Roger Misès s’insurge contre la HAS

Guy Baillon psychiatre des hôpitaux, Yves Gigou cadre-infirmier psychiatrique : interview de Roger Misès.

Roger Misès s’insurge contre la HAS

Roger Misès professeur émérite de psychiatrie infanto-juvénile a accepté qu'Yves Gigou pour le collectif des 39, fasse une vidéo (réalisée par Olivia Gilli du collectif des 39) autour de son avis sur la Haute Autorité de la Santé. Yves m’a demandé de l’accompagner. Je l’ai suivi avec d’autant plus de plaisir que je sais que Roger Misès est un homme auquel la France doit beaucoup.

Roger Misès a accepté malgré une grande fatigue qu’il sait cacher (si nous l’interrogeons sur elle, il réagit en disant que participer à ces mobilisations contre l’obscurantisme le soutient avec force !).

Nous le savions très vigilant devant les attaques actuelles menées contre la psychiatrie et très précis dans sa volonté de la soutenir. Il nous le montre ce jour dans son propos.

(Une petite excuse pour le lecteur, ayant réalisé cette vidéo trop tard, le 12 mars, pour être vue le 17,  nous n'avons pris de la bande son de 30’ que les 5’ de ce texte lu au colloque des 39, avec les risques de déformation dont nous sommes seuls responsables.)

Pour ceux qui ne connaissent pas Roger Misès, rappelons qu’il a commencé à construire la psychiatrie infanto-juvénile dès 1950 en prenant la direction de la Fondation Vallée, près de Bicêtre et de Paris, où étaient ‘abandonnés’ dans des conditions inhumaines tous les enfants les plus gravement touchés de la région, autistes entre autres, tous étiquetés grands arriérés. Il s’en est occupé toute sa carrière, et a commencé immédiatement à bâtir une « nouvelle clinique psychiatrique » basée sur le travail d’équipe pluridisciplinaire avec éducateurs, pédagogues, aux côtés de psychiatres et d’infirmiers psychiatriques en s’appuyant sur toutes les apports théoriques actuels, en particulier la psychanalyse, tout en devenant lui-même psychanalyste. C’est dire s’il était le mieux placé pour élaborer la circulaire du 14 mars 1972 qui créait la psychiatrie de secteur infanto-juvénile, en effet le ministère lui a demandé de l’écrire comme celle de 1992. Déjà nous voyons que ce n’était pas du discours, c’était de la pratique décrite et proposée. Ces circulaires ont créé un tissu de 321 équipes couvrant la totalité du territoire. Misès sera aussi l’auteur et le meneur de jeu de l’élaboration d’une classification française des maladies mentales de l’enfant et de l’adolescent qui se révèlera comme l’une des armes les plus coriaces contre l’envahissement par le DSM et son idéologie nord américaine.

Son propos, ce 12 mars 2012, à deux jours près date anniversaire des circulaires de 1960, 72, 92 créant la politique de secteur, est fait de mots simples :

Nous lui demandons de préciser au Collectif des 39 ce qu’il pense de la HAS après son rapport et ses déclarations :

Roger Misès commence par dire que la nouvelle loi sur le handicap (dont le handicap psychique), méritait, à sa parution, en 2005, d’être soutenue, parce qu’elle permettait de compenser le handicap (donnée évolutive et non fixée, car ce terme définit les conséquences sociales des troubles psychiques graves), tout en s’inscrivant dans les projets qui soutiennent la réponse en termes de soins pour ces troubles psychiques graves ; ainsi était mis à disposition des familles l’ensemble des moyens du sanitaire et du médico-social. Dans toute sa pratique, comme dans tous ses propos théoriques, ce lien du soin avec le social a toujours été présent (en ce sens on peut constater que la psychiatrie infanto-juvénile a été constamment en avance sur la grande partie de la psychiatrie générale).

Il était fondamental, précise-t-il, de maintenir en France simultanément l’aide au handicap et l’éclairage psychopathlogique, avec d’une part le soin à visée mutative (c’est-à-dire entrainant un changement psychique), et d’autre part l’appui social. Ceci dans une perspective multidimensionnelle; il est en effet, dit-il, nécessaire de prendre en compte en même temps les trois grandes dimensions de l’être humain, ses composantes physiques, psychiques et relationnelles ou sociales, mettant ainsi en évidence la singularité de chaque enfant, la complexité de ses problèmes, ainsi que les potentialités de chaque sujet.

Misès a précisé que son expérience de 40 ans lui avait permis de suivre des enfants très atteints, dont des autistes, ‘sur le long cours’ (nous savons tous que ce ‘long cours’ est le critère non contestable de toute évaluation) et de témoigner qu’ils ont profondément évolué grâce à ce travail d’équipe associant pédagogues, éducateurs et soignants psychiatriques, ensemble et chacun dans leur rôle.

Mais quelques années après 2005 il a constaté que cette loi, au lieu de jouer son rôle d’union entre le soin et la compensation a de plus en plus évité le soin (sous l’influence de certaines familles et de certaines MDPH). Misès a senti cette dérive et a commencé à la dévoiler, d’autant qu’il l’avait anticipée dans le combat qu’il a mené longtemps avant.

Aujourd’hui la HAS confirme cette dérive.

Misès constate que la HAS remplit là une fonction peu glorieuse !

Roger Misès rappelle en effet qu’il a accompagné la révolution de la psychiatrie qui au lendemain de la guerre a permis de construire une nouvelle clinique psychiatrique grâce à la reconnaissance et l'implication du rôle fondateur du contexte du secteur intégrant les différents acteurs du soin et de l’Action sociale, au delà des murs des institutions, dans la Cité (l’école, la pédiatrie, la PMI, la justice, le social), et d’abord avec la famille.

Mais il insiste pour préciser que le mouvement de régression actuel a commencé dès 1980 quand les pouvoirs publics ont voulu appliquer en France la classification nord-américaine du DSM et les concepts qui l’accompagnaient (son idéologie), la prééminence du modèle bio-médical niant toute dimension psychopathologique : seuls comptaient les facteurs organiques, les autres étaient évacués. Donc cette théorie installait l’irréversibilité des troubles comme ‘credo’ et retirait du soin sa dimension mutative de changement psychique ! Ainsi, souligne Misès, le DSM a été imposé par les pouvoirs publics aux équipes dans le seul but de réduire les dépenses de santé, d’installer un contrôle gestionnaire et de renforcer le seul personnel administratif !

Pour cette raison très vite Roger Misès s’est acharné avec ses collègues à construire une classification française des troubles de l’enfant et l’adolescent, intégrant l’éclairage multi-dimensionnel tout en évitant de se laisser enfermer dans une simple opposition passive, parce que cette classification était accompagnée d’une échelle d’équivalence avec le DSM. Cela a permis à la France jusqu’à aujourd’hui de résister à la domination bio-médicale et gestionnaire en soutenant l’importance des techniques humaines relationnelles.

Roger Misès ne comprend pas, n'accepte pas, que la HAS n’ait pas tenu compte de tout cet acquis, qu’elle ait écarté les avis des professionnels de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de la France entière !

Misès n’accepte pas que la HAS puisse obliger la psychiatrie française à se soumettre à un modèle extérieur à l’expérience française, celui des USA, qui évacue le soin dans sa visée curative, ciblant la réponse sur la seule éducation, le seul comportementalisme, préférant à une psychiatrie ouverte, une psychiatrie fermée.

Roger Misès s’insurge en soulignant que la HAS a formulé un diktat, et qu’en même temps elle n’a rien réglé.

A Yves Gigou, lui demandant ce qu’il pensait de l’influence des familles dans cet avis, Misès répond que toute sa carrière il a travaillé avec les familles avec beaucoup d’attention, qu’il a même organisé plusieurs colloques avec elles en 1994 à Grenoble, en 1996 à Nancy, en 1997 sur l’autisme, montrant à chaque fois que la coopération avec elles était possible et féconde. la famille est une alliée. La souffrance des familles ensuite a été instrumentalisée par certains contre cette collaboration.

Misès s’est acharné en plus à former de nombreux psychiatres et à transmettre cette expérience aux soignants.

Je peux en témoigner, tout jeune Psychiatre des Hôpitaux en 1969, je me suis inscrit aussitôt à la formation des psychiatres que Misès avait obtenu de créer au Ministère (toute une semaine nous avions cours et stages sur la psychiatrie infanto-juvénile naissante). Bien que psychiatre d’équipe généraliste, j’ai tout fait chaque année pendant 10 ans pour y participer, tellement j’avais compris que la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent était la meilleure clé pour la carrière de psychiatre. A la même époque, je ne le connaissais pas, Yves Gigou était infirmier chez Misès, avant de devenir cadre dans notre équipe généraliste de Bondy, 20 après, partageant ces découvertes.

A la fin de notre entretien, Roger Misès, ne peut s’empêcher d’exprimer son émotion avec un terme fort :‘’ J’ai peur ‘’, nous dit-il, ''J'ai peur de ce qu’il va advenir des générations de psychiatres avec ce diktat; ceux qui ont été formés vont être écartés, que vont-ils devenir ? Les autres sans formation autre que biologique et comportementale, comment vont-ils faire ?''

Sa conclusion est sobre, solennelle.

(Roger Misès ne dira pas un mot de plus) :

’’La Haute Autorité de la Santé n’est pas digne’’.

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