ce qui dans notre attitude est  soumission-collaboration au tyran, et pour préparer la suite grâce à une résistance profonde qui est à préparer soigneusement, avant de se trouver dans un étau impitoyable.

Nous avons ensemble à provoquer un travail d’interrogation autour de la folie avec tous les acteurs de notre société et à faire là preuve de pédagogie : la folie n’est pas le jardin réservé de quelques ‘experts’, et nous percevons que pour notre société le danger n’est pas la folie, c’est l’expert qui depuis son nouveau piédestal, d’où il laisse croire qu’il sait tout, va avoir un pouvoir qui ne sera pas contesté, celui de décider qui est malade, alors qu’aucune vérité scientifique ne le lui permet.

L’urgence est un lent travail d’explication aux élus, avant les élections de 2012 (qu’ils soient de gauche ou de droite : la loi de 2005 si positive est due à J Chirac, alors que la fermeture catastrophique du Bureau de la psychiatrie, 1990, est due à un ministre de gauche … qui avait avant, (1985) fait reconnaître par l’Etat la politique de secteur !) pour obtenir au plus vite l’abrogation de la loi de 2011, et pour commencer à préparer un vaste Plan de Santé Mentale associant soins et action sociale (la loi actuelle les sépare) et ceci grâce à un débat national, en rappelant qu’un tel débat n’a pas eu lieu depuis 1838 !

Alors autour de quoi construire notre espoir aujourd’hui ?

Certainement d’abord autour de la reconnaissance des usagers réunis en Fédération et du choix d’une nouvelle politique par l’UNAFAM, permettant de renouer des liens forts, et de reconstituer cette alliance entre familles et usagers dont la France pouvait être fière (partout ailleurs les usagers sont mis sous tutelle soit par les familles, soit par les soignants, ce qui fausse tout débat).

Ensuite autour d’une meilleure estime des familles des patients : en effet la place des familles dans la société est la plus belle qui soit, malgré toutes les critiques dont elle est l’objet. C’est la famille qui apprend au bébé, à l’homme ce qu’est le partage, c’est la famille qui a l’expérience réelle de l’union entre deux êtres, union qui crée une personne nouvelle. C’est la famille qui est vectrice de la vie et établit la continuité de l’humanité, c’est elle qui est le creuset de la diversité des liens : couple, parents, enfants, fratrie, grands parents, autres encore, elle apprend à chacun à avoir une place différente des autres. La famille est le lieu, le groupe humain, où par excellence se construit le lien entre le ‘je’ et le ‘nous’, entre la personne et le collectif, lien qui est aussi la clé du soin en psychiatrie.

Pour toutes ces raisons la naissance d’un bébé est une merveille qu’on ne doit pas manquer de fêter,  ce moment de la création d’un lien mère-bébé, notre émerveillement devant cette sortie du chaos, où chaque composant joue son rôle, les cellules et les tissus, les personnes, l’affect et l’amour partagé consacrant l’alliance première qui crée les premiers liens.

Sur le plan social aujourd’hui les alliances deviennent possibles et doivent être recherchées et consolidées, avec le souci de rassembler tous les acteurs de la Santé Mentale, permettant à chacun de mieux connaître ses partenaires, et de les estimer, sans hiérarchie, le départ en étant la reconnaissance par chacun de la place de l’usager-patient, et ainsi oser une certaine exigence mutuelle.

Reconstruire les alliances !  Ainsi avec les psychiatres. Avant 2011 et mobilisé par la lecture de l’enquête de Mesdames Ernoult et Sébille j’invitais les familles éconduites dans leur quête d’un entretien avec leur psychiatre, à créer un ‘commando’ jusqu’à ce que cède, voire par la force, la porte du psychiatre refusant un rare entretien. Depuis juillet 2011 je pense que tout autre chose est possible :

-au niveau local du secteur : il est possible , donc indispensable de créer dans chaque ‘secteur’ (et non chaque hôpital, aux dimensions inhumaines, les secteurs ayant là trop peu de liens entre eux) de créer un ‘groupe de familles’ (en lien avec l’UNAFAM) qui se donnera comme objectif d’instituer un dialogue avec les psychiatres (ceux-ci accepteront aujourd’hui, tellement ils se sentent aussi persécutés par la loi et ont besoin d’alliés pour défendre leur équipe et ses conditions de travail).

Ce groupe de familles pourra souligner que la première demande des familles est la disponibilité de l’équipe à tout moment, c’est possible dans toute équipe, celle-ci créera un « groupe d’accueil » (avec des soignants prélevés sur chaque point de l’équipe) lequel par sa disponibilité et sa pertinence va court-circuiter le recours à la garde à vue de 72h que veut installer la loi

-au niveau national les familles doivent montrer aux psychiatres la nécessité urgente de mettre fin à leur division syndicale si pernicieuse, tout en établissant localement des liens incontournables entre équipe générales et l’équipe infanto-juvénile correspondante : l’enrichissement sera constant entre ces deux pratiques et leurs théories (le point de départ de toute pratique psychiatrique restant la connaissance de l’enfant et de l’adolescent)

-montrer aux psychiatres que vous êtes informées des erreurs faites par les chercheurs, erreurs dont les conséquences sont si lourdes lorsqu’ils font publier des résultats faussés ; ceci est clairement démontré entre autre par François Gonon directeur de recherche au CNRS dans le n° de novembre d’Esprit (il a pris comme exemple en particulier les excès de reconnaissance de l’agitation chez l’enfant de 5 ans, mais il souligne aussi que des sommes colossales ont été versées à la Recherche fondamentale aux USA alors qu’elle n’a rien produit depuis 40 ans ! ni aucune molécule thérapeutique  nouvelle, ni aucune connaissance nouvelle des maladies, 40 ans ! alors que des recherches cliniques et psychothérapiques auraient pu bénéficier largement de ces fonds)

-montrer aux psychiatres que vous, familles, êtes informées des outrances de la classification américaine des troubles psychiques le DSM IV puis V, qui aboutit seulement à des prises de pouvoir des firmes pharmaceutiques sur l’exercice de la psychiatrie et à une perversion grave de la pratique, ce que démontrent les ouvrages récents tant d’un collectif, … que du livre de Corcos, l’une et l’autre soutenues par le Professeur Roger Misès

- ne pas hésiter à reconnaitre la déprime de beaucoup de psychiatres du service public actuellement devant la multiplicité des pressions dont ils font l’objet, la solidarité des familles à leur égard les réveillera et leur permettra de mieux faire confiance dans leurs équipes qui sont  la clé de tout le service public de psychiatrie et réalisent l’essentiel du soin au quotidien ; le travail de ces équipes n’est pas reconnu par la comptabilité de l’Etat aujourd’hui ; les psychiatres descendront de leur piédestal, cesseront leur isolement et se mettront à la portée des familles dans le quotidien.

Avec les travailleurs sociaux la distance n’est pas aussi importante, mais la difficulté rencontrée plus pernicieuse a de graves conséquences ; ils ont une peur générale de tout ce qui concerne la psychiatrie, centrée sur la peur de la folie et la certitude de leur incompétence, alors que leur qualité d’acteur social leur donne une force de présence qui impressionne beaucoup les usagers, et facilite les processus d’identification indispensable à leur reconstruction psychique. La rivalité est aussi présente et non reconnue. Ils se situent très à distance du soin. Il est pourtant indispensable qu’ils se perçoivent en continuité. Ceci est mis en évidence par la loi de 2005 qui insiste sur la complémentarité soins et acteurs sociaux et la nécessité d’établir des liens entre leurs acteurs. Les familles peuvent jouer un grand rôle pour faciliter le contact entre soignants et acteurs sociaux en les aidant à construire une estime mutuelle. En l’absence de ce lien le recours aux soins, qui est fréquent au cours de toute implication, est vécu comme un échec, et comme un traumatisme supplémentaire ; ceci sera évité si l’accès aux soins facilité par l’existence d’un groupe d’accueil dans chaque équipe de secteur est facilement utilisé par les familles faisant le lien ; ainsi est prévenu la représentation de ces incidents relationnels en termes de rechutes ou de troubles aigus qui aboutit aux urgences  (nous ne reprenons pas le détail toute la richesse de la loi du 11-2-2005, nous l’avons approfondi dans les deux livres cités ci-dessus) ; chacun de ces moments repris par le groupe d’accueil va le plus souvent permettre de reprendre le cours de la vie quotidienne.

La même démarche est à instituer avec les différents interlocuteurs : hôpital général, maison de retraite, espaces sociaux, école surtout : ce qui bloque toujours est l’image négative de la folie aggravée par l’idéologie de la nouvelle loi de juillet 2011 dépendant de la politique sécuritaire de l’Etat actuel et de la désignation des malades psychiques comme délinquants.

L’espoir est attaché à un intense travail pédagogique avec tous les acteurs d la société, veillant à réintégrer l’humain dans le soin psychique et accueillir la folie non comme un danger mais comme une des richesses de l’homme, donnant accès à sa créativité.

Face à la gravité de la loi du 5 juillet 2011 l’essentiel est de permettre à chaque acteur de se repositionner face à la violence de l’Etat qui y est inscrite, se repositionner autour de la solidarité qu’appelle toute expression de la folie comprenant que chacune est toujours une tentative de retrait et son danger l’isolement. L’homme ne peut vivre seul.

Ne pas se repositionner constitue une collaboration au moins passive faisant subir aux patients-usagers un parcours dramatique stigmatisant, alors que la psychiatrie de secteur avait mis en place des équipes compétentes que la majorité des pays (USA, Chine, OMS) nous enviait.

 

Pour conclure, nous familles, car nous en sommes tous, si nous ne sommes pas rigides, si nous veillons à être disponibles sans étouffer l’autre en voulant le combler avant qu’il n’exprime son désir, si nous sommes attentifs à l’autre, et si simplement nous l’aimons, il est impossible que nous puissions rendre l’autre fou par quelques mots, quelques silences ou quelques attitudes négatives. Laissons donc disparaître le sentiment de culpabilité qui nous assaille si souvent. Si cependant cette blessure qu’est la maladie mentale survient chez l’un des nôtres, ne nous sacrifions pas à elle, ne nous immolons pas à des dieux absents.

Le passé ne nous appartient plus, il est écrit.

Par contre l’avenir à construire nous importe, nous sommes convoqués à son écriture. Faisons-le avec nos moyens, mais jamais seul.

Si ce malheur nous arrive, attention et amour suffiront en lien avec les autres.

D’abord retrouvons l’estime de nous-mêmes atteint par cette blessure. Puis cherchons autour de nous à contempler ce spectacle le plus beau qui soit, l’amour naissant avec la vie : la naissance d’un bébé, et ce chemin éblouissant, lent, fait de découvertes, d’émerveillements mutuels, et de répétitions permettant à l’enfant et à la mère de se construire. Nous nous ressourcerons toujours à ce spectacle où tout est à la ‘co-construction’, à la ‘narrativité’ de chacun, la capacité narrative de l’un, de l’autre, à la force des mots qui naissent dans l’action de cette rencontre réelle et imaginaire : en perspective les soins et l’action sociale en sont les prolongements.

Et justement la famille tout au long du soin c’est ce creuset, d’abord il y a l’union, puis la co-création d’un être nouveau, lequel ensuite doit absolument nous échapper pour être à son tour. Cette séparation est aussi un moment crucial dans l’évolution de l’homme. Nous prenons le risque qu’elle ne soit pas parfaite, et elle ne l’est jamais. C’est une rupture de la continuité aussi. C’est le raté de la continuité qui nous donne accès à l’apprentissage de la discontinuité sur laquelle chacun de nous va seul tisser le sentiment continu d’exister (Winnicott), cette donnée indispensable.

Puis nous familles, réunies en un mouvement national avons à veiller à choisir celui et ceux que nous voulons élire pour nous représenter et négocier avec la société la place de nos proches. Alors veillons à ce qu’ils ne se laissent pas prendre par la tentation du pouvoir, ni même de la participation au pouvoir pour gérer la Santé Mentale. Pas plus que nous devons accepter que l’Etat dirige la psychiatrie et ait le pouvoir sur elle. Car l’Etat utilise toujours la psychiatrie à des fins politiques, « toujours ».

Familles ne cherchons pas à nous mettre du côté du Pouvoir. D’ailleurs nous l’avons déjà ce pouvoir mais à une échelle modeste, la nôtre, nous en avons fait l’expérience, et nous savons, nous l’avons appris, qu’il ne guérit pas le trouble psychique ! Ni l’amour, ni le soin ne sont actes d’autorité, ni de pouvoir, ils sont une toute autre expérience, constructive celle-là. De même nous familles ne nous mêlons pas de la gestion des établissements qui reçoivent nos proches malades ou handicapés. Nous rencontrons là aussitôt des conflits d’intérêt.  Nous ne pouvons mélanger gestion et amour, puis accepter d’être payés pour cela, payé pour aimer !, d’autant que nous savons que notre désir viendra prendre la place du désir de l’autre et l’étouffera.

Alors pour nous garantir contre ces deux dangers appuyons-nous sur la mise en place de ces alliances évoquées, et d’abord avec la Fédération de leurs associations, la FNAPSY ; nos démarches sont différentes certes mais vraiment complémentaires. Alors ne parlons plus au nom des usagers. Soutenons leur existence, accompagnons-les pour qu’ils se rassemblent en grand nombre, qu’ils croient en eux, qu’ils s’expriment de plus en plus, créons un champ de solidarité près d’eux. Ce faisant prenons garde à ne pas nous laisser exclure avec eux en marge sous prétexte d’être protégés, au contraire participons ensemble à la création d’une société meilleure que celle que nous connaissons aujourd’hui, celle-ci est le fruit de la recherche du pouvoir. Notre double objectif commun sera que d’un côté les soins de secteur veillent à la renaissance d’un esprit troublé, de l’autre que l’Action Sociale crée les possibilités suffisantes pour que les usagers partent à la conquête de leur place sociale, en sachant que l’un et l’autre convergents et coordonnés, sont des leçons d’humanité fort utiles et bienvenues à la société dans sa totalité.

 Fin

 

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